La lettre hebdomadaire #215

Au Parlement européen, l’alliance de l’Afrique homophobe et du fascisme mondial

Oeuvre peinte à Gulu, en Ouganda, par Willy Karekezi (Rwanda).
© 32east.org

ÉDITO

AU PARLEMENT EUROPÉEN, L’ALLIANCE DE L’AFRIQUE HOMOPHOBE ET DU FASCISME MONDIAL

Dans sa quête de dédiabolisation, le Front national (devenu le Rassemblement national, RN, en 2018) tente depuis longtemps de créer des ponts avec le continent africain, en particulier les anciennes colonies françaises. Nous racontions dans notre dossier « Peste brune et continent noir » les tentatives souvent avortées des Le Pen (Jean-Marie puis Marine) d’organiser une « tournée africaine ». Nous décortiquions quelques-unes des relations du parti d’extrême droite avec des personnalités du continent – dont l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, ou encore l’autocrate équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Nous mettions en avant les contradictions (certes habituelles) dans les discours : les paroles dénoncent les vieilles pratiques de la Françafrique, mais celles et ceux qui les prononcent cherchent à se rapprocher de figures qui l’incarnent, comme l’ancien président du Tchad Idriss Déby Itno, et à faire oublier que le parti lui-même a été créé avec des barbouzes liés à ces réseaux.

Nous nous interrogions aussi sur les proximités idéologiques entre le parti d’extrême droite et certaines élites africaines. Des thèses défendues par les néopanafricanistes (ou néosouverainistes) sont tout à fait compatibles avec celles du RN. C’est le cas par exemple de l’« ethno-différentialisme », défendu par le Béninois Kemi Seba (déchu de sa nationalité française en 2024). Le dirigeant de l’ONG Urgences panafricanistes, qui a envisagé de se présenter à la prochaine présidentielle du Bénin (prévue en avril 2026), a depuis longtemps opéré un rapprochement avec l’extrême droite française. Avec elle, il partage aussi une proximité avec la Russie de Vladimir Poutine, au point d’avoir été tous les deux financés par Moscou, directement pour Seba, et indirectement pour le RN (via le prêt d’une banque russe).

D’autres sujets, comme la préférence nationale et la souveraineté monétaire (retrait de l’euro d’un côté et abolition du franc CFA de l’autre), rapprochent le RN de personnalités africaines. L’homophobie en est un autre : malgré les efforts déployés par le parti pour faire croire qu’il n’a rien d’homophobe, sa proximité avec des groupes anti-LGBTQIA+ le rappelle, comme récemment au Parlement européen.

Les 2 et 3 février, au sein du Parlement européen, le 7e Transatlantic Summit a réuni de nombreux profils controversés ayant des connexions jusqu’en Afrique. Ce sommet, dont la thématique tournait autour de la liberté d’expression, a été organisé par Political Network for Values, « une plateforme ultraconservatrice qui relie des politiciens et des militants d’extrême droite d’Europe, d’Amérique latine, des États-Unis et d’Afrique », explique un article paru dans Open Democracy en 2023. Parmi les coorganisateurs, le groupe d’extrême droite Patriots for Europe, présidé par Jordan Bardella, le président du RN, et le groupe European Conservatives and Reformists, dont Marion Maréchal (la nièce de Marine Le Pen) est membre.

Parmi les sponsors de l’évènement, on trouve The Heritage Foundation : ce lobby extrêmement puissant est à l’origine du « 2025 Project », 1 000 pages dont Trump s’est inspiré pour sa politique. La présence de cet organisme au sein de l’Union européenne n’est pas un hasard mais bien le fruit d’une stratégie puisque, selon un article du Financial Times publié le 6 février, « le gouvernement américain va financer des think tanks et des organisations caritatives proches de Maga [Make America Great Again, le mouvement pro-Trump] en Europe ».

Alignée sur l’idéologie de The Heritage Foundation, l’organisation Family Watch International était aussi de la partie, avec la présence de sa responsable, Sharon Slater, bien connue des milieux chrétiens conservateurs et des cercles homophobes, notamment en Afrique, et particulièrement en Ouganda, où elle est soupçonnée d’avoir joué un rôle discret dans l’écriture de la dernière loi criminalisant l’homosexualité. Kristof Titeca l’a raconté dans les colonnes d’Afrique XXI.

Slater est intervenue dans la salle 1A02 du Parlement européen le 3 février. Elle y a défendu le projet d’un fond global de préservation de la famille (« Global Family Preservation Fund ») afin, notamment, de préserver « la souveraineté sur la famille africaine et les valeurs religieuses et culturelles » menacées, selon elle, par « les conditionnalités étrangères ». Plus tôt dans la journée, une bonne connaissance de Sharon Slater a pris la parole : Lucie Akello, présidente du groupe parlementaire ougandais Pro-Life et l’une des plus virulentes partisanes de la loi anti-homosexualité en Ouganda.

Dans son discours, celle-ci s’est défendue de vouloir « tuer tous les homosexuels ». Elle entend « protéger [les] enfants [ougandais] forcés de s’adonner à des activités homosexuelles ». Pour elle, son « point de vue » est une « vérité » qu’il faut défendre contre la « désinformation ». Elle accuse même l’Union européenne de financer « un programme pour fournir des moyens de contraception à des fillettes âgées de 10 à 13 ans », reprenant là une thèse complotiste répandue sur le continent selon laquelle l’Occident veut stériliser les Africaines...

La présence de ces personnalités montre que l’Afrique est soluble dans une alliance mondiale des extrêmes droites. Sur le continent, des leaders d’opinion soutiennent des organisations politiques ouvertement racistes et impérialistes, ce qui semble a priori antinomique – et ce qui devrait l’être. Ils le font pour faire avancer leur propre agenda (contre l’homosexualité, l’IVG, etc.) et pour gratter quelques financements au passage. Le sort de leurs compatriotes, traquées par les milices ICE aux États-Unis et par les polices européennes gangrenées par l’extrême droite, leur importe peu.
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À LIRE

LAALITÉ CRUE DES RAPPORTS ASYMÉTRIQUES

« Sache que s’il y a parmi les registres de Dieu un petit carnet consacré à l’existence des petites négresses que nous sommes toi et moi, ça fait longtemps qu’Il n’y a pas jeté un coup d’œil. Il ne sait même plus ce que nous sommes devenues [...]. » La narratrice de La nuit est tombée sur Dakar nous prend la main depuis le village Lëndëm jusqu’aux confins de l’île de Gorée. Le duo qu’elle forme avec sa meilleure amie, Dior Touré, Dior l’intrépide, Dior qui n’a peur de rien ni de personne, place les clés de son bonheur entre les mains de deux toubabs (« blancs », en wolof), Paul Grenelle et Bernandin. Entre racisme, sexisme, asymétrie des relations, pauvreté et désir de sortir de la précarité, les deux filles se heurteront à quantité d’obstacles. Jusqu’à la tragédie.

Ce roman est violent : violent dans la réalité âpre qu’il décrit, violent dans la confiscation de l’innocence de ces deux jeunes filles qui, sachant qu’elles risquent les flammes de l’enfer, sont prêtes à tout pour s’en sortir. Publié il y a plus de vingt ans par la journaliste et autrice sénégalaise Aminata Sophie Dièye (sous le pseudonyme Aminata Zaaria), La nuit est tombée sur Dakar reste profondément d’actualité. La dimension réflexive de ce texte est incommensurable : l’autrice (1973-2016) parvient à exposer la souffrance sans fards et de façon politique. Le récit est cru, tragique, révoltant... Et c’est ce qui en fait, très probablement, sa beauté. N.F.K

À lire : Aminata Zaaria, La nuit est tombée sur Dakar, Grasset, 2004, 200 pages.
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DANS NOS ÉCRANS RADARS

LES TENSIONS MONTENT DE NOUVEAU DANS LA CORNE DE L’AFRIQUE

Vers une nouvelle guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée ? C’est en tout cas ce que craignent plusieurs observateurs. Le président éthiopien Abiy Ahmed ne cache pas l’ambition de son pays de retrouver un accès à la mer Rouge via le port érythréen d’Assab – un accès perdu après l’indépendance de l’Érythrée en 1993 –, des déclarations perçues comme des provocations par Asmara. De son côté, l’Érythrée accroît son soutien à plusieurs forces d’opposition armées éthiopiennes. Si aucun des deux pays ne souhaite la guerre, la dynamique en cours pourrait les y conduire. Dans un reportage publié en mai 2025, la journaliste Augustine Passilly analysait ces tensions ravivées par les désaccords entre les deux pays après la guerre civile éthiopienne (2020-2022), lors de laquelle Asmara avait soutenu le gouvernement d’Addis-Abeba.

À (re)lire : Éthiopie. Au Tigray, « personne ne veut renouer avec la guerre »
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

RD Congo. L’occupation du M23, un an après
« Un mélange d’horreur et d’organisation, de terreur muette et de brutalité »
Série 1/4 Colette Braeckman, ancienne reporter au quotidien belge Le Soir et membre du comité éditorial d’Afrique XXI, était à Goma au lendemain de la prise de la ville par le M23. Un an après, elle témoigne ici de ce qu’elle a vu, et ouvre ainsi notre série spéciale consacrée à l’occupation du Kivu par le groupe armé.
Par Colette Braeckman

À Goma, les civils coincés entre une autorité armée et un État absent
Série 2/4 Le directeur des Grands Lacs de l’International Crisis Group revient ici sur les conséquences d’une implantation durable du M23, soutenu par le Rwanda. Prise entre les menaces du groupe armé et les mesures coercitives que lui impose Kinshasa, la population n’a guère de choix : coopérer pour survivre tout en instaurant une résistance passive.
Par Richard Moncrieff et International Crisis Group

« Chaque fois que je retire de l’argent, ça me rappelle qu’on est en guerre »
Série 3/4 Depuis les vastes conquêtes territoriales de l’AFC/M23 dans l’est de la République démocratique du Congo, la ville de Goma est coupée du reste du pays. Sans banques ni commerce avec Kinshasa, les habitantes, également impactées par le départ de nombreuses entreprises et des taxes en hausse, paient les pots cassés.
Par Lola Collombat

« Moi, ça va hein ! » Le coup de gueule d’une travailleuse humanitaire
Série 4/4 Une employée d’une ONG basée à Goma en janvier 2025 avait spontanément rédigé un texte sur la prise rapide de la ville par le groupe armé M23 et son évacuation, dans le contexte de la suspension soudaine des financements humanitaires par l’administration états-unienne. Ce récit a été envoyé à Afrique XXI en juin 2025. Il est proposé aujourd’hui après une mise à jour par l’autrice, qui a souhaité signer sous pseudonyme pour des raisons évidentes de sécurité et de clause de confidentialité qui la lie à son organisation.
Par Aline Dorelli

IN ENGLISH

In Goma, civilians caught between an armed group and an absent state
Opinion Crisis Group’s Director for the Great Lakes region discusses the consequences of the Rwanda-backed M23’s continued grip on the city of Goma. Caught between threats from the armed group and coercive measures imposed by Kinshasa, the population has little choice but to cooperate while engaging in passive resistance.
By Richard Moncrieff et International Crisis Group

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