La lettre hebdomadaire #213

Cour nationale du droit d’asile, milice ICE... La déshumanisation sert le capitalisme

Slavery Trade, de Apae Mohammed Charinda (Tanzanie).
© tingatingaart.com

ÉDITO

COUR NATIONALE DU DROIT D’ASILE, MILICE ICE... LASHUMANISATION SERT LE CAPITALISME

Dirigée depuis 2022 par le Parti socialiste ouvrier espagnol, l’Espagne a annoncé la régularisation prochaine de 500 000 personnes en situation irrégulière. « Nous renforçons un modèle migratoire fondé sur les droits humains et l’intégration, compatible avec la croissance économique et la cohésion sociale », a déclaré le 27 janvier Elma Saiz, la ministre de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations.

Une décision à contre-courant des politiques actuelles menées en Europe, mais aussi aux États-Unis, où la traque des résidents en situation irrégulière est devenue la règle. Un demi-million de régularisations donc, en Espagne, tandis que, de l’autre côté des Pyrénées, l’espace politique et public est de plus en plus colonisé par des discours anti-immigration, racistes et islamophobes, relayés par des médias mainstream en partie contrôlés par des milliardaires d’extrême droite.

En Espagne, comme ailleurs dans le monde, les travailleurs et travailleuses illégaux participent activement à l’économie. Le pays avait d’ailleurs déjà pris une mesure similaire en 2005, sous le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero. Selon la ministre, les économistes attribuent en partie à l’ouverture aux étrangers la bonne santé de l’économie espagnole, dont la croissance a atteint 2,9 % en 2025. Le taux de chômage est lui passé en dessous des 10 % de la population active.

Il est intéressant de se pencher plus précisément sur la notion de « travailleur illégal » (ou « clandestin »). Derrière le « travail dissimulé », pour reprendre les éléments de langage de l’État français, se cache en réalité une continuité coloniale au service du capitalisme. Celui-ci n’a aucun intérêt à voir disparaître cette main-d’œuvre bon marché, et le nombre d’expulsions reste bien souvent en dessous des promesses politiques. Même aux États-Unis, où la milice de Donald Trump, ICE, procède à des rafles massives de prétendus « clandestins » : entre 340 000 et 400 000 personnes ont été déportées en un an alors que, selon le Migration Policy Institute, 47,8 millions d’immigrés vivaient dans le pays en 2023, soit 14,3 % de la population états-unienne.

Les travailleuses et travailleurs en situation irrégulière sont essentielles au fonctionnement des économies capitalistes, comme l’esclavage et le travail forcé l’ont été durant l’exploitation coloniale. Le recours aux travailleurs et travailleuses immigrées ne sert pas uniquement à combler des postes non pourvus dans des secteurs qui embaucheraient, comme le bâtiment, la restauration ou l’aide aux personnes. Le système capitaliste recherche avant tout des ouvrierères à bas coût, en dessous des normes légales. Il s’appuie sur les États qui, en refusant des droits aux immigrés tout en les criminalisant, poussent des centaines de milliers d’exilées à accepter des conditions de travail dégradées. Plus « dociles », ils et elles se font exploiter. Cette situation entretient une « concurrence » déloyale sur le marché du travail local mais, surtout, enrichit les commanditaires, y compris des compagnies du CAC 40 qui ne sont jamais sanctionnées pour avoir eu recours à ce « travail dissimulé » via une multitude de sous-traitants.

L’anthropologue Emmanuel Terray (1935-2024) a conceptualisé ce phénomène sous le terme de « délocalisation sur place » (voir Sans-papiers. L’archaïsme fatal, La Découverte, 1999) : les secteurs qui ne peuvent recourir à la délocalisation de leur activité dans un pays plus pauvre, où les « coûts » salariaux sont moindres, peuvent bénéficier des mêmes avantages « sur place » grâce à une force de travail « clandestine ». Dans un entretien accordé en 2008 au média À l’Encontre, le chercheur expliquait :

[...] Le recours au travail des étrangers en situation irrégulière permet de reconstituer dans nos propres villes, dans nos propres pays, les conditions qui sont celles de la main-d’œuvre dans les pays du Tiers-Monde. C’est-à-dire des salaires extrêmement bas, des protections réduites au minimum : pas de droits syndicaux, des conditions de travail effroyables, un temps de travail illimité, des contrats en matière de salaire pas respectés parce que les paiements se font toujours de la main à la main, etc.

Pour ce faire, il s’agit selon lui d’« assurer la vulnérabilité administrative des illégaux », afin « qu’ils soient non seulement expulsables à tout moment, mais qu’ils soient aussi constamment exposés aux chantages, à la délation et à l’extorsion. Leur vulnérabilité est totale, ils sont exposés à toutes les exploitations et à tous les esclavages. Parce que, d’après la législation, ce sont des délinquants ».

Ces mots résonnent particulièrement à la lecture d’une enquête réalisée par la CGT, dévoilée le 28 janvier par le journal L’Humanité et consultée par Afrique XXI. Le rapport (« Compte-rendu du questionnaire sur le déroulement des audiences à la Cour nationale du droit d’asile, réalisé par la CGT CE-CNDA du 15 juillet au 15 septembre 2025 ») met en lumière le comportement de certains juges de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Parmi les 288 témoignages recueillis, ont été relevés des propos racistes, sexistes et homophobes, entendus lors des audiences de la CNDA, alors que cette cour « constitue la dernière chance des demandeurs et demandeuses d’asile pour faire valoir leur droit, avant qu’iels ne fassent l’objet d’une éventuelle obligation de quitter le territoire français (OQTF) ».

Les propos sont scandaleux, insupportables, et interrogent sur l’impartialité des juges : « Avant de protéger un Afghan, il faut être sûr qu’il ne fera pas d’attaque au couteau » ; « j’espère qu’il ne va pas nous poser une bombe » ; « s’il est mauritanien, il est forcément pour l’excision » ; « une femme noire sans enfants, ce n’est pas possible » ; « les Africains, c’est des sauvages » ; « si je vous dis que vous êtes jugé par un mécréant athée, et si je dessine un nez rouge et un bonnet de père Noël à Mahomet, vous en pensez quoi monsieur ? » ; « le droit d’asile n’a pas été créé pour offrir un droit de séjour aux prostituées africaines » ; etc.

Cette violence institutionnelle entretient une terreur sur laquelle prospère le capitalisme mondial dans la plus pure tradition coloniale. « C’est une espèce de reconstitution – en plus hiérarchisé – des bonnes vieilles sociétés censitaires du XVIIIe siècle où vous aviez des citoyens actifs et des citoyens passifs ou bien de la société d’apartheid », disait encore Emmanuel Terray en 2008 à propos des conditions de travail des immigrés. L’obsession de la chasse aux « clandestins » maintient ces derniers « dans la terreur d’être arrêtés, [les obligent] à se cacher, à raser les murs et à ne pas faire de bruit ».

Beaucoup d’entre elles et d’entre eux ont pourtant surmonté des épreuves inimaginables pour espérer conquérir un avenir meilleur : des geôles libyennes, à la traversée des déserts et des mers du globe… Et comme si cela ne suffisait pas, le pays « d’accueil » se transforme en bagne et se comporte de la pire des manières, y compris quand ces hommes, femmes et enfants ne cherchent qu’à faire valoir leurs droits. Cette déshumanisation est pratique quand il s’agit d’esclavagiser l’autre et d’entretenir un système de domination fondé sur l’origine. Ce n’est pas une nouveauté, mais une continuité.
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À VOIR

« PALESTINE 36 ». « NOTRE HISTOIRE NE COMMENCE PAS AVEC LA NAKBA »

Annemarie Jacir revient, avec son nouveau film Palestine 36, sur un épisode primordial de l’histoire de son pays : la grande révolte de 1936, qui a vu les Palestiniens se soulever à la fois contre le mandat britannique et le projet colonial sioniste. Orient XXI a rencontré la réalisatrice lors de son passage à Paris. Le film est en salle en France depuis le 14 janvier.

Sarra Grira : Avant de parler de votre dernier film : le 24 décembre 2025, l’acteur et réalisateur palestinien Mohammad Bakri est décédé. Vous aviez travaillé avec lui dans Wajib Le devoir »), en 2017, et vous continuez à travailler avec ses enfants, notamment son fils aîné, Saleh.

Annemarie Jacir  : Paix à son âme. Dès mes débuts en tant que réalisatrice, j’ai travaillé avec Saleh sur le film Le Sel de la mer. Lui-même commençait sa carrière d’acteur. Nous avons continué à collaborer, et encore aujourd’hui, il joue dans Palestine 36. Dans Wajib, c’était la première fois que le père et le fils jouaient ensemble. Cela a été une expérience magnifique et très émouvante. Je me souviens quand j’ai appelé Mohammad. Le rôle d’Abou Shadi dans le film était très éloigné de sa personnalité. Je lui ai dit : « J’ai pensé à toi pour un rôle, mais il faut qu’on se voie, qu’on parle du film, du scénario. » Il m’a répondu : « J’attendais ton appel depuis des années. Pourquoi as-tu mis aussi longtemps ? » 

Durant le tournage, Mohammad a fait preuve d’un professionnalisme et d’une humilité exemplaires. Que ce soit pour les répétitions ou durant le tournage, il arrivait toujours une demi-heure à l’avance. Il prenait son café et attendait, patiemment. Il ne s’est jamais comporté comme une diva, n’a jamais eu des problèmes d’ego. Il a travaillé sans relâche sur son rôle, inspiré du père de mon mari, Ossama Bawardi, qui était aussi le producteur du film. Il a passé beaucoup de temps avec lui et avec ses amis à Nazareth, s’imprégnant totalement du personnage et de son univers. Il avait une sorte de curiosité enfantine : il posait beaucoup de questions et voulait tout comprendre.

La disparition de Mohammad Bakri est une grande perte pour le cinéma palestinien, car il a exercé une influence considérable sur toute une génération, la sienne, mais aussi la suivante. Chacun sait qu’il a travaillé avec les Israéliens avant de tourner cette page. Il a payé le prix de cette décision.

Sarra Grira : Nous n’avons pas l’habitude de voir des films historiques de votre signature. Pourquoi ce choix avec Palestine 36 ?

Annemarie Jacir  : En 2012, j’ai réalisé le film When I Saw You Quand je t’ai vu »), dont les événements se déroulent après la défaite de 1967. Mais, cette fois, je voulais remonter pas seulement avant 1967, mais même avant 1948. La grande révolte de 1936 est un moment crucial de notre histoire, et je ne comprends pas ceux qui choisissent de faire débuter le récit de la résistance palestinienne avec la Nakba. Il est impossible de comprendre ce qui s’est passé pendant la Nakba sans comprendre ce qui s’est passé en 1936. C’était le premier soulèvement palestinien. Il a touché toute la Palestine et a mobilisé l’ensemble de la population. Il y a eu des soulèvements avant cette date, contre les Ottomans ou les Britanniques, mais ils n’avaient pas la même ampleur.

Bien sûr, nous savons ce qui s’est passé après cette révolte et tout ce que nous avons perdu depuis. Mais je crois aussi que nous devons célébrer cette histoire et ce que notre peuple a accompli durant cette période : sa capacité à s’organiser et à mener la première grève générale. C’est un point essentiel. Et il est important de revenir sur ce qui s’est passé durant cette période pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui… Lire la suite sur Orient XXI.

À voir : Palestine 36, d’Annemarie Jacir, 2026. Connaître les séances disponibles en France ici.


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IN ENGLISH

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