
ÉDITO
DES VILLES NOUVELLES AU SERVICE DU TECHNOCAPITALISME
Ne dites plus « Malabo » pour parler de la Guinée équatoriale, mais « Cuidad de la Paz » : deux buildings, des villas, des hôtels, de larges avenues… Quinze ans après le lancement de ce projet pharaonique, un décret présidentiel publié en janvier a officiellement changé la capitale de ce pays pétrolier d’Afrique centrale d’à peine 1 million d’habitants. Construite en plein milieu de la jungle, dans le centre de la Guinée, Cuidad de la Paz doit accueillir les principales institutions d’ici à un an, bien que les habitations flambant neuves soient encore largement vides.
En Afrique, les projets de nouvelles villes pullulent depuis une vingtaine d’années : Sierra Leone (le projet Sherbro de l’acteur britannico-sierra-léonais Idris Elba), Bénin, Nigeria, Kenya, Égypte, Rwanda, Ouganda, Sénégal (dont le projet du chanteur sénégalo-états-unien Akon), Maroc... Selon le Daily News Egypt, cité par Courrier international, sur tout le continent africain, « promoteurs immobiliers et gouvernements ont mis la main sur plus de 2 milliards de mètres carrés de terrains pour construire de “nouvelles villes” ».
Toutes sont vendues comme la solution miracle au désengorgement des grandes villes et, surtout, comme des modèles en termes d’impact environnemental et d’utilisation des nouvelles technologies. Toutes se positionnent comme de futurs centres d’affaires (buildings, centres de conférences, hôtels…) à destination d’investisseurs potentiels. Toutes apporteraient emplois et bien-être aux citoyens. Mais toutes, surtout, sont éloignées des attentes des populations et des enjeux climatiques – bétonisation à outrance, absence de verdure, climatisation à gogo…
Derrière les images virtuelles futuristes se cachent des projets capitalistes et des objets de légitimation politique. Le terme de « smart city » (« ville intelligente »), également employé pour les désigner, est « une stratégie marketing mise en place par les grands fournisseurs de technologies de l’information », expliquent Riad Meddeb et Calum Handforth dans leur article « We need smarter cities, not “smart cities” », publié en 2022 dans la MIT Technology Review.
De sa conception à sa construction, la « smart city », dont le coût se chiffre en plusieurs milliards de dollars, va d’abord enrichir des cabinets et des compagnies privées étrangères. La « ville intelligente » est un concept « technocapitaliste », vendu à travers une campagne de communication qui manie des éléments de langage à la mode tels que « ville connectée » ou « ville écologique ».
Ces cités, quand elles sortent réellement des cartons, sont construites sans concertation avec les populations locales, conduisent le plus souvent à des expropriations violentes et risquent à terme, faute de moyens ou en cas de crise, de devenir des éléphants blancs : lancée il y a une dizaine d’années, Diamniadio, à une quarantaine de kilomètres de Dakar, au Sénégal, accueille des complexes sportifs, un centre international de conférences, des hôtels… Mais les habitants se compteraient presque sur les doigts d’une main. Au milieu d’un terrain vague envahi par les broussailles, Macky Sall, l’ancien président sénégalais, s’affiche en quatre par trois avec ce slogan : « Ceci est mon legs pour les générations futures. » Son « legs », pour l’heure, a plutôt pris la forme d’une dette colossale de 9 milliards d’euros dont le pays aura du mal à se relever.
En revanche, pour le touriste qui arrive à l’aéroport Blaise-Diagne (inauguré en 2017), l’effet est garanti : les lumières multicolores qui illuminent ces bâtiments sous-utilisés projettent l’image d’un pays moderne (ce concept de modernité pourrait être aussi discuté)… Jusqu’à ce qu’il s’enfonce dans les rues ensablées de Fass ou de Medina, à Dakar, où le tout-à-l’égout à ciel ouvert fonctionne mal (quand il fonctionne), générant des nuisances pour les habitants (odeur pestilentielle, profusion de moustiques et, avec eux, de paludisme), où les ruelles défoncées deviennent des rivières pendant la saison des pluies, inondant régulièrement les habitations insalubres de celles et ceux qui y survivent avec guère plus de 1 euro par jour.
Ces villes nouvelles sont à l’image de la « sape du béton » décrite dans nos colonnes par le chercheur Patrick Belinga Ondoua à propos de nouveaux quartiers périphériques aux capitales congolaises Brazzaville et Kinshasa : beaux de l’extérieur, mais moisis à l’intérieur ou inachevés. L’accès aux logements de ces « villes vitrines » est inabordable pour la grande majorité de la population : à Eko Atlantic, au Nigeria, un appartement se vend au minimum 385 000 euros et se loue autour de 2 000 euros. « Ici habitent des patrons, de très très grands patrons qui ont beaucoup d’argent. Ce sont eux qui construisent ou vivent dans ces belles maisons que vous voyez », estimait un Congolais voisin d’un de ces quartiers kinois.
L’objectif des opérateurs n’est pas, et n’a jamais été, de construire des villes pour le bien-être des populations. Leur objectif est avant tout de construire des pôles de consommation de leurs technologies et des centres d’extraction de données afin de générer des profits maximums pour rentabiliser leur investissement sur une durée minimum. « Mettre l’accent sur la construction de “villes intelligentes” risque de transformer les villes en projets technologiques, poursuivent Riad Meddeb et Calum Handforth. On parle alors d’“utilisateurs” plutôt que de personnes. […] D’abonnés plutôt que de citoyens. Cela risque également d’entraîner une approche transactionnelle – et limitative – de l’amélioration des villes, axée sur le retour sur investissement immédiat ou sur des réalisations pouvant être traduites en indicateurs clés de performance. »
« La smart city, tout comme l’open data, encourage l’ouverture des données publiques dans l’objectif de les transformer en services monétisables, que ce soit dans les domaines du transport, des loisirs, de la santé, de la mise en relation entre les personnes…, précisait dès 2015 l’écrivain et philosophe français Éric Sadin. Pour l’auteur de La Silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique (L’Échappée, 2016), la « ville intelligente » « emblématise la marchandisation de toutes les dimensions de l’existence actuellement à l’œuvre, sans qu’aucun débat public sur ses enjeux ne se tienne, portant par exemple sur les types de données qui vaudraient la peine d’être ouvertes ou sur d’autres types d’usages qui pourraient en être faits ».
Interrogée en 2023 par Le Monde, la chercheuse Sina Schlimmer, autrice de Villes nouvelles, villes politiques. Diversification des acteurs et recentralisation du pouvoir étatique dans le cas de Diamniadio, préconise tout autre chose. Pour elle, « il faudrait s’attaquer aux problèmes là où ils sont et créer à partir de l’existant », plutôt que de faire des promesses non tenues (développement économique, réponse à une crise du logement…) et des propositions « en général déconnectées des besoins réels des populations ».
À LIRE
PÈRE FOUETTARD ET RASTAFARI
Au-delà de l’histoire d’un père sévère qui ne vit que pour les principes rastafaris, Jah et Sa Majesté Haïlé Sélassié, et qui est plus que jamais déterminé à préserver la « livity » (pureté, éthique de vie, dans les principes rastas) de ses filles face à Babylone qui dévore tout sur son passage, Dire Babylone est un incroyable récit. À travers l’histoire de sa famille, la trame principale, Safiya Sinclair nous plonge en Jamaïque et nous peint une fresque sociopolitique à nulle autre pareille.
De la visite d’Haïlé Sélassié en avril 1966 à l’émergence de la musique reggae, Safiya Sinclair, avec sa langue poétique, nous fait voyager dans ce pays qu’elle ne connaîtra somme toute qu’à travers l’œil et l’esprit de son père : ce père intransigeant, père fouettard, père traumatisé à la carrière de musicien avortée, place tous ses espoirs (parfois démesurés) dans ses filles Safiya, Ife et Shari et, dans une moindre mesure, dans son fils Lij, le Lui de Moi… Pendant ce temps, leur mère, elle, fume joint sur joint et ne dit rien face à cette violence sourde.
Avec l’écriture comme planche de salut, Safiya Sinclair rêve d’un ailleurs. Ailleurs où elle peut se couper les locks, se lisser les cheveux et enfin être elle-même. Ce livre est une ode à la liberté, à l’insoumission, mais aussi à l’amour. L’amour qui peut se manifester à travers l’écriture. Cette écriture, cette poésie ont été les bouées de Safiya Sinclar face à la brutalité.
Ndèye Fatou Kane
À lire : Safiya Sinclair, Dire Babylone, Buchet/Chastel, traduction par Johan-Frédérik Hel Guedj, août 2024, 552 pages, 25,50 €.
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SUR NOS ÉCRANS RADARS
ISRAËL RECONNAÎT LE SOMALILAND. QUI LUI EMBOÎTERA LE PAS ?
On s’attendait aux Émirats arabes unis (EAU), à l’Éthiopie, voire aux États-Unis. C’est finalement Israël qui, le premier, a reconnu l’État du Somaliland. C’était le 26 décembre 2025. Ce territoire du nord de la Somalie vit comme un État de facto depuis sa déclaration unilatérale d’indépendance en 1991 et n’était reconnu depuis lors par aucun pays. Cet acte d’Israël alimente les suspicions autour d’un « deal », comme l’expliquait le chercheur Brendon Novel dans nos colonnes : en échange de cette reconnaissance, le Somaliland pourrait accueillir sur son territoire des Palestiniens qu’Israël veut déporter de Gaza. Et cela pourrait lui ouvrir la voie, dans un second temps, à une reconnaissance par les États-Unis – une mesure qui figurait dans le programme présidentiel qu’avait rédigé pour Donald Trump le très conservateur think tank Heritage Foundation. Autre État qui pourrait vite emboîter le pas à Israël, les EAU, dont les relations avec le Somaliland sont très étroites : une société dubaïote dispose de la concession du port de Berbera. Quoi qu’il en soit, le Somaliland s’éloigne plus que jamais de la Somalie. Le chercheur Gérard Prunier a rappelé dans Afrique XXI l’histoire douloureuse entre les deux pays : c’est le génocide contre le clan somalilandais des Isaaq, en 1988, qui a poussé ce territoire à faire sécession.
À (re)lire : Somaliland. Une reconnaissance états-unienne au mépris du génocide à Gaza ?, mais aussi En quête de légitimité, le Somaliland joue la carte émiratie et Au Somaliland, « l’impression de vivre dans une Suisse pauvre ».
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE
En Tanzanie, un business contre nature
Les Massaïs sacrifiés aux parcs touristiques
Série 1/2 Dans le nord de la Tanzanie, safaris, princes arabes et industrie du tourisme ont pris la place des Massaïs, expropriés de leurs terres au nom d’un modèle néocolonial et de la recherche du profit à tout prix.
Par Marco Simoncelli, Davide Lemmi et Khalifa Saïd
En Ouganda, un scrutin sans enjeu mais un avenir incertain
Analyse Le président Yoweri Museveni et son parti, le NRM, remporteront probablement les élections présidentielle et législatives du 15 janvier. Mais le pays s’interroge sur la suite, à commencer par la succession du vieil autocrate de 81 ans, qui commence à montrer des signes de faiblesse. Si son fils est sur les rangs, rien n’est encore joué.
Par Kristof Titeca
Les plumes féminines donnent la voix à celles qui partent
Littérature Des « Madame Tirailleur » aux récits contemporains d’autrices africaines, l’exil est un trait d’union. La littérature féminine africaine regorge de ces expériences du départ et de la quête d’un ailleurs meilleur.
Par Ndèye Fatou Kane
IN ENGLISH
Women’s pens give a voice to those who leave.
Litterature From the “Madame Tirailleur” to the contemporary narratives of African women authors, exile serves as a common thread. African women’s literature is full of these experiences of departure and the quest for a better life elsewhere.
Par Ndèye Fatou Kane
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