
À perte de vue s’alignent les baraques Adrian, préfabriqués en bois démontables très utilisés durant la Première Guerre mondiale. Au premier plan, empêchant d’accéder à la forêt, une barrière de fil de fer barbelé. Le dessin est à l’encre de Chine, en noir et blanc. Pas la moindre trace de gris, peut-être parce que l’horreur de la colonisation n’autorise guère la nuance. « Automne 1916. Commune de la Teste de Buch, camp du Courneau. Capacité d’accueil : jusqu’à 18 000 hommes. Des tirailleurs sénégalais revenus du front pour hiverner ou de jeunes recrues arrivant d’Afrique pour parachever leur formation. » Ainsi commence la bande dessinée Déraciné. Un tirailleur en fuite (Familiar Éditions, 116 pages, 21 euros) écrite et dessinée par Thibault Rougès. Pour les références historiques, il faudra attendre la postface, après la fin du récit. L’auteur n’a pas voulu parasiter avec une approche par trop pédagogique l’histoire dramatique de Beckadou, jeune tirailleur qui tenta de fuir le destin qu’avait écrit pour lui la France coloniale.
Lui-même petit-fils d’officier ayant servi dans un régiment de tirailleurs, Thibault Rougès n’est pas un auteur professionnel : actuellement formateur en matériaux composites au sein du Greta, il a été ostréiculteur et a exercé dans la construction navale. « J’ai tout de même fait des études dans le domaine de l’art, en architecture d’intérieur, dit-il. J’ai toujours dessiné, je sais tracer des perspectives… J’ai souvent eu en tête des projets de bande dessinée, mais celui-ci est le premier à voir le jour alors que j’ai 52 ans... » Le confinement consécutif à la pandémie de Covid-19 n’y est pas pour rien : remise en cause personnelle, temps libre, etc.
Le choix du sujet, en revanche, obéit à une autre logique. « J’habite sur le bassin d’Arcachon, raconte Rougès. Il m’est souvent arrivé de passer sur la petite route où se trouve la nécropole du Natus. Un soir, je me suis souvenu d’un court paragraphe dans le livre d’Éric Joly Un nègre en hiver. Une histoire des tirailleurs sénégalais de la brousse à la tragédie du Courneau (Éditions Confluences, 2013). Un paragraphe qui racontait l’histoire de Beckadou, son évasion, sa traque, le procès… Je me suis dit que cela faisait une bonne idée de scénario. J’ai relu le livre et, le lendemain, j’ai commencé à travailler dessus. »
« D’un tirailleur, je me suis fait un ami »
Le résultat de ce travail, ce sont quelque 80 pages très contrastées qui racontent la fuite du jeune tirailleur à travers la forêt, armé de son seul couteau, au-delà des barbelés entourant le camp. Peu de dialogues, une nature à la fois belle et menaçante, des souvenirs lumineux du continent d’origine et, en toile de fond, la violence de la guerre en cours déployant son ombre sur le monde. Le style graphique tout comme le rapport à la nature et la concision du récit font penser à l’œuvre du dessinateur belge Didier Comès (Silence, La Belette, La maison où rêvent les arbres). « Pendant cinq années, j’ai essayé d’entrer dans la tête de cet homme, écrit Rougès. Il m’a accompagné, je l’ai suivi, m’interrogeant sur ses peurs, ses doutes, ses souvenirs, créant un lien fraternel presque inexplicable. D’un tirailleur, je me suis fait un ami. »
La nécropole du Natus regroupe les restes mortels des combattants décédés à l’hôpital du camp d’instruction qui accueillait les troupes coloniales. Neuf cent-cinquante-six tirailleurs sénégalais y reposent. Depuis quelques années seulement, beaucoup de choses ont été écrites ou dites sur ce camp de sinistre mémoire, conçu pour l’hivernage des soldats africains dans une zone marécageuse, ouverte aux intempéries par un abattage massif des arbres alentour.

Ce que l’on en sait, pour résumer en quelques lignes, c’est que dès son ouverture, en 1916, les morts ne cessent de s’accumuler. En juin, 54 soldats sont décédés de maladie pulmonaire. En septembre, le chiffre atteint 230. Le « camp des Nègres » devient vite le « camp de la misère », et le sous-secrétaire d’État à la santé militaire, Justin Godart, est informé d’une situation très inquiétante. Plutôt que de fermer le camp, ou de mettre les moyens pour en améliorer les conditions d’accueil, la hiérarchie fait confiance au médecin major Kérandel pour fabriquer un vaccin. Vaccin qu’il va tester sur 1 200 tirailleurs, sans essais préalables sur des animaux, dès novembre 1916 ! Un incroyable jeu avec la vie humaine et un lamentable échec : si le traitement antipneumococcique n’a pas d’effets secondaires graves, il ne protège pas les soldats africains, peu habitués au froid européen. Le 9 décembre 1916, le député sénégalais Blaise Diagne interpelle le gouvernement sur les conditions d’insalubrité du camp du Courneau, où les morts se multiplient. Trois cents en novembre 1916, 500 en janvier 1917…
« Ils le laissèrent pantelant sur le sol »
Ce même mois, alors que les nouvelles du camp du Courneau font état d’une situation délétère, la cour d’assise de la Gironde juge deux hommes pour le meurtre d’un tirailleur sénégalais. Le mardi 16 janvier 1917 après-midi, le facteur intérimaire des postes Michel Dupouy, 26 ans, et le résinier Jean Belliard, 48 ans, ont à répondre du crime de meurtre et de tentative de meurtre. L’affaire est détaillée en page 3 du quotidien La France de Bordeaux et du Sud-Ouest daté du 17 janvier, dans un long article non signé :
Le tirailleur sénégalais Beckadou, incorporé au 3e bataillon, stationné au camp du Courneau, commune de la Teste, avait illégalement quitté le camp depuis une quinzaine de jours et s’était réfugié dans la forêt, où il paraissait vivre de rapines. La rumeur publique l’accusait même d’être l’auteur de plusieurs commencements d’incendies qui s’étaient déclarés en forêt.
Au-delà de ces supputations, le jeune tirailleur s’est effectivement attaqué à la famille d’un garde forestier, un certain Ferrère, et ayant mis en fuite les occupants de la maison il a volé trois pains et deux boîtes d’allumettes… Face à ce terrible larcin, les habitants décident de poursuivre le voleur dans les bois.
La famille Caplong et les accusés Belliard et Dupouy, les uns armés d’instruments de pêche dénommés « foënes », les autres d’un fusil et d’un revolver, se mirent à la recherche du tirailleur, qu’ils finirent par découvrir dans la forêt, non loin du domicile des époux Ferrère, poursuit le journaliste. Menacés par Beckadou, le père et le fils Caplong lui portèrent plusieurs coups de « foënes » et le laissèrent pantelant sur le sol.
Il faut alors imaginer un homme à genoux, affamé par plusieurs jours de survie en forêt et perdant son sang… « À ce moment survinrent Belliard et Dupouy qui, sans motif aucun et lâchement, tirèrent sur le Noir : le premier trois coups de fusil et le deuxième quatre coups de revolver. Il fut foudroyé par le dernier coup de feu de Belliard. »
Les accusés, bien entendu, invoquent la légitime défense. Le journaliste ne peut s’empêcher de trouver un tel système de défense inadmissible. Comment deux hommes armés auraient-ils pu être menacés par un homme au sol, déjà terriblement affaibli par les coups de foëne reçus ? D’ailleurs, quand le président les interroge sur le sujet, il leur faut bien reconnaître la vérité. « Le Noir était à genoux, les mains sur le sol, déjà blessé par les coups de foëne et près de lui se trouvait un coupe-fougères dont il avait voulu se servir », reconnaissent-ils. Mais, derrière eux, le garde forestier Ferrère criait : « Mais tuez-le, tuez-le ! Il remue encore. »
« Tel une bête fauve »
Le médecin chargé de l’autopsie, le docteur Salesses, conclut que « c’est le dernier coup de fusil, tiré à bout portant par Belliard, qui fit éclater la boîte crânienne ». Pourtant, selon les témoins convoqués, ces deux braves gars, dont l’un est un blessé de guerre, n’ont sans doute pas « voulu sciemment faire du mal »... Pour l’avocat général, en revanche, l’acharnement sur Beckadou est d’une extrême gravité. « M. L’avocat général Bruneaud en commençant son réquisitoire se demande ce que sont devenus vingt siècles de civilisation pour voir traduire sur les bancs de la cour d’assise deux hommes accusés d’un meurtre aussi effroyable. »
Les avocats des accusés, quant à eux, mettent en avant les états de service de Dupouy à la guerre – il a eu une main arrachée par une grenade – et le fait que le fils de Belliard est actuellement sur le front… Et puis ce Beckadou qui, « tel une bête fauve et depuis quinze jours gardait la forêt », s’est défendu quand les Caplong ont essayé de le transpercer de leurs foënes ! La justice française va trancher : « Après quelques minutes de délibération, le jury qui a suivi les deux défenseurs dans leurs éloquentes plaidoiries revient avec un verdict négatif. En conséquence, Dupouy et Belliard sont acquittés. » Fin de l’histoire.
Ce procès, dont les minutes ont inspiré le scénario de la bande dessinée, Thibault Rougès ne le raconte pas : il a préféré se contenter des faits. « Je me suis intéressé à l’injustice globale, pas seulement à l’injustice du jugement, explique-t-il. Être là, dans ce camp, pour cette guerre, c’était déjà particulièrement injuste pour ces tirailleurs. Je voulais que le lecteur se mette à la place de Beckadou. Qu’est-ce qui a poussé cet homme à s’enfuir ? Vers quoi ? Vers où ? Qu’est-ce qu’il a pu penser au cours de cette fuite, sans aucune chance de salut ? Je ne voulais pas donner mon avis, juste que l’on se pose la même question que moi… »
L’horrible mort de Beckadou, dont on connaît les détails, Rougès n’a pas pu la représenter. « Cette sinistre réalité-là, je n’ai pas pu me résoudre à la dessiner, n’ayant pas trouvé le détachement nécessaire pour mettre en scène son agonie. » En vérité, il a fait mieux. Alors que durant toute la bande dessinée les yeux de Beckadou sont demeurés dans l’ombre, les dernières images les montrent grands ouverts. Ou plutôt : écarquillés d’horreur. Puis fermés par la mort. À nous, désormais, de regarder cette réalité en face.
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