Prisons et passé colonial

Au Gabon, l’échec de la prison « à l’occidentale »

Série · Surpopulation, violence, manque d’hygiène, absence de réinsertion, dossiers à la traîne, voire perdus… Le système carcéral gabonais, directement inspiré de l’ancienne puissance coloniale, est en souffrance depuis très longtemps, faute de réforme et de volonté politique.

Dans le quartier des mineurs de la prison de Libreville, en juillet 2025.
© Unicef Gabon

En 1887, près des plages de sable fin, de l’océan translucide et de la forêt vierge s’implante un bagne. Dans ce pénitencier de Libreville – alors capitale du « Congo français » –, des condamnés asiatiques du protectorat d’Anname (actuel Vietnam) y sont condamnés à des travaux forcés. Mais le bagne fait long feu : les forçats d’Asie ne supportent ni le climat équatorial ni, surtout, la dureté des travaux. En 1900, l’établissement ferme pour quelques années, puis se transforme en prison coloniale. À Ndjolé (centre du Gabon), sur une île du fleuve Ogooué, le pénitencier ouvert en 1898 accueille, lui, des Gabonais et des prisonniers de toute l’Afrique-Occidentale française (AOF). Elle est réputée pour avoir reçu des figures de l’opposition à la colonisation, comme le Guinéen Samory Touré, ou Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, le fondateur de la confrérie mouride au Sénégal.

Entre 1900 et 1910, le nombre de centres de détention a augmenté dans le sillage de l’installation des postes administratifs. Ceux-ci suscitent d’ailleurs de nombreux mouvements de résistance de la part des populations face à cette expansion coloniale. De 1910 à 1946, la loi sur l’indigénat confère des pouvoirs exceptionnels aux responsables administratifs, ce qui permet de sanctionner rapidement tout fauteur de troubles1. La construction d’établissements pénitentiaires s’est poursuivie à un rythme soutenu. En 1958, deux années avant l’indépendance, une nouvelle prison voit le jour à Libreville. Dans les années 1980-1990, elle est surnommée « Sans Famille », signe de la désolation qui y règne. Depuis l’indépendance, de nombreux autres centres de détention ont poussé en province.

Pourtant, pour de nombreux chercheurs et défenseurs des droits humains, la captivité, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un échec dans le sens où elle n’a pas permis de réduire la délinquance. Elle est plutôt synonyme, au Gabon comme dans beaucoup d’autres pays, de nombreuses violations des droits fondamentaux.

Un « poison épreuve » comme jugement

La colonisation a importé un système qui a bouleversé les sociétés traditionnelles au sein desquelles la justice était appliquée différemment. Il n’existait pas de corpus législatif écrit et tout se transmettait oralement. « Les populations gabonaises avaient élaboré des lois intimement incorporées dans leurs coutumes », explique Fabrice Nguiabama-Makaya, enseignant-chercheur à l’université de Libreville et spécialiste des systèmes judiciaires et d’enfermement pré- et postcoloniaux.

Chez les Mpongwe (littoral et Estuaire du Como), par exemple, « si la famille ayant subi le forfait portait l’affaire devant le tribunal [juge du village], […] la personne reconnue coupable subissait, à défaut de la loi du talion [qui a tué doit être tué ; qui a volé doit restituer, ou subir un châtiment corporel s’il est de basse classe], l’indemnisation ou la réparation des torts causés : versement de “créatures humaines”, mariage forcé, esclavage, marchandises, des objets divers, bétail, etc. », relate le scientifique dans un chapitre de son ouvrage Le Gabon : approche pluridisciplinaire (L’Harmattan, 2006). En cas de difficulté à trouver un coupable, les communautés avaient aussi recours à l’ordalie, via un « poison d’épreuve », pratiquée par un féticheur réputé, le nganga (prêtre traditionnel). Celui-ci concoctait une boisson à base de végétaux que devait avaler le présumé coupable. Si ce dernier la vomissait ou ne ressentait rien, il était innocenté. S’il en mourait, il était déclaré coupable.

Les sociétés gabonaises traditionnelles privilégiaient la réparation ou la vengeance. « Les chefs traditionnels étaient reconnus pour leur sagesse et leur capacité à mettre tout le monde d’accord. Sauf en cas de flagrant délit, pour lequel l’accusé était mis devant le fait accompli et acceptait de réparer le dommage causé, la justice coutumière favorisait la conciliation entre parties », poursuit Fabrice Nguiabama-Makaya. La loi du talion pouvait être appliquée en cas d’homicide. Chez les Mpongwe (Sud) « le plus fréquemment, […] le coupable était simplement tué », écrit-il2.

Si elle portait l’affaire devant le juge du village, la famille victime pouvait aussi choisir l’indemnisation : « Le coupable du meurtre ou de l’assassinat, bénéficiant de l’indulgence de la famille endeuillée, lui donnait, en compensation, selon ses vœux, des “créatures humaines” ou du matériel d’une valeur rare », explique le chercheur, comme des esclaves, un mariage forcé, des marchandises, des objets divers, du bétail...

« Surveiller et punir », sans autres alternatives

Avec la colonisation, les lois occidentales sont écrites et l’enfermement devient la règle pour toutes les infractions aux règles instaurées par la métropole. La prison s’ancre d’abord comme un lieu de répression des rebelles, puis elle s’élargit à d’autres crimes et délits, dont certains sont créés pour encadrer, par exemple, le travail forcé. Aujourd’hui, les systèmes carcéraux en France et au Gabon se ressemblent mais « n’en sont pas au même stade », regrette maître Homa Moussavou, avocat et président de la Commission nationale des droits de l’homme au Gabon (CNDH).

Ici, nous en sommes littéralement à « surveiller et punir », comme le disait3 Michel Foucault. Notre système est embryonnaire. Nous faisons principalement de l’enfermement. Les peines alternatives comme le travail d’intérêt général ou la libération conditionnelle sont pourtant prévues dans le Code pénal. Mais elles ne sont jamais appliquées. Il n’y a pas non plus de programme de réinsertions. Le souci, c’est que nous n’avons pas de juge d’application des peines, qui peut suivre le dossier de chaque détenu.

Plus de la moitié des détenus sont en détention préventive et, pour la plupart, ces périodes d’enfermement dépassent les délais légaux (six mois en correctionnelle et un an en matière criminelle). Des dossiers de prisonniers peuvent même se perdre. À cause de la surpopulation carcérale, les prisonniers s’entassent les uns sur les autres pour dormir, les auteurs de petits délits côtoient les grands criminels... La prison devient une fabrique à délinquants.

Les chiffres de la population carcérale ne sont pas accessibles aux associations gabonaises. Seul le ministère de la Justice les posséderait. Nos demandes d’interview sont, elles, restées lettre morte. Sur le site du ministère de la Justice, on peut lire4 que l’ancien ministre a visité en juillet le centre de détention de Lambaréné. Séraphin Akure Davain a déploré la vétusté des bâtiments, qui ne répondent pas aux normes de sécurité. L’état de la prison est « critique », a-t-il dit : « Conçue initialement pour accueillir 50 personnes, elle héberge désormais plus de 237 détenus. »

Des cas de torture et de décès

« La situation des droits humains en milieu carcéral au Gabon est très préoccupante », explique de son côté Lionel Ella Engonga, le président de SOS Prisonniers Gabon. Il poursuit : « Le problème majeur est la détention préventive excessive et prolongée pouvant dépasser la peine encourue. Des cas de mauvais traitements, de torture et de décès liés aux conditions déplorables sont signalés. L’accès à la justice est limité, notamment par la méconnaissance des droits et la crainte de représailles. » L’association est connue pour avoir retrouvé de nombreux dossiers égarés de détenus. Grâce à ce travail, certains ont pu sortir de prison, le délai de leur détention étant expiré.

Toujours selon SOS Prisonniers Gabon, un détenu devrait bénéficier de 1 000 F CFA (1,52 euro) par jour pour deux repas. « Premièrement, c’est très insuffisant pour deux repas ! Mais, en plus, on pense que ces 1 000 F CFA ne sont même pas utilisés, car il n’y a qu’un seul repas quotidien pour le prisonnier, en général un pain et une cuisse de poulet crue ou une boîte de sardines, ce qui ne coûte pas 1 000 francs. » Où va l’argent ? L’association n’en sait pas davantage.

L’État ne semble pas faire grand cas des prisonniers, même si des réformes, promises déjà sous l’ancien régime, semblent remises au goût du jour par le gouvernement du putschiste Brice Clotaire Oligui Nguema (officiellement élu président le 12 avril 2025 avec plus de 94 % des votes), comme la construction d’une nouvelle prison vers Libreville. Le nouveau Code de procédure pénale, adopté en 2025 et qui sera applicable en 2027, contient aussi des avancées.

Aubierge Mvou a passé quatre ans entre la prison de Libreville et celle de Mouila, dans le sud du pays. Dans cette dernière, « les gens suffoquent », confie-t-elle. Aubierge Mvou affirme que « chez les hommes, c’est pire ». Encore écœurée, l’ancienne détenue se rappelle « les pots de chambre accrochés au plafond dans lesquels [on] faisait les selles. Et quand il pleut, l’eau arrive aux genoux ». De plus, « les bâtiments ne sont pas aux normes, il y a donc beaucoup d’incendies ».

Une rénovation dont a profité Sylvia Bongo

Ancienne directrice d’une agence de voyages, elle assure avoir été incarcérée pendant la période du Covid-19 parce qu’elle n’avait pas pu faire partir certains clients « très haut placés » (elle n’a pas souhaité divulguer leurs noms). D’abord envoyée dans la prison pour femmes de Libreville, elle y a constaté l’insalubrité et s’est révoltée5 en 2021 avec des codétenues. « Par exemple, nous n’avions pas de bois et nous étions obligées de faire du feu avec des bouteilles en plastique. Sans compter le manque d’hygiène, et le manque d’accès aux soins, etc. », se souvient-elle. Les grévistes obtiennent la visite de la première dame, Sylvia Bongo. La prison pour femmes est rénovée. La femme d’Ali Bongo Ondimba, renversé en août 2023, ne s’attendait certainement pas à ce qu’elle finisse elle aussi dans ce quartier, certes dans un meilleur état mais toujours difficile.

Pour lutter contre la surpopulation, « je ne pense pas qu’il faille construire de nouvelles prisons, car il y aura toujours un risque de surpopulation », estime Lionel Ella Engonga. « Il faut vraiment penser à la réinsertion. Le nouveau Code de procédure pénale les prévoit. Il y est aussi écrit pas mal d’avancées en matière de respect des droits humains. Par exemple, la liberté d’office pour quelqu’un en prison pour un délit si sa détention préventive dépasse trois ans. Il prévoit aussi l’arrivée du juge d’application des peines. »

Me Moussavou prône une « révolution pénitentiaire » et des « états généraux des prisons » au Gabon. Un symposium sur la justice en 2023 avait déjà permis de soulever les défis de l’incarcération. Le travail reste de taille : « Il faut faire confiance au détenu » pour la réinsertion et les peines alternatives. Mais celles-ci demandent un « suivi individuel ». Il rappelle aussi que les textes internationaux exigent que les prisonniers aient des lits et des cellules.

Au Gabon, les débats sont également de plus en plus vifs sur le retour à certaines formes de justice traditionnelle. Sur les affaires de divorce ou le vol simple, elle privilégierait la réparation. Dans la même veine, la tradition prônait le dialogue dans la maison commune du village où le chef « réglait les palabres », explique Lionel Ella Engonga. « Il n’est plus possible de revenir à un système précolonial, mais nous pouvons puiser des idées dans nos cultures », propose Me Homa Moussavou. « Il faudrait penser à davantage de médiations. À l’époque, c’était le rôle des sages, souvent des personnes âgées. »

Thomas Glokpon, torturé à coups de manche de pelle et décédé en détention

Le 8 octobre 2021, Thomas Glokpon, 54 ans, meurt dans la prison de Libreville dans des conditions encore non élucidées. Incarcéré en août 2007, il est accusé, en 2021, « d’avoir dissimulé du cannabis et un téléphone portable dans son bloc », relate SOS Prionniers Gabon. Le 15 septembre 2021, toujours selon l’association, il est torturé et subit le « pont », c’est-à-dire pieds et mains attachés sur une barre de fer suspendue, tandis que ses tortionnaires lui assènent aussi des coups de manche de pelle ou de câbles électriques. Il est menotté, placé en cellule d’isolement avec interdiction de communiquer avec l’extérieur. Le 8 octobre, il s’écroule et perd connaissance en traversant la cour de la prison.

SOS Prisonniers Gabon et la famille de Thomas Glokpon saisissent alors la ministre de la Justice et demandent6 « une autopsie et l’ouverture d’une enquête indépendante » sur les causes du décès. En vain. Aujourd’hui encore, la famille et l’association réclament justice pour Thomas Glokpon. Selon SOS Prisonniers Gabon, de nombreux prisonniers décèdent principalement à cause des mauvaises conditions de détention. Les cas de torture existeraient toujours, mais plutôt en garde à vue.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

1Fabrice Nguiabama-Makay, «  Réparer au lieu d’enfermer : l’absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales  », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, sous la supervision de Gilchrist Anicet Nzenguet Iguemba, L’Harmattan, 2006.

2Fabrice Nguiabama-Makay, «  Réparer au lieu d’enfermer : l’absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales  », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, sous la supervision de Gilchrist Anicet Nzenguet Iguemba, L’Harmattan, 2006.

3Michel Foucault, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, 1975.

4«  Lambaréné : Le Ministre de la Justice face aux réalités judiciaire et carcérale  », site du ministère de la Justice, juillet 2025, à lire ici.

5Loic Ntoutoume, «  Prison centrale de Libreville : Les détenues font grève  », 26 novembre 2021, Gabon Review.

6Henriette Lembet, «  Gabon : la famille de Thomas Glokpon demande une autopsie après son décès mystérieux à la prison centrale  », Gabon Media Time, 6 novembre 2021, à lire ici.

7Fabrice Nguiabama-Makay, «  Réparer au lieu d’enfermer : l’absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales  », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, sous la supervision de Gilchrist Anicet Nzenguet Iguemba, L’Harmattan, 2006.

8Fabrice Nguiabama-Makay, «  Réparer au lieu d’enfermer : l’absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales  », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, sous la supervision de Gilchrist Anicet Nzenguet Iguemba, L’Harmattan, 2006.

9Michel Foucault, Surveiller et punir : naissance de la prison, Gallimard, 1975.

10«  Lambaréné : Le Ministre de la Justice face aux réalités judiciaire et carcérale  », site du ministère de la Justice, juillet 2025, à lire ici.

11Loic Ntoutoume, «  Prison centrale de Libreville : Les détenues font grève  », 26 novembre 2021, Gabon Review.

12Henriette Lembet, «  Gabon : la famille de Thomas Glokpon demande une autopsie après son décès mystérieux à la prison centrale  », Gabon Media Time, 6 novembre 2021, à lire ici.