La lettre hebdomadaire #211

Contre l’oubli de Blessing Matthew

Loas, du Haîtien Levoy Exil (1999).
© Gessen Collection

ÉDITO

FAUTE DE JUSTICE POUR BLESSING MATTHEW, LUTTER CONTRE L’OUBLI

Pour que « nos Alpes ne deviennent pas un cimetière comme la Méditerranée » : depuis bientôt huit ans, l’association Tous migrants, aidée par l’organisation Border Forensics, se démène pour faire éclater la vérité sur le décès de Blessing Matthew, jeune exilée nigériane de 21 ans retrouvée morte dans la Durance le 9 mai 2018, près de la frontière entre l’Italie et la France.

En 2022, Afrique XXI avait raconté l’histoire de ce combat, via un article de Basta ! d’Emma Bougerol. En 2023, sortait en salle Ceux de la nuit, de Sarah Leonor, qui raconte plus largement comment le col de Mongenèvre est historiquement emprunté par les exilées du monde entier – dont Blessing Matthew, sur laquelle s’attarde particulièrement la réalisatrice. Le 11 janvier, Radio France a mis en ligne un reportage d’une vingtaine de minutes qui fait le point sur le combat des bénévoles de Tous migrants.

Car la justice a décidé de ne pas poursuivre l’enquête, malgré les nombreux éléments rapportés au fil des ans qui mettent en cause l’attitude des gendarmes, lancés ce soir-là à la poursuite de trois personnes, dont la jeune Nigériane. Un an après le classement de l’enquête préliminaire (fermant la voie à une enquête judiciaire), en 2021, au motif que « les circonstances précises dans lesquelles [Blessing Matthew] aurait chuté dans la Durance demeurent inconnues en l’absence de témoignage direct », un témoin clé est retrouvé par les associations : Hervé, un Camerounais compagnon de route de la victime. Selon lui, les gendarmes ont eu une altercation avec la jeune femme avant qu’elle ne tombe dans la Durance. Toujours selon son récit, elle aurait appelé à l’aide, mais les gendarmes n’auraient tout simplement pas réagi. Une chose est sûre : les secours n’ont pas été appelés.

Malgré ce témoignage et une demande de réouverture de l’information judiciaire par les associations et la famille de la victime, le procureur de la République de Gap s’est déclaré incompétent. La Cour d’appel de Grenoble refuse de rouvrir l’enquête... L’affaire est alors portée au niveau de la Cour européenne des droits de l’Homme. Qui déclare le dossier irrecevable.

Il est difficile dans ces circonstances de défendre la justice : les gendarmes ont été entendus, seuls leur récit a été consigné. Quant à Hervé, il a fait l’objet d’une demande d’expulsion en 2024 et, bien sûr, n’a jamais voulu se rendre à la justice pour témoigner. Il n’aurait pourtant pas été compliqué d’assurer sa protection. Il est le témoin clé de ce qui ressemble au minimum à une non assistance à personne en danger.

L’attitude des forces de l’ordre à cette frontière est constante : elles traquent les exilées jour et nuit sans relâche, mais aussi les citoyennes qui leur viennent en aide et les journalistes qui s’intéressent d’un peu trop près à ces affaires. En revanche, l’organisation d’extrême droite Génération identitaire pouvait intervenir en toute impunité (l’organisation a été dissoute en 2021) : en plus de manifestations, les membres organisaient des patrouilles pour dénoncer aux gendarmes les groupes d’exilées qu’ils croisaient sur la route…

Contre cette « politique criminelle », selon les mots d’un des membres de Tous migrants, certaines habitantes tentent de maintenir en vie le souvenir de Blessing Matthew. Sa tombe, creusée dans un coin du cimetière de Prelles, à quelques kilomètres de Briançon, près du lieu où elle a été retrouvée « nue, avec juste une culotte, comment c’est possible ? », rappelle une autre militante, est entretenue et fleurie. « Si vous tapez Blessing Matthew sur internet, il y a plein d’articles, reprend-elle, mais on ne sait presque rien de sa vie. » M.P.
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À LIRE

LA COMPLEXITÉ CONGOLAISE VUE PAR UNE HUMANITAIRE

Loin des panégyriques et des clichés, voici un ouvrage qui part du vécu. De l’aventure d’une jeune Française qui, ses études terminées, hésite à s’engager tout de suite dans le tunnel d’une vie professionnelle déjà tracée et d’une vie sentimentale dont elle pressent tous les épisodes.

Le goût de l’ailleurs la travaille, le désir d’être utile, de se colleter au réel. Lorsqu’elle frappe à la porte de Médecins sans frontières (MSF), sa formation d’ingénieure des eaux vient à point nommé : elle sera « watsap », c’est-à-dire chargée de « water and sanitation ».

Longtemps chargée de communication pour MSF, Honorine Solemn n’a visiblement pas passé trop de temps dans un bureau, à Paris ou ailleurs. Elle signe un ouvrage inclassable, qui se lit d’une traite. Un roman dont ni le décor ni les personnages n’ont été inventés. Son intrigue s’inspire manifestement d’évènements réels, au fil d’une guerre qui ne finit pas, l’une des plus longues d’Afrique, qui ravage depuis trente ans la province du Nord Kivu.

L’autrice ne s’attarde pas à énumérer les mouvements rebelles qui se succèdent, les tentatives de médiation qui échouent, le contexte marqué par la haine ethnique, la prédation des ressources, pollué par les ingérences étrangères. La narratrice ne se substitue pas aux rapports de l’ONU, aux efforts diplomatiques, à la description des interventions étrangères. Beaucoup plus simplement, elle raconte les dispensaires dressés dans la boue des camps, le rythme des consultations médicales, en contrepoint des alertes de sécurité, les confidences lâchées à regret ou par inadvertance par des victimes qui ont appris à se méfier de tout le monde. Solenn Honorine décrit la vie quotidienne des équipes de MSF. Les horaires, le rythme, les urgences, les angoisses et parfois les confidences. Sans y toucher – réserve oblige, sans se perdre dans des considérations politiques ou morales, l’autrice rappelle l’essentiel : au Nord Kivu, comme ailleurs, « la haine ethnique n’a rien de naturel, elle se construit ». Elle rode sur des terres fertiles, dans un « décor de carte postale » que les volontaires de MSF n’ont guère le temps d’admirer.

L’autrice ne prend pas le temps de répondre à la question que tout le monde se pose : comment tiennent-ils le coup, ces volontaires venus d’ Europe ? Dès leur arrivée, ils sont mis à l’ouvrage par une ONG peu à peu devenue une institution à la fois forte, organisée en même temps que fragile, car soumise aux règlements locaux, aux caprices des chefs de guerre, dépendante de la générosité du public occidental.

Ni théorique ni politique, la réponse à cette interrogation qui porte sur la résilience, sur le courage quotidien, se trouve dans un récit qu’on ne lâche pas. Aux côtés de ces personnages qui souffrent dans leurs affections, trébuchent dans leurs élans ou leurs illusions en même temps qu’ils demeurent encadrés par des règles rigoureuses.

Sur La route de Wakale, les lecteurs ne découvrent pas seulement l’idéal de jeunes volontaires venus d’Europe. Ils partagent aussi leurs doutes, d’inoubliables affections et, en définitive, une meilleure compréhension de la complexité congolaise. Colette Braeckman

À lire : Solenn Honorine, La route de Wakale, éditions l’Archipel, septembre 2025, 272 pages, 21 €.
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« Pas besoin de nouveaux maîtres, seulement de vrais partenaires
Analyse Dans une enquête comparative en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale sur le rejet de la France, et dont Afrique XXI était partenaire, Tournons la page et le Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po avaient en particulier interrogé des militantes africaines sur leur perception des dirigeants du monde. Poutine, Macron, Jinping, Erdogan... Focus et synthèse des principaux enseignements.
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IN ENGLISH

“We Don’t Need New Masters - Only Genuine Partners.”
Analysis In a comparative survey conducted in West and Central Africa on the rejection of France — in which Afrique XXI was a partner — ‘Tournons la page’ and the Centre for International Studies (CERI) at Sciences Po notably questioned African activists about their perceptions of world leaders. Poutine, Macron, Jinping, Erdogan... Focus and synthesis of the main findings.
By Dan Sanaren and Mathieu Pourchier

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