RD Congo. L’occupation du M23, un an après

« Un mélange d’horreur et d’organisation, de terreur muette et de brutalité »

Témoignage · Colette Braeckman, ancienne reporter au quotidien belge Le Soir et membre du comité éditorial d’Afrique XXI, était à Goma au lendemain de la prise de la ville par le M23. Un an après, elle témoigne ici de ce qu’elle a vu, et ouvre ainsi notre série spéciale consacrée à l’occupation du Kivu par le groupe armé.

Soldat du M23 à Goma, en janvier 2026.
@ KMP / Capture d’écran

Arrivée à Goma quelques jours après la chute de la ville, j’ai eu la « chance », si l’on peut dire, de pouvoir travailler avec MSF Belgique, resté sur place. Durant une semaine, j’ai visité les hôpitaux envahis par des blessés amenés à moto et surtout j’ai pu circuler avec les équipes qui travaillaient dans les camps de déplacés installés autour de la ville.

Dispensaires de campagne, tentes blanches abritant des femmes entourées de nuées de gosses, petits commerces de légumes : en quelques heures, ces campements de fortune furent évacués lorsque, par haut-parleur, le M23 donna l’ordre de dégager. C’était le chassé-croisé de la misère : serrées sur des motos-taxis, dans des charrettes tirées par des ânes, des foules de déplacées se mirent à cheminer en direction des collines, sachant que leurs champs et leurs maisons étaient sans doute occupés par des inconnus, qui avaient eux aussi été sommés de quitter les lieux.

Durant les jours qui suivirent la chute de la ville, le M23 s’efforça de rétablir l’ordre à Goma, chassant les uns, ramassant des corps épars et les jetant dans une fosse commune proche de l’aéroport. Il fallut plusieurs jours pour dégager la prison de Muzense, entièrement calcinée : si la plupart des hommes, défonçant les murs, avaient réussi à fuir, les femmes, enfermées dans leur pavillon par un gardien parti avec la clé, avaient été brûlées vives. Désireux d’éviter les épidémies, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) veilla à ce que les corps de ces victimes anonymes soient emballés dans des housses de plastique blanc qui gondolaient au soleil avant d’être emportés et jetés dans la terre.

Le jeune musicien Delcat Idengo n’a pas eu de chance : emprisonné pour avoir composé une chanson critiquant le président congolais Félix Tshisekedi, il avait été jeté en prison bien avant la chute de Goma. Dès l’arrivée du M23, il avait réussi à s’enfuir en creusant un trou dans le mur d’enceinte. À peine libre, il avait composé une chanson décrivant l’assaut contre la ville et critiquant son occupation. Il n’aurait pas dû répéter à l’air libre, sous le regard des voisins : sitôt alertés, des militaires surarmés foncèrent avec leur jeep vers le quartier, et le chanteur se retrouva au sol, le crâne éclaté. Quelques mètres plus loin, je trébuchai sur le corps de son guitariste abattu alors qu’il tentait de fuir le quartier. Rejoignant les familles en larmes, j’ai partagé le chagrin des voisins mais sans oser m’attarder.

« On déchargeait les blessés à bout de bras »

Accompagnant MSF dans les camps de déplacés, j’ai vu les infirmeries être démontées, les dépôts de médicaments se fermer du jour au lendemain, propriété de l’Usaid qui avait reçu l’ordre de vider les lieux avant de partir. Merci Trump. Compatissants, les humanitaires fermaient les yeux lorsque les familles repliaient les bâches et les emmenaient vers des destinations inconnues, sans savoir ce qui les attendait… Un médecin me souffla : « Même les pilules du lendemain, qui doivent être administrées dans les 72 heures après un viol afin d’éviter les grossesses, vont disparaître, ça promet… »

En ville, devant les hôpitaux où opéraient MSF Belgique et le CICR, les blessés se pressaient. Dégoulinants de sang, ils avaient été ficelés sur des motos-taxis et on les déchargeait à bout de bras.

Ce qui me frappait dans ces premiers jours de l’occupation de Goma, c’était le mélange d’horreur et d’organisation, de terreur muette et de brutalité. J’assistais à la mise en œuvre d’un plan bien préparé, qui devait se répéter par la suite : la prise de contrôle de la ville, le nettoyage des artères principales, la restauration assez rapide d’une normalité apparente. Je revois encore ces commandos surarmés qui patrouillaient de nuit, descendaient de leurs jeeps et, sans hésiter, abattaient rôdeurs ou suspects, au nom du maintien de l’ordre. Ce « savoir-faire » me rappelait la prise de contrôle du Rwanda après le génocide de 1994 ou les avancées de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) qui allaient mener à la chute de Mobutu en 1997.

Ce que j’ai retenu aussi, c’est le contraste entre la ville de Goma, tétanisée par la peur, où les épouses des militaires congolais apportaient de la nourriture aux vaincus repliés dans l’enceinte de la Monusco, et, à quelques kilomètres au-delà de la frontière, la ville rwandaise jumelle, Gisenyi, avec ses allures de cité-jardin. Là, les cafés étaient ouverts, les bières circulaient. Les gens se gaussaient des mercenaires, roumains et autres, qui semblaient défiler. Chacun racontait que ces « Blancs », embauchés par Kinshasa pour défendre Goma, avaient renoncé à combattre. Une fois franchie la frontière, ils s’étaient précipités en direction de l’aéroport, sans même dissimuler les liasses de dollars qui sortaient de leurs poches.

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