RD Congo. L’occupation du M23, un an après

« Moi, ça va hein ! » Le coup de gueule d’une travailleuse humanitaire

Récit · Une employée d’une ONG basée à Goma en janvier 2025 avait spontanément rédigé un texte sur la prise rapide de la ville par le groupe armé M23 et son évacuation, dans le contexte de la suspension soudaine des financements humanitaires par l’administration états-unienne. Ce récit a été envoyé à Afrique XXI en juin 2025. Il est proposé aujourd’hui après une mise à jour par l’autrice, qui a souhaité signer sous pseudonyme pour des raisons évidentes de sécurité et de clause de confidentialité qui la lie à son organisation.

Vue aérienne de Goma (dessin réalisé par l’IA à partir d’une photo existante).
© Monusco/Flickr

Note de l’autrice : Ce texte ne prétend pas être un reportage journalistique neutre, ni une analyse représentative de l’expérience de la population congolaise. Il s’agit d’un récit personnel et subjectif des évènements tel que je les ai vécus et perçus, avec mon prisme d’expatriée occidentale travaillant dans le secteur humanitaire. Pour des raisons de confidentialité et de sécurité, les noms ont été modifiés et certains détails ont été altérés. Le texte est publié tel qu’il a été rédigé en février et mars 2025.

23 janvier 2025. En direction de Goma

09:06. Giulia :
« La ville de Sake est tombée… »

Le peu de réseau que j’ai pu capter m’a permis de recevoir ce message et quelques autres qui ont suivi sur notre groupe WhatsApp.

09:06. Adrian :
« Mais non ??

09:07. Eve :
— Il y a de gros affrontements mais je crois pas que Sake soit déjà tombée.

09:08.
— Quoi que… on me dit que oui.

09:16. Christian :
— Aimé me dit aussi que c’est le cas.

09:41. Adrian :
— On a des infos d’autres sources ?

09:44. Moi :
— Oulala ! ça pue l’évac... »

© Aline Dorelli
© Aline Dorelli

La voiture poursuit difficilement sa route sur la piste cabossée, tandis que le réseau disparaît aussi vite qu’il était revenu, englouti par les collines encaissées du Nord-Kivu. Je ne reçois pas les messages suivants mais je sais déjà ce qu’ils contiennent. On va être évacuées rapidement et relocalisées. Il me reste trente-cinq minutes de trajet, trente-cinq minutes pour prendre conscience de ce que ça veut dire et de ce qui va suivre. Sake, à 25 kilomètres de Goma, est la ville rempart. En novembre 2012, le groupe armé M23 s’était brièvement emparé de la capitale provinciale du Nord-Kivu, avant de se retirer sous la pression internationale. Treize ans plus tard, la ville vacille à nouveau.

J’anticipe la précipitation et les préoccupations que je vais vivre et ressentir dans les prochains jours. Inconsciemment, je m’y étais un peu préparée. La ville de Minova est tombée il y a trois jours. Les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) ont capitulé très rapidement. Ça ne laissait rien présager de bon. Mais de là à ce que Sake soit prise et que Goma soit si rapidement menacée, je ne m’y attendais pas.

Aussitôt la connexion revenue, je reçois les messages qui confirment mes prédictions. L’évacuation est rapidement organisée. J’appelle une amie pour qu’elle prépare mes affaires, quelques t-shirts, deux pantalons. J’ai quelques minutes pour les mettre dans mon sac et repartir avec d’autres expatriées dans un véhicule qui nous dépose à la frontière.

Des centaines de personnes s’amassent auprès des guichets pour fuir Goma avant que la frontière ne ferme à 15 heures. Une ou deux personnes filment l’exode des priviligiées. Peu après, on apprend que des vidéos circulent sur les réseaux sociaux à Goma : « Regardez, les humanitaires nous abandonnent déjà pour partir chez l’agresseur. » Ce ne sont pas nos visages, mais ça aurait pu l’être. C’est nous, dans le regard des autres : l’expatriée qui s’en va quand ça tourne mal. On aimerait se justifier. Dire qu’on n’a pas vraiment le choix, que ce sont les organisations qui décident et que l’on va revenir. Mais au fond, les faits restent les faits : on s’en va.

L’attente devant les bureaux du service d’immigration s’éternise. On traîne nos sacs à nos pieds, avançant au ralenti dans une file d’attente désordonnée. Je me sens déracinée. J’essaie d’imaginer ce que vivent les personnes déplacées. Leur maison entière paquetée dans leur sac, accrochée à leur vélo, le futur incertain. La plupart n’ont pas la possibilité de rejoindre des zones sécurisées. Elles fuient les combats pour se réfugier à quelques kilomètres, en attendant que la guerre les rattrape et les pousse à repartir, encore et encore. Certaines vivent ça depuis trente ans, déplacées par les conflits, puis retournées, puis établies dans un site1 puis déplacées à nouveau. On comptait 2,8 millions de personnes ayant été contraintes de quitter leur maison pour fuir le danger dans la province du Nord-Kivu en décembre 2024. Le quart se concentrait autour de Goma2.

Aujourd’hui, le M23 a intensifié les combats autour des sites de déplacées qui encerclent la ville. Peu à peu, ceux-ci se sont vidés. On ne sait pas vraiment où sont allées celles et ceux qui y habitaient. Ce que l’on sait en revanche, c’est que les soldats du M23 leur imposent de partir, de s’installer ailleurs ou de rentrer, si tant est qu’il leur reste encore un endroit où aller. Je me demande où tous ces gens trouveront refuge.

On attend plusieurs heures avant de passer de l’autre côté, à Gisenyi, ville rwandaise paisible accolée à la frontière. Là où tout est calme, là où tout fonctionne.

N’ayant pas encore mangé, on s’installe dans une sorte de bar au bord du lac. Une playlist electro-summer vibe vivement inadéquate comble le silence autour de la table. Elle n’est interrompue que par un bruit sourd mais qui ne laisse pas de place au doute : il s’agit d’un obus.

24 janvier 2025. Sur la route

Lorsque je quitte Gisenyi, je réalise que mon dernier souvenir de Goma sera effectivement le bruit des bombes, un bruit lointain et étouffé mais qu’on ne peut pas ignorer. La voiture longe le lac Kivu en empruntant les routes sinueuses des côtes rwandaises. Je les connais bien ces routes asphaltées, parfaitement entretenues, limitées à 60 km/h, empruntées par des centaines de personnes. J’affectionne tant ces paysages époustouflants, les collines verdoyantes de plantations de thé, les forêts d’eucalyptus, les cultures généreuses de bananiers. L’image est tellement parfaite qu’elle semble irréelle.

© Aline Dorelli
© Aline Dorelli

Le Rwanda n’a pas volé sa réputation de pays discipliné, organisé, visionnaire. Après le génocide de 1994, Paul Kagame et le Front patriotique rwandais ont rebâti le Rwanda, grâce à une stratégie de développement définie et une gouvernance stricte. Le pays des Mille Collines cultive une image rassurante, celle d’un État stable qui met en confiance bailleurs et investisseurs, lesquels le lui rendent bien en finançant près de la moitié de son budget national [L’exercice budgétaire 2024/2025 du Rwanda prévoit un budget total d’environ 4,5 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros). L’ensemble des financements externes (rassemblant subventions internationales et prêts internationaux) représente environ 2,3 milliards de dollars, soit la moitié du budget, selon le Rwandan Ministry of Finance and Economic Planning (24 mai 2024). Voir « Government proposes Frw 5,690.1 billion budget for FY 2024/2025 ».]. Pour ces raisons, et sans doute pour beaucoup d’autres, la fierté nationale est unanimement affichée, du moins en apparence. Car celles et ceux qui ne s’y reconnaissent pas – ou contestent le pouvoir – n’ont probablement pas l’occasion de le faire savoir. Les policières postées tous les 10 kilomètres, les camions pénitentiaires croisés sur la route et les détenues en tenue orange, au travail dans les champs, sont là pour nous le rappeler. « Au Rwanda, si tu n’as rien à te reprocher, tu n’as rien à craindre », m’avait-on dit. Pour être plus exact, l’adage devrait peut-être être complété : « Si tu ne reproches rien, tu n’as rien à craindre. »

C’est un sentiment aigre-doux qui m’accompagne pendant tout le trajet. Je m’y sens bien dans ce pays. Le Rwanda comble mon besoin d’ordre et de confort auquel j’ai été formatée. Aujourd’hui, le calme et la quiétude des terres rwandaises me sont angoissantes et viennent à me faire manquer l’agitation, le désordre et l’attente qui caractérisent ma vie en République démocratique du Congo (RD Congo).

25 janvier 2025. Sur la terrasse à Bukavu

Après quatre heures de route, on arrive à Bukavu, la capitale provinciale du Sud-Kivu, également située à la frontière du Rwanda. Ce n’est pas Goma, ce n’est pas « là où je me sens chez moi », mais c’est déjà mieux que de ne pas être sur le sol congolais du tout.

« Bien dormi ?
— Non. Toi ?
— Non…
— Du café ? »

Aussi peu de mots dans nos interactions, ça ne nous ressemble pas vraiment. On a pensé à nos collègues et nos potes cette nuit. Celles et ceux qui n’ont pas eu l’occasion de partir de Goma. On leur écrit, on garde contact tant qu’on peut. C’est en pyjama, avec la cafetière à moitié remplie, que l’on passe la journée à suivre les nouvelles sur les réseaux. « Apparemment le M23 est au niveau de l’aéroport, des combats sont en cours. » L’information est rapidement triangulée, différentes vidéos et messages postés nous le confirment. On a bien conscience que notre quête à l’information est malsaine. Elle nous maintient dans une inquiétude perpétuelle et nous donne le sentiment profondément dérangeant – mais juste – d’inutilité et d’impuissance. On n’est franchement pas d’humeur à se mater un film ou à faire un jeu de société alors bon... On préfère faire défiler les nouvelles au rythme de notre pouce qui glisse vers le haut de l’écran.

26 janvier 2025. Trump s’invite dans la crise

Même endroit, même pyjama, mais le silence a laissé sa place aux exclamations. Évidemment, il fallait que Trump et son administration en rajoutent une couche. Le 24 janvier 2025, quelques jours à peine après son investiture, il signe soixante décrets. L’un d’entre eux prévoit la suspension immédiate des financements humanitaires en cours et à venir pour quatre-vingt-dix jours, le temps d’analyser ceux qui seraient dignes d’être maintenus. Hier, notre esprit était trop occupé par Goma. Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on prend le temps de comprendre les impacts que cela aura.

Le retrait immédiat des financements états-uniens, couplé à la guerre, fait l’effet d’un séisme qui révèle avec brutalité les dysfonctionnements du système humanitaire. Ce secteur est problématique à bien des égards, tant théoriques que pratiques. On pourra l’analyser sous différents angles mais, in fine, l’humanitaire, c’est grossièrement et traditionnellement l’Occident qui finance plus ou moins d’assistance, à plus ou moins de pays selon leurs intérêts plus au moins directs.

© Aline Dorelli
© Aline Dorelli

L’Agence américaine pour le développement international (Usaid, à présent dissoute) distribue, chaque année, plusieurs dizaines de milliards de dollars dans le monde, ce qui en fait incontestablement le plus gros bailleur. En RD Congo, cette aide est loin d’être symbolique : en 2024, elle représentait à elle seule près de 70 % des financements humanitaires du pays3. Suspendre ces financements avec effet immédiat, c’est aussi interrompre les activités humanitaires. Concrètement, c’est priver les populations de distributions alimentaires, de points d’eau, de latrines hygiéniques et de consultations médicales. C’est catastrophique en tout temps mais dans le contexte actuel, c’est criminel. C’est aussi priver d’emploi une grande partie des humanitaires, dont la majorité – près de 90 % – sont congolaises. C’est fragiliser l’économie de la zone dans son ensemble.

Le néo-impérialisme, alimenté de facto par le système humanitaire, et la dépendance créée par l’aide internationale dans l’est du pays sont des sujets régulièrement abordés entre collègues expatriées. Cela fait trente ans que la région vit en guerre, trente ans que la population dépend de l’aide humanitaire, trente ans que rien ne change. Notre place dans ce schéma, et ce que nous contribuons à perpétuer, fait aussi partie de ces conversations. Ce sujet mérite bien plus qu’un simple paragraphe. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit là, tout de suite. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la brutalité d’une rupture sans alternative immédiate.

Tout le monde savait que dépendre de l’aide états-unienne était dangereux, mais l’urgence et la force de l’habitude ont amené beaucoup d’organisations à se retrancher dans la politique du « tant que ça tient, tant mieux ». À l’heure actuelle, personne ne parvient vraiment à anticiper ce qu’il adviendra du secteur et de quelle ampleur sera la diminution des financements. Le souhait du démantèlement de l’USAID et le limogeage rapide de 1 600 de ses employées n’annoncent rien de réjouissant [Reuters, « Trump administration eliminating 1,600 USAID jobs in the US », 24 février 2025, à lire ici.]]. En revanche, une chose est parfaitement claire, l’aide sera dans l’intérêt des États-Unis. C’est ce que précise sans détour la nouvelle ligne directrice du gouvernement états-unien :

Chaque dollar que nous dépensons, chaque programme que nous finançons et chaque politique que nous poursuivons doit être justifié par la réponse à trois questions simples : Est-ce que cela rend l’Amérique plus sûre ? Est-ce que cela rend l’Amérique plus forte ? Est-ce que cela rend l’Amérique plus prospère ?

Bien sûr, ça a toujours été le cas. Les interventions humanitaires ont toujours répondu aux intérêts des bailleurs. Mais lire noir sur blanc une justification aussi cynique, aussi décomplexée, avec le désintérêt assumé du sort de millions de personnes, me donne envie de vomir.

27 janvier 2025. Dans les rues de Bukavu

Bukavu se saisit du sort de Goma. Une foule énorme et déterminée scande dans les rues que les Congolais et Congolaises résisteront.

Une fois encore, la nuit a été courte. La veille au soir, j’avais reçu des vidéos de soldats du M23 qui se déplaçaient en file indienne dans le centre-ville de Goma. Disciplinés, silencieux, lourdement armés et équipés de matériel sophistiqué, difficile pour qui que ce soit de continuer à les désigner comme un groupe « rebelle ». Rien dans leur posture, ni dans leur équipement, ne rappelle des milices rebelles que l’on imagine habituellement, armées d’AK-47 récupérés et rafistolés. Casques balistiques, gilets pare-balles, radios, fusils d’assaut dernier cri, drones... Leur équipement est plus moderne que celui de l’armée congolaise. Le soutien militaire du Rwanda au M23 n’a jamais été une hypothèse. Des soldats en uniforme rwandais ont d’ailleurs été formellement observés sur le sol congolais aux côtés du M23, ce qui a été rapporté par l’ONU. Le président Paul Kagame niant tout lien avec eux est aussi crédible qu’un enfant jurant ne pas avoir mangé le chocolat qu’il a autour de la bouche. Je m’étais couchée avec la certitude que la capitale provinciale du Nord-Kivu allait tomber à son tour.

Dès les premières heures du matin, d’autres images et vidéos circulaient. Des militaires FARDC avaient décidé de fuir laissant derrière eux une colonne interminable de voitures de l’armée devant l’une des bases de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco). Des militaires entrant chez les habitantes en exigeant des vêtements civils pour se fondre dans la masse. Des bateaux remplis de FARDC arrivés au port de Bukavu. Ce matin-là, je suis sortie quelques minutes pour acheter du crédit téléphonique. J’ai croisé plusieurs militaires dans la rue, armés et habillés pour le combat. Je me suis évidemment bien gardée de leur demander s’ils revenaient de Goma et j’ai simplement détourné le regard.

On se place devant nos ordinateurs, en essayant tant bien que mal de se concentrer. Une amie m’envoie des audios. « Ils sont là, tout près. Écoute. » Elle et sa famille sont au sol depuis des heures, des balles ont traversé les fenêtres. Je reçois une photo du projectile retrouvé dans son salon, calé dans le creux de sa main.

« Mon dieu Hélène, cache-toi bien !
— Oui, on est caché au sol. Prie seulement pour nous
— Je suis tellement désolée de ce que tu vis... Tuko pamoja dada. »

« On est ensemble ma sœur », c’est ce que l’on dit en swahili pour montrer son soutien mais cette phrase n’a jamais été aussi fausse. On est ensemble, oui. Sauf que, moi, je suis ailleurs.

28 janvier 2025. Devant nos ordinateurs

La journée n’a pas commencé qu’elle semble déjà trop longue. Encore et toujours confinées dans la même maison, sur cette foutue terrasse, avec cette foutue cafetière. Appels, notes, rapports. « À quoi bon, franchement ? Il n’y a plus de thunes pour nos activités de toute manière. » Et aujourd’hui, comme pour appuyer le vide, internet a été coupé dans la ville. Je ne fais rien de productif mais je le fais quand même parce que bon... Il n’y a rien d’autre à faire.

Les réunions s’enchaînent, donnant des mises à jour régulières sur la situation sécuritaire dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu et sur la situation financière catastrophique du secteur humanitaire dans son ensemble. Certaines organisations ne pourront pas se relever, beaucoup d’activités disparaîtront, beaucoup de postes seront supprimés. La superposition de ces deux crises massives est anxiogène.

Malgré les clameurs de la population hier matin, personne ne se fait d’illusion sur le fait que la ville de Bukavu n’est pas à l’abri d’être elle aussi assaillie. Un gardien de l’endroit où je réside me l’a confié avec beaucoup d’assurance : « Qu’ils viennent, je suis prêt. Bukavu ne tombera jamais. » J’ai choisi de saluer le courage et de taire, par respect, l’évidence que la résistance civile ne pèse pas bien lourd face à un fusil d’assaut.

On apprend tard le soir qu’il faut faire nos sacs car, demain, on part, encore. Pour l’instant, on sait qu’on se rendra à Kigali, la capitale du Rwanda. Le rapatriement est évoqué pour la première fois mais sans certitude. Je comprends que dans la conjoncture actuelle, la possibilité du rapatriement est très probable. C’est l’option la plus sécuritaire et, surtout, la plus pragmatique financièrement. L’administration Trump a été limpide : tout frais engagé après le 24 janvier ne sera pas à la charge des États-Unis. Toute économie est bonne à prendre.

Celle-ci, c’était peut-être l’annonce de trop. À force de tenir et de relativiser, il arrive un moment ou la rationalité et la maîtrise émotionnelle vont simplement se faire foutre. Pleurer parce qu’on doit partir pour aller en lieu sûr alors que des millions de personnes rêveraient d’avoir cette chance, c’est concrètement absurde. Mais ce soir, le fait de devoir laisser notre vie derrière est trop pesant.

Pour la première fois à Bukavu, on entend le bruit lointain de coups de feu. On ne sait pas si c’est lié aux combats. On en est même venues à douter : peut-être s’agissait-il de l’eau qui se rabat sur une coque de bateau ? Le simple fait de se poser la question et de rester sur le qui-vive nous amène à accepter qu’une seconde évacuation anticipée est peut-être préférable.

29 janvier 2025. Direction Kigali

Je ne suis pas restée longtemps à Bukavu. Pourtant le départ est encore un crève-cœur. On est plusieurs à partir, non sans commentaire d’un douanier congolais qui nous met à nouveau devant le fait accompli : « Vous nous abandonnez. » Une fois encore, j’ai l’envie de me justifier, de dire que cette fois ce n’est pas uniquement la situation sécuritaire qui nous oblige à partir, que c’est aussi la faute de Trump. Mais évidemment, ça ne fait aucun sens. Alors je me contente de dire : « J’espère revenir le plus vite possible, on reste ensemble. » Son « hum » en dit long sur le fait qu’il ne me croit pas ou que peu lui importe finalement. De l’autre côté de la frontière, plusieurs voitures nous attendent, prêtes à partir.

Le rapatriement a officiellement été annoncé sur la route. Le retour est plus proche que ce à quoi je m’attendais. On apprend tour à tour quel avion nous est réservé. Nos collègues restées à Goma n’ont plus de connexion, on ne peut pas les prévenir, ni avoir de leurs nouvelles.

Nous en revanche, on reste connectées. L’une des priorités à la frontière a été de trouver une carte SIM rwandaise pour suivre les événements. L’Occident commence à prendre conscience de ce qui se passe dans l’est de la RD Congo. Sur les réseaux sociaux, des comptes à grande visibilité publient les premières vidéos explicatives. Une minute de vidéo pour expliquer les conséquences de décennies de conflit. Je commence à recevoir les premiers messages de connaissances, en dehors de mes proches, qui découvrent que la situation s’est aggravée. Comme quoi, un sujet ne devient important que lorsqu’il est saisi par la presse occidentale mainstream. On apprend via les mêmes canaux que Kinshasa s’est aussi réveillée. La veille, la population avait manifesté et s’en était prise aux ambassades d’une dizaine de pays.

© Aline Dorelli
© Aline Dorelli

En plus des ambassades du Rwanda, du Kenya et de l’Ouganda, celles de la France, de la Belgique et des États-Unis ont été visées. Des actes « inadmissibles », d’après le ministre des Affaires étrangères français qui s’est en revanche bien gardé de commenter l’implication de la France au Rwanda. Je lui aurais volontiers rappelé que Paris a témoigné son plus fervent soutien pour reconduire les financements européens faits au Rwanda. Bah ! Enfin Monsieur Barrot ! On ne peut pas décemment accorder 20 millions d’euros au régime de Kagame en novembre 2024, s’étonner de la prise de pouvoir du M23 en janvier 2025 et s’insurger face au ras-le-bol de la population congolaise !

Car oui, si le Rwanda s’affiche comme un îlot de prospérité dans la région, c’est avant tout grâce au soutien financier et diplomatique de ses alliés occidentaux. Lors des réunions au Conseil de sécurité des Nations unies, ces derniers annoncent la mine sombre « être gravement inquiets et fermement condamner les exactions commises » mais continuent de maintenir un lien diplomatique fort avec Paul Kagame et d’établir des accords4 de commerce sur les minerais volés.

Cobalt, coltan, cassitérite : des noms qu’on a déjà entendus de loin mais qui sont pourtant centraux dans nos vies. Sans eux, pas de téléphones, pas de voitures électriques, pas de satellites, pas d’intelligence artificielle. En 2023, il était estimé que 76 % du cobalt mondial provenait de la RD Congo, une richesse qui pourtant échappe largement au pays.

Les minerais sortent bruts, extraits par une main-d’œuvre congolaise surexploitée, souvent très jeune. Ils passent parfois entre les mains avides de businessmen congolais, celles racketteuses des groupes armés ou celles, complices, de certaines autorités. Mais le plus souvent, les minerais poursuivent leur route vers les mains intéressées de gouvernements voisins, devenus de grands exportateurs de ressources qu’ils ne possèdent pas. Ils sont également récupérés par les multinationales – Apple, Samsung, Glencore... –, pour ne citer que les habituées du podium. Et enfin, ils atterrissent dans nos mains. Sous mes doigts, sur le clavier avec lequel j’écris ces lignes. Dans l’écran par lequel vous me lisez peut-être. Voilà comment se raconte la honte : au cœur d’un circuit mondial paradoxal, visible de toutes et dénoncé par si peu.

Mais l’intérêt que porte l’Occident au Rwanda ne se limite pas uniquement aux ressources minières. Kigali représente un pilier dans une région instable, un bras armé prêt à sécuriser des contextes volatiles et même un allié sur les questions migratoires, comme l’illustre l’accord (abandonné) signé en 2022 avec le Royaume-Uni pour expédier ses demandeureuses d’asile indésirables au Rwanda. Car Kigali représente tout ça : le lien que l’Occident maintient avec le Rwanda est éminemment – et sans surprise – intéressé et opportuniste. Un partenariat assumé d’un côté comme de l’autre, en témoigne le « Visit Rwanda » sur les maillots du PSG, d’Arsenal et du Bayern.

C’est avec le cerveau complètement saturé de mes coups de gueule internes que le trajet s’achève. Nous sommes arrivées à Kigali. Demain certaines d’entre nous seront dans l’avion, vers la France, vers le Sénégal, vers l’Italie, vers la Côte d’Ivoire. Sans préparation, nos vies prennent des directions différentes.

Alors on s’offre un bon restaurant dans un quartier résidentiel de Kigali. On y trouve des bières Virunga, du nom de la chaîne de volcans qui domine la région des Grands Lacs, mais qui évoquent surtout, pour nous, le parc national congolais au pied duquel nous vivons. Comme pour leur apporter un dernier hommage, on trinque à toutes celles qu’on a bues et aux prochaines qu’on espère partager.

30 janvier 2025. Dans l’avion

L’avion a toujours été un moment particulier pour moi, une sorte de sas de décompression pour le passage d’une vie à une autre. Mais cette fois, la transition est particulièrement brutale. C’est suspendue à 10 000 mètres que je réalise le cœur lourd qu’il me faudra quelques jours pour me remettre de mes émotions.

Mes pensées, elles, sont restées à Goma. J’imagine mes collègues sur place qui, après avoir passé une semaine enfermées avec le bruit des bombes et des balles, sans eau, ni électricité, ni connexion, sortiront de leur maison, retrouveront les rues de Goma à feu et à sang, découvriront les milliers de corps5 jonchant le sol et rencontreront le nouveau gouvernement ayant pris le contrôle de la ville. Puis ils et elles rallumeront leurs téléphones, ouvriront leurs mails et apprendront que leur travail, leur salaire, leur stabilité risquent de disparaître parce qu’un mec tartiné d’auto-bronzant a pris - depuis le confort de son bureau ovale - la décision de retirer l’argent qui leur permettait notamment de vivre.

Les semaines qui suivent

Les décalages sont multiples et se manifestent à moi sans prévenir. Lorsque je lis un article de journal titré « À Goma, après cinq jours de combat, l’incertitude du jour d’après », calée dans un fauteuil confortable, les mains réchauffées autour de mon cappuccino au lait d’avoine à 6 euros. Lorsque je paie l’addition de mon accord mets-vin en huit plats dans un restaurant semi-gastro, en sachant que le prix d’un morceau de truite fumée correspond au budget alimentaire hebdomadaire d’un ménage moyen. Quand je m’agace contre mon opérateur parce que la 5G ne fonctionne pas bien, et qu’à peine la connexion rétablie, j’apprends l’exécution sommaire de plusieurs membres de la famille d’une collègue...

Je ne parviens pas à recoller les morceaux entre ces deux réalités qui coexistent sans jamais se croiser.

Les jours défilent, les semaines aussi. Les nouvelles s’accumulent, les algorithmes choisissent les priorités. L’administration états-unienne inonde les médias d’idées nauséabondes, de folies dangereuses, de menaces insensées. Et nous, on les accueille avec angoisse, on les lit avec colère, on en débat jusqu’à ce que ce soit trop et qu’on détourne les yeux. Trump prend tellement d’espace médiatique qu’il cache tout ce qui se passe ailleurs. Désormais, les nouvelles globales se liront selon son prisme ou ne se liront pas.

Pendant ce temps, dans l’est de la RD Congo, un nouveau gouvernement s’est installé. Le M23 est bien implanté à Goma, a pris rapidement le contrôle de Bukavu et conquiert de localité en localité un territoire que personne ne semblait plus vraiment vouloir – ou pouvoir – défendre.

En Europe, il y a quelques manifestations par-ci par-là, les médias en parlent un peu plus, le drapeau congolais apparaît parfois à côté de celui de la Palestine dans les stories des réseaux sociaux pour signifier que oui, la RD Congo est aussi dans le hall of fame des peuples opprimés. Et puis quoi ? Quelques pays ont durci le ton, menaçant ou imposant des sanctions au Rwanda, qui jusque-là ne semble pas particulièrement inquiet. Dans l’intervalle, les mines de diamant, d’or, de cobalt, de coltan, continuent à tourner et l’argent d’affluer.

Je ne sais pas trop ce que je cherchais quand j’ai commencé à écrire et à dessiner. Informer ? Plaider ? Dénoncer ? Me dénoncer ? Je crois que j’avais surtout besoin de mettre de l’ordre dans mes réflexions et pensées contradictoires, les coucher sur papier avant que tout ne se dissipe et que la routine reprenne son cours. J’ai décidé d’aller au bout de mes idées et de le publier. Vite, vite maintenant qu’on en parle ! Je me suis dit qu’il fallait profiter de la petite fenêtre d’attention où les projecteurs s’allumaient enfin sur la RD Congo. Mais j’ai été trop lente. Pas assez réactive. Les combats ont cessé à Goma et à Bukavu. Des morts, il y en a eu oui, mais pas assez semble-t-il pour qu’on en parle plus longtemps. En même temps... Plusieurs millions depuis 1996 et ça n’a jamais suffi à déranger l’ordre du monde.

Je vais y retourner. Mes collègues, mes amies, mes affaires y sont toujours. Je suis entre deux mondes, confortable dans mon premier, dans l’attente de retourner dans le second, quand ce sera un peu plus « safe », quand il y aura un peu plus de financements, quand les murs criblés de balles de mon bureau seront refaits, quand mon restaurant préféré aura rouvert.

En attendant le feu vert de mon organisation, je continue à travailler avec mon cappuccino au lait d’avoine à 6 euros. Le soleil chauffe le bout de mon nez. Les oiseaux chantent, le printemps a de l’avance. Des connaissances me posent parfois des questions, bienveillantes mais plus polies que réellement intéressées. « Mais toi ça va ? Pas trop impactée ? Tu n’aurais pas peur d’y retourner ? »

Je sais que j’ai tendance à trop parler quand je commence. J’ai peut-être même été une ou deux fois celle qu’on ne sait plus trop comment esquiver en soirée. J’ai appris qu’il y a des réponses qu’on ne donne pas. Parce qu’elles sont trop longues, parce qu’il faut trop de contexte, ou simplement parce que ça n’intéresse pas vraiment, finalement.

Or, la vérité est plutôt simple. Les combats ont atteint le centre de Goma et je suis partie. J’ai retrouvé un lit propre, un toit solide, des rues tranquilles, des parcs fleuris, des croissants chauds. J’ai retrouvé mes proches, mes journées douces, mes soirées animées, mes habitudes. Alors, quand on me demande si ça va, la réponse devrait être assez évidente. Parce que oui. Moi, ça va, hein.

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1Un camp (de déplacées/réfugiées) fait souvent référence à un espace structuré et officiellement pensé pour accueillir les personnes ayant dû fuir. À l’inverse, un site de déplacées, comme ceux autour de Goma, est un regroupement plus informel et précaire, souvent installé spontanément sur des terrains disponibles, avec peu ou pas d’infrastructures.

2ONU Info, «  RDC : plus de 110 000 déplacés à Goma fuient à nouveau vers d’autres localités  », 11 février 2025, à lire ici.

3ONU Info, «  RDC : le gel de l’aide américaine entrave les opérations humanitaires, dont certaines sont “interrompues”  », 11 février 2025, à lire ici.

4Commission européenne, «  L’UE et le Rwanda signent un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables pour les matières premières  », 19 février 2024, à retrouver ici.

5D’après les Nations unies, plus de 2 000 corps ont été retrouvés dans les rues de Goma, tandis que 900 autres ont été recensés à la morgue. Le nombre total de victimes pourrait être sous-estimé. Les affrontements ont également fait des milliers de blessés et affectent des dizaines de milliers de personnes. Lire notamment ici DW, «  DR Congo : ICC tribunal closely monitoring surge in fighting  », 2 février 2025.

6Un camp (de déplacées/réfugiées) fait souvent référence à un espace structuré et officiellement pensé pour accueillir les personnes ayant dû fuir. À l’inverse, un site de déplacées, comme ceux autour de Goma, est un regroupement plus informel et précaire, souvent installé spontanément sur des terrains disponibles, avec peu ou pas d’infrastructures.

7ONU Info, «  RDC : plus de 110 000 déplacés à Goma fuient à nouveau vers d’autres localités  », 11 février 2025, à lire ici.

8ONU Info, «  RDC : le gel de l’aide américaine entrave les opérations humanitaires, dont certaines sont “interrompues”  », 11 février 2025, à lire ici.

9Commission européenne, «  L’UE et le Rwanda signent un protocole d’accord sur les chaînes de valeur durables pour les matières premières  », 19 février 2024, à retrouver ici.

10D’après les Nations unies, plus de 2 000 corps ont été retrouvés dans les rues de Goma, tandis que 900 autres ont été recensés à la morgue. Le nombre total de victimes pourrait être sous-estimé. Les affrontements ont également fait des milliers de blessés et affectent des dizaines de milliers de personnes. Lire notamment ici DW, «  DR Congo : ICC tribunal closely monitoring surge in fighting  », 2 février 2025.