
Le 15 janvier, les Ougandais se rendront aux urnes, officiellement pour élire leur président, mais en réalité pour confirmer l’inévitable. Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, remportera à nouveau l’élection. Ce sera son neuvième mandat.
En d’autres termes, l’élection n’est qu’une façade. La véritable question n’est pas de savoir si Museveni va gagner, mais ce qui se passera après le départ de ce dictateur âgé de 81 ans. Son fils, Muhoozi Kainerugaba, consolidant son pouvoir, ce sont les manœuvres internes au sein du parti de Museveni, le Mouvement de résistance nationale (NRM), qui détermineront en fin de compte qui lui succédera. Mais quelle que soit la forme que prendra cette transition, il reste à voir si le régime pourra contenir les forces sociales qu’il a longtemps tenté de contrôler par la répression et le clientélisme.
Les souvenirs de la période préélectorale de 2021 sont encore frais. En novembre 2020, au moins 54 personnes ont été tuées lors de manifestations qui ont suivi l’arrestation du leader de l’opposition, Robert Kyagulanyi, plus connu sous son nom d’artiste, Bobi Wine. Le gouvernement lui-même a reconnu avoir arrêté plus de 1 300 personnes. Des enquêtes indépendantes1 ont permis de documenter le nombre de personnes enlevées et torturées, la plupart simplement pour avoir été associées à la plateforme d’opposition National Unity Platform (NUP).
Transformer l’armée en une « machine à tuer »
Les premiers indicateurs laissaient présager la même trajectoire cette année. En mars, une élection partielle dans la circonscription de Kawempe North, à Kampala, a dégénéré en violences. Des agents de sécurité masqués s’en sont pris à des journalistes et à des électeurs. À peu près au même moment, les forces de sécurité ont effectué plusieurs raids au siège de la NUP, à Kampala.
Mais, à la surprise générale, la violence n’a pas augmenté. Il ne s’agissait pas d’un réveil moral, mais d’un ajustement stratégique. Lors des élections à Kawempe, la candidate du parti au pouvoir, Nambi Faridah, a subi une défaite cuisante. Elle a imputé cet échec à la réponse musclée des forces de sécurité, affirmant à la télévision ougandaise NTV, le 19 mars, que l’opposition en avait retiré des « votes de sympathie ». Plusieurs rapports2 suggèrent que cet évènement a conduit à la décision d’éviter le même spectacle à l’échelle nationale.
Cette retenue ne signifiait pas pour autant que la violence avait disparu. La menace est restée omniprésente. Muhoozi Kainerugaba, chef de l’armée, s’est livré en 2025 à une série de déclarations fracassantes, menaçant de décapiter les leaders de l’opposition et de transformer l’armée en une « machine à tuer3 ».
Des militants kényans mis « au réfrigérateur »
Et comme le calme précédent était tactique, il s’est rapidement érodé dès que la campagne s’est intensifiée. Fin octobre, dans le nord de l’Ouganda, les arrestations ont repris pendant la campagne électorale. Dix membres du NUP ont été arrêtés et traduits en justice, tandis que deux hauts dirigeants du parti ont fui le pays, invoquant des menaces contre leur vie. Début novembre, dans deux districts, des équipes ont été confrontées à des groupes vêtus de tee-shirts jaunes du NRM et armés de bâtons, ce qui a donné lieu à des affrontements et à des arrestations. Au moins 95 membres du NUP ont ensuite été inculpés pour des délits mineurs tels que des infractions au code de la route ou l’obstruction à la police. Depuis, la répression s’est intensifiée, marquée par des arrestations pendant la campagne électorale. À ce stade, le NUP affirme que entre 400 et 500 de ses militants ont été arrêtés – des chiffres difficiles à vérifier, mais que des estimations prudentes situent plutôt entre 250 et 300.
Ces événements ont marqué le retour complet à des tactiques familières. Deux militants kényans ont disparu pendant trente-huit jours avant de réapparaître ; Museveni a ensuite affirmé qu’il les avait mis au « réfrigérateur4 ». Quelques jours plus tôt, il avait averti5 que toute tentative de manifestation, comme les manifestations meurtrières de novembre 2020, « finirait mal ». Et, suivant un scénario bien rodé, il a mis en garde les puissances étrangères contre toute ingérence dans les affaires ougandaises, en visant particulièrement les Européens.
Derrière ce schéma répressif se cache une inquiétude concernant la « jeunesse des ghettos » (« ghetto youth ») ougandaise, une population que le régime considère à la fois comme une menace majeure et un enjeu politique important. Ce terme est utilisé pour décrire la vaste classe urbaine défavorisée du pays, composée de conducteurs de boda boda, de vendeurs sur les marchés et de travailleurs informels. Bobi Wine lui-même est issu de ces quartiers et en est venu à incarner leurs frustrations. Son discours politique, basé sur son parcours, a été considéré par l’élite au pouvoir comme profondément menaçant. Son appel a touché très largement : pour ceux qui sont nés sous Museveni, le vieux « discours de libération » – l’affirmation selon laquelle il a apporté la paix, la stabilité et la renaissance nationale après des années de guerre civile – n’a guère de résonance. Avec un âge médian de 16 ans, la plupart des Ougandais jugent le régime non pas sur son héritage des années 1980, mais sur les difficultés actuelles : chômage, corruption, services publics défaillants.
Face à la GenZ, contrôler les jeunes des ghettos
La campagne de Bobi Wine en 2021 a transformé ces frustrations en une force politique. L’État a réagi par des arrestations massives, des enlèvements et une surveillance accrue. Depuis lors, la répression s’est mêlée à la cooptation : en 2024, dans le cadre d’un scandale de corruption majeur, Mathias Mpuuga, ancien chef de l’opposition au Parlement ougandais, a admis6 avoir accepté des paiements illégaux importants. Bien que cette transaction ait été techniquement sanctionnée, elle a été largement considérée comme s’inscrivant dans un schéma plus large de corruption institutionnalisée et monétisée. Dans ce contexte, plusieurs députés du NUP ont fait défection et ont rejoint le parti au pouvoir.
Le gouvernement a également lancé des coopératives d’épargne et de crédit afin d’offrir des petits prêts à des groupes tels que les jeunes des ghettos, qui peuvent bénéficier de programmes de microcrédit à Kampala et dans d’autres villes. Ces programmes permettent de fidéliser la population, de recueillir des renseignements et de dissuader la dissidence. Accepter un prêt du gouvernement crée une dépendance ; protester risque de le faire perdre. Ces dernières semaines, des vidéos diffusées en ligne7 montrent également des jeunes des ghettos mobilisés dans un registre explicitement violent. Et, en effet, début décembre, des « ghetto youth » ont violemment attaqué8 des partisans du NUP lors d’un rassemblement de campagne à Gulu, des violences qui ont fait au moins un mort et de nombreux blessés.
Alors que les manifestations menées par la génération Z se propagent à travers l’Afrique (comme au Kenya et à Madagascar), le régime redouble d’efforts pour contrôler les jeunes des ghettos en combinant la carotte et le bâton. Il a temporairement atténué le risque de troubles urbains mais il n’a pas éteint la colère sous-jacente.
Le « projet Muhoozi »
Le temps, cependant, ne peut être ni coopté ni kidnappé. Museveni s’est toujours enorgueilli de son énergie inépuisable, parcourant les zones rurales lors de longues campagnes électorales, sermonnant les électeurs pendant des heures sous le soleil. Cette fois-ci, son rythme ralenti trahit le poids de ses 81 ans.
Début octobre, le vieil autocrate a brusquement annulé plusieurs rassemblements, invoquant officiellement des « obligations nationales ». Mais il n’a trompé personne, et ses absences lors de la campagne ont été interprétées comme des signes de fatigue et de santé déclinante. Lors de sa cérémonie d’investiture, en août, il a théâtralement couru sur un tapis rouge pour démontrer sa vitalité, un geste qui n’a fait que renforcer les inquiétudes. Pour la première fois, d’autres acteurs du parti, tant des personnalités influentes que des groupes de jeunes, font directement campagne pour Museveni, prenant en charge ses rassemblements électoraux physiquement exigeants.
Dans un système presque entièrement construit autour d’un seul homme, même les signes mineurs de fragilité déclenchent de profondes secousses politiques. Les ministres, les officiers de l’armée et les fidèles du parti se positionnent en vue de ce qui va suivre.
Formellement, les institutions ougandaises restent intactes : un Parlement, un cabinet, un parti au pouvoir. Dans la pratique, la prise de décision s’est depuis longtemps déplacée ailleurs. Museveni lui-même a qualifié ses ministres de « pécheurs » en 2021, une métaphore révélatrice qui traduit le vide du pouvoir. Le véritable pouvoir réside désormais dans un réseau étroit de membres de la famille et de fidèles de l’armée.
Au centre de ce réseau se trouve Muhoozi. Son ascension a été soigneusement orchestrée, à la fois comme un projet dynastique et comme une police d’assurance. Le « projet Muhoozi », un plan longuement débattu visant à le préparer à la succession, a avancé par à-coups.
L’influence du fils ne cesse de croître
La personnalité publique de Muhoozi complique cependant l’histoire. Il est connu pour ses violentes diatribes sur les réseaux sociaux et ses idées provocantes en matière de politique étrangère, comme quand il a déclaré en octobre 2022 vouloir conquérir Nairobi, la capitale du Kenya. Mais, ces derniers mois, il s’est fait beaucoup plus discret. D’aucuns interprètent cela comme un effort pour éviter de défier son père pendant la campagne.
En coulisses, l’influence de Muhoozi ne cesse de croître. Ses fidèles ont été promus à tous les échelons de la hiérarchie militaire, tandis que les « historiques », plus âgés, issus du mouvement de guérilla des années 1980, ont été mis sur la touche. Chaque remaniement est interprété comme un signal : la transition est préparée discrètement dans les casernes, sans faire l’objet d’un débat au Parlement.
L’armée n’est qu’un des organes où la succession prend forme. Moins visible mais tout aussi important est le parti présidentiel. Si l’élection présidentielle est courue d’avance, les élections au Comité exécutif central (CEC), l’instance décisionnelle suprême du NRM, donnent un aperçu du fonctionnement réel du pouvoir en Ouganda. Les sièges au sein du comité permettent de se rapprocher de Museveni lui-même et, par extension, des contrats et des faveurs qui soutiennent le régime, des éventuelles nominations, ainsi que de jouer un rôle dans la transition à venir.
Répartir les gains sans déstabiliser la pyramide
Les élections du CEC de cette année revêtaient donc une importance particulière. Les pots-de-vin auraient varié entre 260 et 1 300 dollars (1 115 euros) par délégué, tandis que les candidats offraient des emplois à leurs proches, des opportunités commerciales et même des voyages à l’étranger en échange de leur soutien. Lors d’un des votes les plus disputés, les délégués ont été transportés dans des hôtels à Kampala et dans les pays voisins, à la fois pour s’assurer de leur loyauté et pour les tenir à l’écart des concurrents.
Ces élections ont mis à nu la véritable dynamique de la politique de succession. Bien qu’il s’agisse officiellement d’un exercice interne au parti, elles déterminent qui sera le mieux placé dans l’ère post-Museveni.
Le régime de Museveni, comme beaucoup d’autocraties de longue date, n’est plus en concurrence avec des acteurs extérieurs, mais avec lui-même. Ces élections ne portent pas sur la légitimité, mais sur le calibrage, c’est-à-dire la manière de répartir les gains sans déstabiliser la pyramide.
Cette pyramide vacille toutefois. L’âge du président, l’assurance croissante de son fils et les griefs socio-économiques de plus en plus profonds de la majorité jeune constituent un mélange explosif. La stabilité du régime repose sur sa capacité à gérer une transition sans perdre le contrôle, à transmettre le pouvoir sans libérer les forces qu’il a passé des décennies à réprimer.
Promesses habituelles et cadeaux
Pour Museveni, préparer son fils à assumer ce rôle est un moyen de préserver le pouvoir familial tout en rassurant l’armée sur la continuité. Mais c’est un pari risqué : la succession héréditaire pourrait fracturer la délicate coalition qui a soutenu son règne. De nombreux Ougandaises, y compris au sein du NRM, y voient une ingérence dynastique.
Ce qui se passera après les élections (les législatives ont lieu en même temps que le premier tour de la présidentielle) définira donc l’avenir de l’ordre politique en Ouganda. Si les alliés de Muhoozi dominent le prochain cabinet ou les comités clés du parti, la passation de pouvoir aura peut-être commencé. Sinon, le régime pourrait continuer à fonctionner tant bien que mal, en attendant qu’une crise le force à rendre des comptes.
Pour l’instant, la campagne du président se concentre sur des promesses habituelles : « création de richesse », « paix », « stabilité ». Les pauvres des zones urbaines reçoivent des prêts symboliques, l’armée reçoit de nouveaux équipements, et l’élite se bouscule pour accéder au cercle restreint. Les Ougandais savent que cette élection ne changera rien. Le résultat est certain, mais pas la succession. Cette incertitude – qui gouvernera après Museveni et dans quelles conditions – plane sur le pays comme l’humidité avant un orage.
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1Liam Taylor et Derrick Wandera, « Mass abductions in Uganda : What we know and don’t know », African Argument, 25 mai 2021, à lire ici.
2Muhammad Muwonge and Geofrey Serugo, « Museveni’s fatigue reshapes campaigns », The Observer, 22 octobre 2025, à lire ici.
3« President Museveni wants Uganda’s army to be a “killing machine !” says his son as he plans to attack Kisangani in DRC », The Tanzania Times, 23 mars 2025, à lire ici.
4Tiffany Wertheimer et Damian Zane, « Uganda president admits Kenyan activists were arrested and held in “the fridge” », BBC, 9 novembre 2025, à lire ici.
5Damali Mukhaye, « Don’t meddle in Ugandan affairs, President tells foreigners », Monitor, 10 novembre 2025, à lire ici.
6Muhamadi Matovu, Mpuuga admitted corruption, abuse of office - NUP, Nile Post, February 29, 2024, à lire ici.
7Voir par exemple sur le réseaux social X cette vidéo de Vana Media.
8James Owich, « Police arrest leader of gang behind assault on NUP supporters in Gulu », The Monitor, 18 décembre 2025.
9Liam Taylor et Derrick Wandera, « Mass abductions in Uganda : What we know and don’t know », African Argument, 25 mai 2021, à lire ici.
10Muhammad Muwonge and Geofrey Serugo, « Museveni’s fatigue reshapes campaigns », The Observer, 22 octobre 2025, à lire ici.
11« President Museveni wants Uganda’s army to be a “killing machine !” says his son as he plans to attack Kisangani in DRC », The Tanzania Times, 23 mars 2025, à lire ici.
12Tiffany Wertheimer et Damian Zane, « Uganda president admits Kenyan activists were arrested and held in “the fridge” », BBC, 9 novembre 2025, à lire ici.
13Damali Mukhaye, « Don’t meddle in Ugandan affairs, President tells foreigners », Monitor, 10 novembre 2025, à lire ici.
14Muhamadi Matovu, Mpuuga admitted corruption, abuse of office - NUP, Nile Post, February 29, 2024, à lire ici.
15Voir par exemple sur le réseaux social X cette vidéo de Vana Media.
16James Owich, « Police arrest leader of gang behind assault on NUP supporters in Gulu », The Monitor, 18 décembre 2025.