Les plumes féminines donnent la voix à celles qui partent

Littérature · Des « Madame Tirailleur » aux récits contemporains d’autrices africaines, l’exil est un trait d’union. La littérature féminine africaine regorge de ces expériences du départ et de la quête d’un ailleurs meilleur.

Femmes de tirailleurs sénégalais à Casablanca durant la «  Campagne du Maroc  » (1907-1908).
© DR / Boussuge

Les femmes africaines écrivent et produisent des ouvrages remarquables et ce, depuis que la littérature existe. Écrire est un acte politique qui permet aux autrices de faire preuve d’ingéniosité, de sensibilité, mais aussi d’agentivité. Celles du continent africain, et plus particulièrement du Sénégal, s’y essaient de fort belle manière. Pour le cas du Sénégal, en ce qui concerne la thématique de l’exil et du voyage, Ken Bugul, Fatou Diome et Aminata Sophie Dièye ont produit des ouvrages remarquables qui constituent jusqu’à aujourd’hui une formidable trame pour questionner la dimension politiquement située liée au voyage.

Avant de parler plus amplement des écrits de ces femmes et de leur impact, il serait important de faire un petit rappel historique. Le 1er décembre 2024, le Sénégal a célébré le 80e anniversaire du massacre des tirailleurs sénégalais au Sénégal comme en France ; et cette dernière semble – aujourd’hui – plus engagée1 dans l’optique de la réparation de ce crime, même si des parts d’ombre subsistent. Sembène Ousmane rend hommage à ces valeureux soldats dans son inoubliable film Camp de Thiaroye, en 1988. D’autres œuvres de fiction, aussi filmiques que livresques, suivront, mais toujours axées autour des vécus héroïques de ces hommes noirs africains morts pour la France.

Ces hommes avaient des compagnes dont certaines les ont suivis au front. Sous le surnom de « Madame Tirailleur », elles ont été réquisitionnées pour assurer l’intendance, de même que l’approvisionnement en munitions, parfois au péril de leur vie. Aujourd’hui, on en sait très peu sur elles. Ces femmes ont vécu sur la solde de leur mari et ont remplacé les fourgonnettes classiques pour que leurs conjoints combattent l’ennemi. Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, les combattants ont été accompagnés de leurs épouses2.

Le triptyque genre-race-classe

Lorsqu’elles perdent la vie, elles obtiennent de timides hommages, tels que celui de Mouina3, « épouse du Caporal goumier Ahmed Yacoub, blessée mortellement au combat de Talmeust, en distribuant des cartouches sur la ligne de feu ». Que retient-on aujourd’hui de ces migrantes de la première heure ? Migrantes, elles l’ont été sous la contrainte au même titre que leurs combattants de compagnons. Mais pour elles, femmes noires et africaines, partir peut revêtir un double, voire un triple coût : leur genre, leur classe sociale et leur race. Le triptyque genre-race-classe, qui illustre parfaitement cette quête de soi dans un déplacement subi, imposé, jusqu’à l’effacement de soi, en est la parfaite illustration. Et comme ce sont des femmes, elles sont plongées dans la rhétorique axée autour de leurs devoirs.

On ne peut parler de littérature féminine et d’exil sans parler de Mariétou Mbaye, alias Ken Bugul. Sans minimiser l’impact que ses autres congénères ont eu sur les lettres (féminines) sénégalaises, la personne et les écrits de Ken Bugul cristallisent de fort belle manière l’exil. On pourrait l’appeler4 « la reine de l’écriture d’introspection ». Car elle a cette éblouissante capacité d’aller chercher au fond d’elle de la matière pour en faire des récits, de politiser l’intime et de l’offrir aux lecteurices. On peut la considérer comme subversive, voire provocante, mais que serait l’art, et surtout la littérature, s’il ne nous poussait pas à nous questionner, et parfois à la limite de l’inconfort ? Si on y rajoute l’exil, le voyage vers l’Europe, cette immensité de tous les possibles, cette femme nous parle si crûment de ses expériences, de la (re)découverte de son soi, de la délectation qu’elle peut en tirer avec tant de cran, tellement de sincérité, que c’en est vulnérable.

Ce passage de Riwan ou Le Chemin de sable (Présence africaine, 1999) est saisissant :

Rester soi-même, avec l’énergie du désespoir et imposer son identité, peu importait laquelle d’ailleurs, jusqu’à la destruction totale du gène de la bêtise humaine.

En somme, Ken Bugul nous pousse à sans cesse (ré)interroger notre identité, qui est en mutation perpétuelle. Et quand l’éloignement s’y mêle, le doute face à soi et à ses tourments devient un exercice à plein temps…

La quête effrénée du bonheur

Dans Celles qui attendent (Flammarion, 2010), Fatou Diome nous pousse à nous rendre compte « qu’un vis-à-vis avec sa propre ombre pouvait s’avérer aussi redoutable qu’un tête-à-tête avec un loup-garou ». Celles qui attendent les bien nommées, qui mettent leur existence, leurs joies, leurs peines en suspens, car les hommes sont partis, emportant avec eux une part d’ELLES. Dans ce roman, intimement lié à la propre trajectoire de Fatou Diome, qui a beaucoup écrit sur les questions d’émigration, les femmes s’oublient, et perdurent dans l’attente des fils, des conjoints et des frères partis explorer l’ailleurs, si riche de promesses.

De celles qui attendent, on pourrait opérer un glissement vers celles qui partent, car aujourd’hui l’émigration se féminise. Selon Frontex, les femmes représentent 10 % des entrantes irrégulières sur les territoires européens. Elles partent en quête d’un avenir meilleur, pour elles, pour leurs enfants (si elles en ont), mais aussi pour la famille qu’elles laissent et dont elles doivent assurer la subsistance…

C’est la quête de cet avenir meilleur qui est aussi le leitmotiv de Dior Touré et de son amie, la narratrice dans La nuit est tombée sur Dakar (Grasset, 2004), le magnifique roman d’Aminata Sophie Dièye, dans lequel elle nous narre la quête effrénée, jusqu’à la tragédie, du bonheur. Bonheur qui n’aura de sens, pour les deux jeunes filles dans ce livre, que le voyage, l’ailleurs, hors du village et de ses routes poussiéreuses. Car, en fin de compte, elles venaient de se rendre compte de « la dimension tragique de toute destinée humaine ». La fragilité de la destinée humaine, et qui plus est féminine, avec son lot de contraintes et de coercition sociale, est le fil narratif de l’écriture d’Aminata Sophie Dièye.

D’Aminata Zaaria à Ndèye Takhawalu, ses pseudonymes, la quête de sa paix intérieure, sans complexes, mais surtout sans peur dans une société prompte à briser les ailes de celles qui s’écartent du chemin tracé, sera sa ligne directrice. De Dakar à Paris, pour revenir à Dakar, elle nous aura entraînées dans toutes ses aventures, et son œuvre, largement autobiographique, nous sert aujourd’hui véritablement d’inspiration.

Partir peut aussi être la solution radicale

Dans Americanah (Gallimard, 2015), Chimamanda Ngozi Adichie nous offre une fresque socio-politique et culturelle saisissante. Avec en toile de fond l’histoire d’amour entre Ifemelu et Obinze, l’autrice nigériane questionne le départ vers les États-Unis, son impact sur une femme africaine tant au niveau de sa nouvelle socialisation, de ses relations amoureuses, de son insertion dans cet immense pays de tous les possibles : « En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Avec cette phrase de la narratrice lors de son retour au Nigeria après plusieurs années aux États-Unis, Chimamanda Ngozi Adichie questionne le processus de racialisation inversé qui se déplace d’une zone géographique à une autre.

Diary Sow est aussi partie pour se chercher et se retrouver. Je pars (Robert Laffont, 2021) est un ouvrage de quêtes, de soi d’abord, mais aussi de libération, face à un monde et une société qui entrave les libertés. Partir peut aussi être la solution (radicale) qui permet de refonder et de se retrouver.

Un double objectif m’animait lorsque j’écrivais Le Malheur de vivre (L’Harmattan, 2014), mon premier roman publié il y a onze ans. Celui de rendre hommage à un Sénégal, un Dakar, que j’avais très peu connus – car le roman a pour repère spatiotemporel le Dakar des années 1970 et 1980 –, mais aussi rendre hommage à mes origines pulaar. Après quelques années dans le pays qui m’avait accueillie pour mes études, je prenais de plus en plus conscience de ma quintuple condition : noire, pulaar, femme (la féministe viendra bien après), sénégalaise et dakaroise. Car l’éloignement aura eu pour effet de me rendre avide de retourner à mes racines.

« Libérer des questionnements obsédants »

Tiraillée entre le nouvel univers dans lequel je naviguais et celui que j’avais laissé, j’ai mis dans ce roman tous les questionnements, pour ne pas dire les tourments qui étaient les miens, en partant de la fiction. Car même si la fiction est une création de l’imagination, elle part somme toute toujours du réel, et s’adosse à des faits tangibles. Et comme le dit Maryse Condé dans La Vie sans fards (JC Lattès, 2012) : « La littérature est le lieu où j’exprime mes peurs et mes angoisses, où je tente de me libérer des questionnements obsédants. »

Partant des écrits de femmes africaines qui, avec leurs livres et leurs prises de parole, ont contribué à asseoir pleinement la question du départ en exil, on peut voir que leurs écrits ont aidé et aident encore aujourd’hui à construire des trajectoires, car les identités sont multiformes. Bien que toutes les représentations ne sont pas de nature textuelle, les textes jouent un rôle décisif dans le processus de construction identitaire…

Quand on est une femme africaine dans ce monde « globalisé », les tentatives de musellement sont multiples. Et quand on fait le choix de partir, les étiquettes font le reste du travail. Est-il utile de rappeler, en parlant d’étiquettes et de cases préfabriquées, que l’on soit aujourd’hui à Dakar, à Abidjan, à Paris, ou dans une autre ville de ce monde, que, pour nous, femmes, l’identité est à la fois hybride et en constante évolution ? Il arrive que cette quête nous accompagne tout au long de notre existence.

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1Maxime Lerolle, «  Thiaroye, mémoires d’un massacre  », CNRS Le Journal, 28 novembre 2024, à lire ici.

2«  Madame Tirailleur  », RFI, 28 mai 2014, à lire ici.

3«  Madame Tirailleur  », RFI, 28 mai 2014, à lire ici.

4Ken Bugul, Le Baobab fou, Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1984, réédité en 2009 chez Présence africaine.

5Maxime Lerolle, «  Thiaroye, mémoires d’un massacre  », CNRS Le Journal, 28 novembre 2024, à lire ici.

6«  Madame Tirailleur  », RFI, 28 mai 2014, à lire ici.

7«  Madame Tirailleur  », RFI, 28 mai 2014, à lire ici.

8Ken Bugul, Le Baobab fou, Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1984, réédité en 2009 chez Présence africaine.