RD Congo. L’occupation du M23, un an après

« Chaque fois que je retire de l’argent, ça me rappelle qu’on est en guerre »

Economie · Depuis les vastes conquêtes territoriales de l’AFC/M23 dans l’est de la République démocratique du Congo, la ville de Goma est coupée du reste du pays. Sans banques ni commerce avec Kinshasa, les habitantes, également impactées par le départ de nombreuses entreprises et des taxes en hausse, paient les pots cassés.

Des commerces dans un quartier de Goma.
CC BY-NC-SA 2.0

6 heures, l’aube se lève sur le point de passage de Goma à Gisenyi. La file s’étend déjà devant la « grande barrière », le nom donné à ce poste-frontière traversé par des milliers de Congolais chaque jour. Depuis toujours, les habitantes circulent ainsi régulièrement entre le Congo et le Rwanda ; mais après la prise de Goma par l’AFC/M23, en janvier 2025, le trafic s’est intensifié, au gré d’une nouvelle nécessité : la recherche de liquidités. Car depuis que le gouvernement de Kinshasa a fermé les banques de la ville, les retraits y sont devenus impossibles.

Gary*, un jeune artiste congolais, prend sa place dans la file d’attente. Il se rend régulièrement à Gisenyi pour récupérer son salaire, versé par une entreprise étrangère directement sur son compte bancaire. Une fois la frontière passée, les retraits se font en francs rwandais. « Mais pour utiliser ça au Congo, on doit les faire changer en francs congolais ou en dollars, et le taux de change fait perdre de l’argent », se désole-t-il. « À chaque fois que je vais retirer de l’argent, c’est là que je me rappelle qu’on est en guerre. »

En avril 2025, l’AFC/M23 avait pourtant annoncé la relance des services bancaires et la réouverture de la Caisse générale d’épargne du Congo (Cadeco). Mais l’organisme, dont le siège est à Kinshasa, s’est immédiatement désolidarisé de cette initiative, dénonçant une manipulation. Confrontée à la nécessité d’obtenir l’approbation d’un gouvernement reconnu pour opérer, et au placement du mouvement sous sanctions internationales, la réouverture ne s’est jamais concrétisée.

Des taux plafonnés pas toujours respectés

Ainsi va la vie pour les trois à cinq millions de Congolais qui vivent sous le contrôle de l’AFC/M23 depuis maintenant plus d’un an. Lorsque l’on ne peut pas se déplacer à Gisenyi, l’option alternative consiste à recourir aux services de transfert d’argent mobile. « Malheureusement, si je reçois 100 dollars sur ma carte SIM, je suis obligé de payer 7 dollars pour le retrait, en raison des frais appliqués par l’opérateur mais aussi pour rémunérer la commission de l’agent qui est allé chercher du liquide ailleurs », explique Roland*, notable et psychologue au chômage depuis le départ de plusieurs de ses clients après la prise de la ville.

Face à l’appauvrissement croissant des habitants de Goma, où l’emploi se fait rare, et aux taux parfois stratosphériques imposés par les guichetiers – jusqu’à 10 % en période de pénurie de liquidités –, « l’AFC/M23 a imposé des taux plafonnés à 3,5 % », explique James Kabene Ciranvu, gestionnaire de projets basé à Goma pour une ONG et auteur d’un article universitaire sur l’économie de la ville. « Malheureusement, dans la pratique, les agents continuent de les dépasser régulièrement ». « Je me souviens d’une fois où j’ai dû débourser 300 dollars pour en retirer 3 000 chez un opérateur mobile », acquiesce Gary. En octobre 2025, l’AFC/M23 a communiqué1 sur le déploiement d’une plateforme de paiement électronique « souveraine », sans annoncer de date de lancement.

Acculées, de plus en plus de Gomatracienes tentent le périlleux voyage vers le territoire de Beni, zone du Nord-Kivu sous contrôle du gouvernement de Kinshasa, ou vers l’Ituri, afin de retirer leur argent dans les banques congolaises. Certains s’improvisent même intermédiaires auprès des acteurs économiques de Goma, impactés eux aussi par les difficultés d’accès aux liquidités. « C’est devenu une activité de partir chercher 20 000, 30 000 ou 50 000 dollars pour le compte d’entreprises », constate James Kabene Ciranvu, qui a interrogé une trentaine de chefs d’entreprise de Goma pour une étude parue en avril 2025 dans la Revue française d’économie et de gestion2. « Mais la route qui passe par l’Ouganda n’est pas sécurisée, beaucoup de gens qui l’empruntent ont subi des attaques et ont été dépouillés. »

« Les prix sur le marché augmentent fortement »

Pour de nombreux commerçantes, la vie sur la route est pourtant devenue la norme ces derniers mois. Depuis la prise de la ville, l’aéroport de Goma reste désespérément fermé, et les marchandises auparavant acheminées par voie aérienne depuis l’ouest du pays n’arrivent plus. Le commerce se renforce donc sur l’axe oriental. 

« Historiquement, l’économie du Grand Kivu a toujours été tournée vers l’Est : le Kenya et la Tanzanie, via l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi », explique Marc-André Lagrange, spécialiste des conflits dans les Grands Lacs. « Aujourd’hui, cette zone est entièrement coupée du reste de la RD Congo. Auparavant, il y avait des exportations de produits agricoles, comme la viande bovine et les produits laitiers, qui partaient vers Kinshasa par avion. Cela n’existe plus. » Est-ce la raison pour laquelle l’AFC/M23 évoque régulièrement la « surproduction de denrées alimentaires » dans les zones que le mouvement contrôle ? Les interlocuteurs du mouvement n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien.

« Sur les marchés, on constate en tout cas qu’il y a moins d’activité qu’auparavant », témoigne un habitant de Goma qui a souhaité rester anonyme. Cette situation est le reflet du chômage en hausse après le départ de nombreuses entreprises étrangères et l’augmentation du coût des importations. « Certains articles auparavant totalement ou partiellement exonérés de droits de douane y sont désormais soumis, notamment les produits de première nécessité, poursuit la même source. Conséquence : les prix sur le marché augmentent fortement, comme celui de la farine de maïs importée d’Ouganda, qui se vendait entre 13 et 16 dollars le sac de 25 kilos auparavant, contre 18 à 20 aujourd’hui. »

Le travail est lui aussi impacté par la hausse des taxes, « beaucoup plus élevées que sous le contrôle du gouvernement », affirme encore notre observateur cité précédemment. « Là où un commerçant du marché de Kituku payait 500 francs d’impôts par semaine sous le régime de Kinshasa, il doit désormais payer 1 000 francs chaque jour. Quant aux entreprises, elles sont maintenant prélevées au forfait, alors que le gouvernement les taxait en fonction de leurs revenus. » Interrogées, les autorités de l’AFC/M23 n’avaient pas répondu aux questions d’Afrique XXI au moment de la publication de cet article.

L’enrichissement personnel des cadres du M23

En mai 2025, Radio Okapi faisait état3 d’une liste publiée par la mairie de Goma et rapportant les sommes à payer par les commerçants au titre de la taxe d’assainissement. Les banques, les hôtels cinq étoiles et les entreprises publiques étaient obligés de verser 600 000 francs congolais chaque mois – soit près de 218 euros. Les hôpitaux ainsi que les universités devaient s’acquitter de la moitié de cette somme. Dans son rapport de juillet 20254, le Groupe d’experts de l’ONU joignait un document signé par le gouverneur provincial du Sud-Kivu, désigné par l’AFC/M23, qui fixait les droits de péage sur plusieurs axes routiers. Le trafic aller et retour d’un camion avec remorque imposait alors le paiement de 200 dollars, tandis que la circulation d’un bus, par exemple, revenait à 7 dollars.

Les observateurs ne cessent de le répéter : les taxes sont le pilier de l’économie de l’AFC/M23. Le cas de la mine de Rubaya, sous contrôle de ce dernier depuis 2024, est souvent cité en exemple. En décembre de cette année-là, le Groupe d’experts de l’ONU, qui faisait état de la création d’un ministère de l’exploitation des minéraux au sein de l’administration rebelle, avait estimé les revenus issus de l’impôt sur la production et le commerce du coltan de cette mine à au moins 800 000 dollars par mois. À l’époque, l’institution onusienne avait dénoncé l’exportation frauduleuse de ce minerai vers le Rwanda et son mélange, dans les fonderies locales, à la production nationale, donnant lieu à « la plus grande contamination jamais enregistrée à ce jour des chaînes d’approvisionnement en minéraux dans la région des Grands Lacs ».

« Mais il ne faut pas oublier les autres ressources de ce territoire : le café, le charbon de bois, qui sont des business moins stratégiques et moins importants d’un point de vue international, mais qui rapportent énormément d’argent également », rappelle Marc-André Lagrange. Des filières désormais totalement sous contrôle de l’AFC/M23 tendent à se formaliser pour le marché mondial, avec des ventes directes auprès de sociétés étrangères, selon le consultant. Au total, entre les taxes sur le commerce, le transport et la vie quotidienne, « il est certain que l’AFC/M23 récupère l’équivalent de plusieurs millions d’euros par mois », estime Marc-André Lagrange. Une somme dont les modalités de redistribution n’ont, jusqu’ici, pas été détaillées.

En décembre 2025, le mouvement a communiqué sur sa réforme fiscale, annonçant la suppression de 60 % des taxes et des impôts, vantant la simplification administrative, la fin des « tracasseries » et de la corruption. Selon nos sources, les procédures commerciales sont effectivement jugées plus flexibles et plus rapides qu’auparavant. Mais, localement, les passe-droits continueraient d’avoir cours, notamment en faveur de proches du mouvement. Pour marquer sa différence avec les autorités de Kinshasa, que le mouvement accuse d’être gangrenées par la corruption, le chef militaire du M23, Sultani Makenga, a frappé fort5 l’été dernier en sanctionnant plusieurs hauts gradés – dont son propre frère – soupçonnés d’avoir profité de leurs fonctions pour s’enrichir personnellement. Interrogé au micro de RFI fin janvier, Zobel Behalal, expert à l’Initiative globale contre le crime organisé transnational (GI-TOC), résumait la situation ainsi : « L’essentiel de l’argent collecté par le M23 va dans les poches de ses cadres politiques et militaires. »

*Le prénom a été changé.

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1AFC-Alliance du fleuve Congo, «  Le sabotage économique du régime Tshilombo endigué par l’AFC/M23 : vers une autonomie financière des territoires libérés  », communiqué de presse du 17 octobre 2025, à lire sur X ici.

2James Kabene Ciranvu, «  Analyse des alternatives disponibles pour les entreprises des zones occupées par les rebelles du M23 en R.D. Congo face à l’indisponibilité des services bancaires : Cas de la ville de Goma  », Revue française d’économie et de gestion, 15 avril 2025, à lire ici.

3Radio Okapi, «  Les rebelles du M23 imposent une taxe d’assainissement aux habitants de Goma  », 15 mai 2025, à lire ici.

4Conseil de sécurité des Nations unies, «  Lettre datée du 3 juillet 2025, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo  », à retrouver ici en PDF.

5Africa Intelligence, «  Le chef militaire du M23 sanctionne ses officiers auteurs de pillages et de détournements  », 1er octobre 2025, lire ici.

6AFC-Alliance du fleuve Congo, «  Le sabotage économique du régime Tshilombo endigué par l’AFC/M23 : vers une autonomie financière des territoires libérés  », communiqué de presse du 17 octobre 2025, à lire sur X ici.

7James Kabene Ciranvu, «  Analyse des alternatives disponibles pour les entreprises des zones occupées par les rebelles du M23 en R.D. Congo face à l’indisponibilité des services bancaires : Cas de la ville de Goma  », Revue française d’économie et de gestion, 15 avril 2025, à lire ici.

8Radio Okapi, «  Les rebelles du M23 imposent une taxe d’assainissement aux habitants de Goma  », 15 mai 2025, à lire ici.

9Conseil de sécurité des Nations unies, «  Lettre datée du 3 juillet 2025, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo  », à retrouver ici en PDF.

10Africa Intelligence, «  Le chef militaire du M23 sanctionne ses officiers auteurs de pillages et de détournements  », 1er octobre 2025, lire ici.