« Pas besoin de nouveaux maîtres, seulement de vrais partenaires »

Analyse · Dans une enquête comparative en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale sur le rejet de la France, et dont Afrique XXI était partenaire, Tournons la page et le Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po avaient en particulier interrogé des militantes africaines sur leur perception des dirigeants du monde. Poutine, Macron, Jinping, Erdogan... Focus et synthèse des principaux enseignements.

Jacob Zuma (Afrique du Sud), Xi Jinping (Chine) et Robert Mugabe (Zimbabwe), lors de l’inauguration du Forum sur la coopération sino-africaine, à Johannesburg, en 2015.
© GovernmentZA / Flickr

De N’Djamena à Libreville, de Niamey à Yaoundé, les relations entre l’Afrique et le reste du monde connaissent une profonde recomposition. Les discours critiques envers la France et, plus largement, les puissances occidentales se multiplient, tandis que les références « pro-russes » ou « souverainistes » gagnent du terrain. Cette évolution s’inscrit dans un contexte politique mouvant : coups d’État au Sahel, en Guinée et au Gabon, révisions constitutionnelles au Tchad, en Côte d’Ivoire ou au Togo, mais aussi élections marquantes au Sénégal.

C’est dans ce contexte que Tournons la page (TLP), en partenariat avec le Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, a mené une enquête comparative en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale pour mieux comprendre les perceptions des militants africains vis-à-vis des dirigeants non africains. Entre mai 2023 et mars 2024, des enquêtes quantitatives et des groupes de discussions ont été organisés dans six pays (Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger et Tchad) mettant en lumière les perceptions des militants locaux.

Cette étude, résumée dans le rapport1 « De quoi le rejet de la France est-il le nom ? » (TLP–Ceri, 2024), a permis non seulement de prendre du recul, à la fois historique et en termes de perception des acteurs de terrain, sur ce que les autorités françaises qualifient de « sentiment anti-français », mais aussi de s’interroger sur l’image des dirigeants africains et internationaux : lesquels sont perçus positivement ? Lesquels suscitent au contraire la méfiance ?

Vladimir Poutine, partenaire « de la souveraineté »

Dans le cadre de l’enquête quantitative, tous les répondants ont été invités à se prononcer sur les figures de chefs d’État, africaines et internationales, qui leur inspirent confiance et méfiance.

Les résultats montrent une polarisation nette autour de quelques figures. En tête, Vladimir Poutine, cité comme le dirigeant étranger inspirant le plus de confiance. Dans de nombreux pays sahéliens, il incarne le partenaire « de la souveraineté », en opposition aux anciennes puissances coloniales. Des drapeaux russes et des slogans pro-russes sont ainsi apparus dans plusieurs manifestations appelant au départ des troupes françaises, notamment au Niger entre 2020 et 2023.

© TLP/CERI
© TLP/CERI

Cependant, cette perception n’est pas sans ambivalence : tandis que plus de la moitié des personnes interrogées lui accordent leur confiance, une proportion non négligeable (15 % en moyenne) exprimait de la méfiance à son égard en 2024, notamment en Côte d’Ivoire (26 %) et au Bénin (20 %), où l’invasion de l’Ukraine, qui a entraîné des conséquences non négligeables pour l’Afrique, est perçue comme une atteinte à l’intégrité territoriale d’un État souverain. Dans les discours militants, la confiance accordée à la Russie n’est pas naïve, et il n’est pas question de simplement « changer de maître ». Pour une grande partie de ceux-ci, la Russie est un partenaire qui écoute et répond aux besoins des pays africains et qui ne cherche pas simplement à imposer sa vision.

La confiance envers Xi Jinping et Recep Tayyip Erdoğan

Xi Jinping est une autre figure qui ressort de l’enquête. Le président chinois recueille un taux de confiance supérieur à 10 % dans les pays étudiés, à l’exception du Cameroun. Son image de dirigeant pragmatique, respectueux des engagements et axé sur la coopération économique séduit. La Chine, premier partenaire commercial du continent depuis 2009, tire parti d’une diplomatie discrète qui contraste avec le ton souvent moralisateur des puissances occidentales. Comme pour la Russie, c’est le respect perçu de la Chine envers ses engagements internationaux et envers ses partenaires africains qui est particulièrement mis en avant. 

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan recueille également une certaine adhésion, surtout en Côte d’Ivoire, où 14 % des répondants lui accordent leur confiance. Il est important de souligner que la Turquie est l’un des principaux investisseurs dans le pays, devant la France et la Chine en 2023, avec des échanges commerciaux en pleine croissance. La Turquie est par ailleurs devenue un partenaire incontournable dans l’ensemble du Sahel, que ce soit avec une intensification des échanges2, ou avec un appui militaire dans la lutte contre le djihadisme dans le Sahel central, où les drones Bayraktar sont vus comme une solution rapide et efficace à l’action des groupes armées.

Du côté sud-américain, le Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva suscite la sympathie des militants de la gauche africaine, en particulier au Cameroun. Il est vu comme un partenaire à qui l’on peut faire confiance par des militants qui évoquent notamment les ambitions brésiliennes de renouer avec l’Afrique, et son poids au sein de l’alliance des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Cette organisation est aujourd’hui perçue comme une alternative crédible à l’axe occidental.

Emmanuel Macron, le plus critiqué

Les dirigeants occidentaux, quant à eux, peinent à inspirer confiance, avec les mentions de l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz (5,49 % en moyenne) et de l’ancien Premier ministre canadien Justin Trudeau (3,66 %) relativement faibles. Joe Biden, président états-unien à l’époque où a été réalisée l’étude, se démarque dans l’enquête en étant le premier dirigeant occidental dans ce classement, avec environ 7 % des répondants déclarant lui faire confiance. Au cours des débats, c’est l’humanisme de la politique états-unienne qui était souligné, et l’engagement que le pays porte auprès des États africains (deux choses qui semblent être enterrées avec l’avènement de l’administration Trump). Biden bénéficiait particulièrement de soutiens en Côte d’Ivoire et au Tchad, où il était perçu comme plus modéré et plus respectueux que ses homologues européens.

Dans le contexte francophone de l’étude, Emmanuel Macron est quant à lui le dirigeant non africain le plus critiqué, avec un taux moyen de 65 %. Son image largement négative est due au fait qu’il est souvent perçu comme arrogant et méprisant avec les chefs d’État africains (24 %), défendant avant tout les intérêts français (29 %) ou menaçant la souveraineté des autres pays (28 %), ce qui vient amplifier le rejet de la politique française en Afrique. Le Tchad, pays où la présence française est très marquée historiquement, se montre particulièrement hostile, avec 93 % des participants tchadiens qui expriment de la méfiance. L’explication vient en partie de la présence du président français aux funérailles du dictateur Idriss Déby, en 2021, vécue par beaucoup comme une « intronisation » de son fils, Mahamat Idriss Déby, qui venait de suspendre la Constitution pour s’autoproclamer président de la transition. En Côte d’Ivoire, terreau de cette montée du « sentiment anti-français » depuis l’intervention française dans la crise ivoirienne, en 2004, cette méfiance est moins prononcée mais reste importante, avec 47 % des Ivoiriens interrogés déclarant se méfier d’Emmanuel Macron.

Les militants africains sont-ils attirés par les régimes autoritaires et les figures d’hommes forts ? La réponse est non. Il ne s’agit pas d’une fascination pour l’autoritarisme en tant que tel, comme le confirment les données publiées en 2024 par Afrobarometer3 : 66  % des Africains déclarent préférer la démocratie à toute autre forme de gouvernement. De surcroît, de larges majorités rejettent clairement les systèmes autocratiques, qu’il s’agisse du régime d’un seul homme (80  %), du parti unique (78  %) ou du régime militaire (66  %).

Désillusion à l’égard des systèmes démocratiques

Ce soutien à la démocratie, bien qu’encore majoritaire, s’est cependant érodé au cours de la dernière décennie, avec une baisse de 7 points à l’échelle continentale. Certains pays affichent des reculs particulièrement marqués, comme l’Afrique du Sud (− 29 points) ou le Mali (− 23 points). Ces chiffres traduisent une désillusion croissante à l’égard du fonctionnement concret des systèmes démocratiques.

Ce que révèle surtout cette étude, c’est une attente forte de respect, de souveraineté et d’autonomie dans les relations internationales. Ces valeurs apparaissent comme fondamentales aux yeux d’une large partie des répondants. Dans un contexte où de nombreux Africains perçoivent une attitude condescendante, voire néocoloniale, de la part de certains partenaires étrangers, la figure du « leader fort » peut, à tort ou à raison, symboliser une volonté de rupture, de résistance, et parfois même une forme de fierté nationale ou de dignité retrouvée.

L’enquête révèle également des différences notables selon le genre, notamment dans la perception des dirigeants non africains. Les femmes interrogées, par exemple, se montrent légèrement plus enclines à faire confiance à Vladimir Poutine (55 %) que les hommes (49 %). Elles accordent également un peu plus de crédit à Joe Biden (13 %) mais se montrent en revanche plus réservées à l’égard de Xi Jinping (6,9 %).

Ce qui ressort de manière frappante de l’analyse statistique, c’est que les femmes ayant répondu à l’enquête adoptent, en moyenne, des positions plus favorables à des figures perçues comme des « hommes forts » et formulent des opinions globalement plus conservatrices. Ce constat invite à creuser davantage les ressorts sociopolitiques de ces préférences, qui pourraient s’expliquer par une combinaison de facteurs culturels, sociaux, ou encore par une recherche de « stabilité » dans un environnement souvent marqué par l’incertitude.

Ibrahim Traoré, icône de la lutte décoloniale

Les résultats de l’enquête de Tournons la page et du Ceri montrent clairement des perceptions variées mais lucides de la part des participants. Les opinions sur les dirigeants non africains se sont diversifiées en fonction des intérêts, de l’histoire et de l’engagement de chaque pays avec les puissances extérieures. Si Emmanuel Macron reste une figure controversée, Xi Jinping et Recep Tayyip Erdoğan gagnent progressivement du terrain, tandis que la Russie de Vladimir Poutine suscite à la fois fascination et méfiance.

Dans le cadre des activités de dissémination de l’étude, de nombreux échanges, présentations et discussions ont été organisés, notamment au sein d’universités ghanéennes et kényanes. Ces rencontres ont permis à des étudiants anglophones de master de découvrir en détail la méthodologie employée ainsi que les principaux résultats de la recherche. Ces sessions ont offert un espace d’expression où les étudiants ont pu partager leurs perceptions et leurs opinions sur les dirigeants africains, identifiant à leur tour ceux en qui ils placent leur confiance ainsi que ceux envers lesquels ils expriment une méfiance.

Le constat qui en ressort est que, malgré une représentation plus importante des leaders issus des pays anglophones, Ibrahim Traoré (IB), l’homme fort du Burkina Faso, s’est imposé comme la nouvelle icône de la lutte décoloniale, panafricaniste et souverainiste. Malheureusement, bien que ses discours ou encore les vidéos générées par l’IA vouant son culte se propagent à travers le continent, peu semblent au courant de la situation des droits humains au Burkina Faso. De son côté, Emmanuel Macron, qui n’a pas caché ses ambitions en Afrique anglophone, y jouit d’une appréciation très mitigée.

Appréciations mitigées pour Trump

Et le milieu étudiant n’est pas le seul à être emporté par la dynamique IB. Le 30 juin, The Republic Bar and Grill – véritable institution de la vie nocturne à Accra – a accueilli pour ses treize années d’existence un concert de solidarité avec l’Alliance des États du Sahel (AES, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger). Porté par un line-up éclectique, l’événement a illustré la manière dont les nouvelles figures du souverainisme africain s’imposent désormais sur des scènes mainstream. Et si certains en doutaient encore, les effigies d’Ibrahim Traoré sur les vitres des trotros (minibus) ou sur les murs d’Accra en témoignent sans équivoque.

Sur la scène internationale, la présentation de l’étude ayant eu lieu peu après l’entrée en fonction de Donald Trump pour son second mandat, plusieurs étudiants africains ont également mentionné ce dernier comme une figure de confiance. Ils ont souligné, pour justifier leur choix, son style de communication direct et sa prétendue connexion avec une large part de la population. Plus de six mois après son retour à la Maison Blanche, cette appréciation semble cependant vaciller, que ce soit avec l’action agressive de Trump sur la scène mondiale ou encore l’anéantissement de l’Usaid, même si ce dernier a été salué par les militaires de Bamako.

Ce travail met en lumière l’évolution des relations entre l’Afrique et le reste du monde. Les Africains, dans leur diversité, ne sont pas passifs face à cette recomposition géopolitique : ils expriment des attentes claires en matière de respect de la souveraineté et de partenariat équilibré. Pour reprendre les mots d’un militant interrogé à Niamey : « Nous n’avons pas besoin de nouveaux maîtres, seulement de vrais partenaires. »

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2Emile Bouvier, «  La Turquie, nouvelle puissance régionale en Afrique (2/3). Une présence économique turque florissante  », 15 novembre 2024, Les Clés du Moyen-Orient, à lire ici.

3«  Aperçus africains 2024 : La démocratie en danger – le point de vue du peuple  », Afrobarometer, 17 juillet 2024, à lire ici.

5Emile Bouvier, «  La Turquie, nouvelle puissance régionale en Afrique (2/3). Une présence économique turque florissante  », 15 novembre 2024, Les Clés du Moyen-Orient, à lire ici.

6«  Aperçus africains 2024 : La démocratie en danger – le point de vue du peuple  », Afrobarometer, 17 juillet 2024, à lire ici.