En Tanzanie, un business contre nature

Sous couvert d’écologie, un système de recherche du profit

Série 2/2 · Les réserves tanzaniennes, accessibles aux plus fortunés, ont privé des dizaines de milliers de Massaïs de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bétail et, avec lui, celle des familles. Objectif : engranger toujours plus de profits.

L'image montre un enfant marchant sur un chemin de terre. Il porte une robe rouge et un foulard, et il semble porter un petit récipient ou une bouteille dans ses mains. En arrière-plan, on aperçoit un volcan majestueux, dont le sommet est légèrement nuageux sous un ciel bleu clair parsemé de quelques nuages blancs. Le terrain autour est rocailleux et aride, avec quelques petits buissons éparpillés. L'ensemble de la scène dégage une atmosphère de nature sauvage et éloignée.
Un jeune éleveur massaï marche avec ses chèvres en direction de la «  Montagne de Dieu  », Ol’Doinyo Lengai pour les Massaïs, volcan actif qui s’élève près du village d’Engaresero, au pied du lac Natron.
© Marco Simoncelli

Un grand panneau routier annonce la réserve de Pololeti, une zone adjacente au parc national du Serengeti, dans le nord de la Tanzanie. Quelques dizaines de mètres plus loin se trouve une barrière non gardée. Deux piliers et un linteau en bois marquent une ligne imaginaire d’une importance extrême pour la région et pour les communautés qui y vivent. Cette frontière, en plus d’être une interdiction d’accès pour les populations autochtones massaïs, marque le début de la réserve de chasse. « Vous voyez ces buffles là-bas ? », demande le chauffeur en indiquant un troupeau qui broute sur une colline. « Évidemment, ils n’en sont pas conscients, mais ils se trouvent dans une zone où la chasse, en plus d’être autorisée, constitue la principale source d’activité économique. »

La création de la Pololeti Game Reserve, en juin 2022, a représenté un tournant dramatique pour les communautés massaïs du district de Loliondo. Selon la loi tanzanienne sur la conservation de la faune, une Game Reserve est une zone entièrement protégée où les établissements humains, l’agriculture et le pâturage sont interdits, tandis que les safaris touristiques et la chasse sont autorisés. La décision de transformer plus de 150 000 hectares de terres en réserve naturelle a donc eu des conséquences dévastatrices pour environ 90 000 personnes, soudainement privées de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bétail et, avec lui, celle des familles.

Un panneau routier signale la possibilité de traversée d'animaux sauvages sur la route reliant Arusha à l'aire de conservation du Ngorongoro.
Un panneau routier signale la possibilité de traversée d’animaux sauvages sur la route reliant Arusha à l’aire de conservation du Ngorongoro.
© Marco Simoncelli

Le point de rupture a été atteint le 8 juin 2022, lorsque des dizaines de véhicules de police, de rangers et de militaires ont fait irruption dans les villages pour commencer la démarcation forcée du territoire et mettre en œuvre les expulsions par la force. « Leurs intentions étaient claires, ils voulaient nous chasser de nos terres », raconte Saitoti Oleparmwaat, chef du village d’Ololosokwan, tout en rassemblant ses chèvres dans les broussailles derrière sa maison. « Ils m’ont arrêté et obligé à monter dans une voiture. C’est seulement grâce à l’intervention des femmes du village, qui ont entouré le véhicule, que je ne me suis pas retrouvé en prison. »

Remplacer ceux qui protègent par ceux qui tuent

Aujourd’hui, tandis que des touristes fortunés passionnés de chasse organisent des tours dans la région, les populations autochtones ne peuvent qu’observer. « Ils chassent ceux qui prennent soin de la faune en les qualifiant de menace pour la nature et accueillent ceux qui viennent ici tuer des animaux contre paiement », explique Joseph Oleshengay, avocat des droits humains et militant massaï. « Les autorités appellent “stakeholders” [parties prenantes] les chasseurs de trophées, alors que le Massaï qui veut simplement survivre devient un braconnier. »

En Tanzanie, comme dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne, la chasse aux animaux sauvages – ou chasse aux trophées, comme l’appellent les amateurs – est autorisée et réglementée. Les entreprises spécialisées dans ce type de tourisme doivent demander des concessions auprès de la Tanzania Wildlife Management Authority (Tawa), une agence directement rattachée au ministère des Ressources naturelles et du Tourisme de Dodoma. Les règles de délivrance des licences varient selon le gibier : beaucoup plus strictes pour les espèces rares, plus souples pour les espèces communes. Le tarif varie également : seulement 1 296 dollars pour un zèbre et jusqu’à 9 000 à 18 000 euros pour un éléphant, selon la taille de ses défenses.

La création de la Pololeti Game Reserve, gérée par Otterlo Business Corporation Ltd, une entreprise ayant de fortes connexions avec la famille royale de Dubaï, comme l’ont montré plusieurs rapports et enquêtes indépendantes1, a été autorisée directement par l’actuelle présidente du pays, Samia Suluhu Hassan. En Tanzanie, la terre est directement placée sous la tutelle fiduciaire du chef de l’État. Cela signifie qu’au nom de l’intérêt public le président ou la présidente peut en modifier la catégorie, l’exproprier – comme dans le cas de Pololeti – sans en rendre compte à la population.

43 % du territoire de la Tanzanie est protégé

Mais les Game Reserves (GR) comme celle de Pololeti ne sont pas le seul type de zone où la chasse est permise. La législation tanzanienne prévoit en effet deux autres catégories de territoires destinés à la conservation et à l’exploitation réglementée des ressources naturelles : les Game Controlled Areas (GCA) et les Wildlife Management Areas (WMA). Toutes ces appellations ont pour objectif déclaré la protection de la faune et de l’environnement mais elles se distinguent par leurs modalités de gestion et leurs relations avec les communautés locales.

Un berger massaï avec un veau nouveau-né dans la zone de Kai, non loin de l'aéroport du Kilimandjaro, dont l'agrandissement pour accueillir davantage de touristes a provoqué de nombreuses expulsions.
Un berger massaï avec un veau nouveau-né dans la zone de Kai, non loin de l’aéroport du Kilimandjaro, dont l’agrandissement pour accueillir davantage de touristes a provoqué de nombreuses expulsions.
© Marco Simoncelli

Dans les GCA et les WMA, bien que les restrictions soient sévères, les activités humaines ne sont pas totalement exclues : il est possible de pratiquer l’élevage, de cultiver de petites parcelles ou d’y vivre de manière permanente, à condition de respecter les règlements établis par les autorités ou les organismes de gestion communautaire. À l’inverse, dans les GR, la présence humaine est interdite sous toutes ses formes.

Au cours des trente dernières années, la carte de la Tanzanie s’est progressivement remplie de zones où la chasse est réglementée. Alors qu’environ 43 % du territoire national est protégé – y compris les parcs nationaux –, la superficie des GR et des GCA atteint aujourd’hui environ 132 000 km², soit l’équivalent de la Grèce, ce qui représente 79 % de toutes les zones dédiées à la conservation de la nature. À ce chiffre s’ajoutent encore 27 000 km² de Wildlife Management Areas.

« Convertir les territoires en quelque chose qui rapporte de l’argent »

La Pololeti Game Reserve, proclamée officiellement en octobre 2022, ne figure pourtant pas sur la liste officielle des zones administrées par la Tawa, l’organisme public chargé de la supervision des réserves de chasse. Cette anomalie reflète la nature controversée de sa création. Grâce à l’activisme des communautés massaïs, au travail des avocats locaux et à l’attention croissante de la presse internationale, le dossier est aujourd’hui examiné par la Cour suprême de Tanzanie, appelée à se prononcer non seulement sur la légitimité de la création de la réserve, mais aussi sur les éventuelles violations des droits des populations concernées et l’indemnisation des personnes affectées par les expulsions.

L’affaire Pololeti n’est pas un épisode isolé : elle est le symptôme d’un processus beaucoup plus vaste à l’œuvre en Tanzanie. Selon un rapport interne du ministère des Ressources naturelles et du Tourisme fondé sur les lignes directrices du Plan stratégique 2021–2026, quinze nouvelles zones, couvrant une superficie totale de près de 7 000 km², seraient en cours de conversion de GCA en GR. Si cela se confirmait, cela signifierait une nouvelle extension des zones où la présence humaine est interdite, avec des conséquences considérables non seulement pour les communautés pastorales ; qui risquent de perdre des espaces vitaux pour le pâturage, mais aussi pour le modèle même de gestion des terres et des ressources naturelles du pays.

Des bergers massaïs avec leur bétail dans la Lake Natron Game Controlled Area.
Des bergers massaïs avec leur bétail dans la Lake Natron Game Controlled Area.
© Marco Simoncelli

« La stratégie du gouvernement de ces dernières années n’a rien à voir avec la protection de la nature. Ce à quoi nous assistons dans le nord du pays, c’est à un véritable mécanisme d’accaparement des terres par les autorités », déclare Joseph Oleshengay, soulignant que derrière la rhétorique de la conservation se cachent des intérêts économiques – tourisme, chasse ou projets de crédits carbone. « L’idée est de vider les territoires pour les convertir en quelque chose qui rapporte de l’argent », poursuit l’avocat, en expliquant que ces dynamiques ont des effets dévastateurs sur les communautés. « La liberté de mouvement et d’expression est restreinte, et, dans les pires cas, nous sommes témoins d’expulsions massives. »

Une liberté de circulation entravée

Le point commun de toutes ces zones menacées de conversion en Game Reserve est leur emplacement : elles se trouvent sur des corridors fauniques, à proximité de grands parcs nationaux et près de la frontière kényane. Ce facteur affecte particulièrement les communautés massaïs, autrefois libres de circuler entre les deux pays à la recherche de pâturages.

La Montagne de Dieu, ou Ol’doinyo Lengai pour les Massaïs, est un volcan actif qui s’élève abruptement à quelques kilomètres du village d’Engaresero, dans le nord de la Tanzanie. À ses pieds s’étend le lac Natron, un lac salé qui constitue le principal sanctuaire de reproduction au monde pour les flamants nains. Environ 75 % de la population mondiale de cette espèce – la plus petite et la plus nombreuse de la famille, reconnaissable à son plumage rose vif – y niche chaque année.

Une jeune Massaï traverse un ruisseau dans le village d'Engaresero, au cœur de la Lake Natron Game Controlled Area. Ces cours d'eau sont essentiels à la survie des hommes, l'eau du lac Natron n'étant pas potable.
Une jeune Massaï traverse un ruisseau dans le village d’Engaresero, au cœur de la Lake Natron Game Controlled Area. Ces cours d’eau sont essentiels à la survie des hommes, l’eau du lac Natron n’étant pas potable.
© Marco Simoncelli

« Engaresero et la zone environnante sont des lieux malchanceux. Depuis des années, le gouvernement tente d’en expulser les habitants car, d’un point de vue touristique, la région occupe une position stratégique », explique Navaya Ole Ndaskoi, membre de l’ONG Pingo. Le territoire adjacent au lac, environ 7 800 km², est déjà classé comme Game Controlled Area. À l’intérieur se trouvent quatre blocs de chasse concédés à des compagnies privées : Adam Clements Safaris, Green Mile Safaris, Robin Hurt Safaris et Kilombero North Safaris. Selon un rapport du ministère des Ressources naturelles et du Tourisme, ces concessions génèrent des revenus considérables, avec des loyers annuels pouvant atteindre 375 000 dollars chacune.

Donald Trump Jr. parmi les clients

Parmi les clients de ces entreprises figurent également des personnalités de premier plan. Le 8 juin 2023, Donald Trump Jr., fils de l’actuel président des États-Unis, s’est rendu en Tanzanie pour trois semaines, où il a notamment visité les zones autour du lac Natron. Selon les médias locaux et des sources anonymes proches de la Tawa, Trump Jr. aurait dépensé plus de 100 000 dollars pour son safari, qui incluait plusieurs sessions de chasse intensive.

Mais le ministère tanzanien des Ressources naturelles et du Tourisme semble avoir d’autres projets pour cette région. Le Natron fait partie des zones identifiées pour la création de nouvelles Game Reserves. Près de 4 000 km² de territoire seraient ainsi convertis en réserve de chasse exclusive. Une décision qui, si elle était officiellement approuvée, bouleverserait la vie de dizaines de milliers de personnes, rétrécissant encore davantage l’espace vital des communautés massaïs et compromettant l’équilibre délicat entre les humains, les animaux et l’environnement.

« Concernant la transformation du lac Natron en réserve de chasse, nous en avons seulement entendu parler à la télévision », confie Nesikar Dausi, habitante d’Engaresero, à l’arrière d’un petit restaurant du village, avant d’ajouter : « Nous ne sommes pas contents. Vous avez vu le bassin du lac, c’est là que nos troupeaux viennent paître maintenant. Les animaux ne peuvent pas grimper sur les montagnes rocheuses. »

Rendre la vie impossible aux habitants

Bien que la zone ne soit pas encore classée en Game Reserve, les rangers de la Tawa se comportent comme si c’était le cas. Plusieurs témoignages recueillis sur le terrain affirment que, ces dernières années, les gardes ont commencé à restreindre la liberté de mouvement des communautés. « Nous les avons accueillis, et ils ont pris nos terres par la force. Nous ne sommes même plus consultés. Nous savons désormais quelles sont leurs véritables intentions. La Tawa n’est pas une bonne voisine. »

Au risque d’expulsion et à l’attitude des rangers s’ajoutent les méthodes utilisées par les autorités nationales pour pousser les populations à partir, comme cela a déjà été observé dans d’autres zones du nord de la Tanzanie, notamment dans l’aire de conservation du Ngorongoro. L’une des premières victimes a été l’accès aux services. Depuis 2022, les habitants de ce village reculé, situé à environ huit heures de route d’Arusha, la principale ville de la région, peinent à accéder aux soins médicaux.

« En cas de grossesse compliquée, nous pouvions auparavant appeler le service médical aérien. Aujourd’hui, il n’est plus autorisé à atterrir sur la piste du village », raconte Nesikar Dausi, avant de conclure : « Nous sommes obligés d’appeler une ambulance par la route et il faut avoir l’argent pour ça sous la main. » Elle fait allusion à la décision unilatérale de l’autorité tanzanienne de l’aviation civile de suspendre les autorisations de vol du Flying Medical Service, une organisation à but non lucratif active depuis quarante ans dans le nord de la Tanzanie. Celle-ci assurait gratuitement l’accès aux soins médicaux pour environ 30 000 patients par an, en plus de distribuer des vaccins dans des zones isolées.

Des intérêts émiratis

Pour beaucoup, ce service aérien représentait la seule chance de survie. C’est le cas de Nalotwesha, 28 ans, une femme massaï du village reculé de Napandi, près du lac Natron, victime de deux AVC. Un vol médical d’urgence l’avait sauvée la première fois, mais, la deuxième fois, les avions étaient déjà cloués au sol. « Aujourd’hui, beaucoup de gens tombent gravement malades parce que ce service n’existe plus. L’avion nous donnait de l’espoir. Maintenant, nous sommes abandonnés. Dans notre village, il n’y a ni médecins ni médicaments », se lamente-t-elle. « J’ai dû trouver un autre moyen pour rejoindre Arusha, mais il était trop tard. » À cause du retard accusé dans les soins, Nalotwesha est restée partiellement paralysée. Elle vit désormais près de l’hôpital d’Arusha, où elle suit une rééducation.

Nalotwesha, une jeune Massaï du village reculé de Napandi, près du lac Natron, victime de deux AVC. Secourue la première fois par le Flying Medical Service, mais pas la deuxième fois, faute d'autorisation de vol.
Nalotwesha, une jeune Massaï du village reculé de Napandi, près du lac Natron, victime de deux AVC. Secourue la première fois par le Flying Medical Service, mais pas la deuxième fois, faute d’autorisation de vol.
© Marco Simoncelli

Bien qu’en augmentation, les revenus de la chasse dans les Game Reserves ne représentent qu’une fraction minime des bénéfices totaux du tourisme en Tanzanie. Pourtant, derrière l’expansion de ces zones protégées se cachent des intérêts qui vont bien au-delà de la conservation de l’environnement. Dans le nord du pays, la protection de la nature s’entrelace avec des stratégies politiques et des intérêts économiques internationaux : le cas de Pololeti en est un exemple emblématique. L’octroi de la concession peut aussi se lire à la lumière des liens et des investissements provenant des Émirats arabes unis, un pays de plus en plus actif en Afrique de l’Est, et en particulier en Tanzanie, dans des secteurs clés tels que la construction d’infrastructures, la logistique et l’énergie.

De plus en plus souvent, ces réserves deviennent des plateformes pour des modèles économiques hybrides. À côté de la chasse s’y multiplient les initiatives de crédits carbone, les programmes de compensation écologique et les safaris photographiques de luxe, gérés par des opérateurs privés qui cherchent à transformer la nature en une expérience exclusive.

« Les animaux comptent davantage que les hommes »

Un exemple emblématique de réserve combinant chasse et tourisme est celui des Game Reserves Ikorongo et Grumeti, à l’ouest du parc national du Serengeti. La zone est gérée par la Grumeti Fund (anciennement VIP Hunting Safaris Club), une organisation à but non lucratif fondée en 2002 par le philanthrope américain Paul Tudor Jones II, qui collecte des fonds aux États-Unis par le biais de l’African Community & Conservation Foundation (ACCF) – afin que les dons soient reconnus et bénéficient d’avantages fiscaux – et gère une superficie de 1 400 km² à travers des projets d’aide aux communautés, d’éducation et de conservation.

Des Massaïs négocient l'achat et la vente de bétail au marché hebdomadaire de Wasso, dans la zone de Loliondo.
Des Massaïs négocient l’achat et la vente de bétail au marché hebdomadaire de Wasso, dans la zone de Loliondo.
© Marco Simoncelli

La concession touristique dans la zone est confiée à Singita, une société sud-africaine qui possède des lodges ultra-luxueux sur tout le continent. Les chambres de la réserve atteignent jusqu’à plus de 4 300 euros la nuit. Une partie du coût va à la conservation de la zone et aux autorités compétentes de la Tawa (entre 5 % et 24 %, selon les chiffres nationaux). Plusieurs organisations, dont le Legal and Human Rights Center (LHRC), qui fournit une assistance juridique aux communautés, ont critiqué ce modèle pour l’absence de consultation des communautés massaïs, son impact négatif sur les moyens de subsistance et des profits qui vont plutôt à l’industrie touristique de luxe qu’aux populations locales. « Les animaux comptent davantage que les hommes en Tanzanie », a ainsi déploré Helen Kijo-Bisimba, l’ex-directrice exécutive du LHRC, en 2010.

À la suite de l’expansion de la réserve, en octobre 2001, qui a donné lieu à des violences, notamment l’incendie d’habitations traditionnelles massaïs, plus de 132 familles ont perdu leurs maisons. Les communautés dénoncent également leur exclusion du processus décisionnel et accusent le Grumeti Fund d’avoir participé aux opérations d’expulsion. L’organisation états-unienne a toujours nié ces accusations.

Bien que le procès intenté par le LHRC ait produit certains résultats – notamment une décision de la Commission tanzanienne des droits de l’homme et de la Cour d’appel ordonnant au gouvernement de dédommager les communautés et de leur permettre de retourner sur leurs terres –, les Massaïs n’ont jamais pu récupérer leurs foyers, et 800 d’entre eux attendent encore leurs compensations. En effet, aucun mécanisme d’exécution n’a été activé par l’État, et les autorités ont estimé que les transformations intervenues depuis rendaient le retour « impraticable ».

Une militarisation des rangers contre les Massaïs

Mais cette zone illustre aussi un autre aspect opaque des politiques mises en œuvre par les autorités tanzaniennes dans toute la région. Après l’expulsion forcée des communautés, la réserve a connu une forte militarisation au prétexte de la lutte anti-braconnage et de la lutte contre le trafic d’ivoire ou de peaux. Dans les réserves de chasse du nord de la Tanzanie se cache souvent, en effet, un important financement destiné aux rangers de la Tawa.

À Grumeti, le Grumeti Fund et l’African Community & Conservation Foundation, comme le montrent leurs sites web, ont fait don d’équipements et de véhicules pour le contrôle du territoire : drones, matériel high-tech, radios numériques, logiciels de reconnaissance et unités cynophiles. Le résultat est la création d’une forteresse dont les Massaïs sont exclus. Toute tentative d’intrusion entraîne arrestation et accusations graves de braconnage.

Le plan d’expansion des Game Reserves en Tanzanie s’inscrit dans un débat plus large sur la manière de financer la conservation de la nature et de faire face à la crise environnementale mondiale. La chasse, en particulier, divise experts et institutions.

Savanes inaccessibles et villages proscrits

En faveur de ce modèle se trouvent des fondations et des organisations, locales et internationales, qui le considèrent comme une forme d’économie durable. « Mettre fin à la chasse aux trophées sans financements alternatifs reviendrait à transformer les réserves en champs de maïs et en fermes d’élevage en quelques mois », affirme Tim Davenport, directeur Afrique de Re:wild, une association cofondée par Leonardo DiCaprio. Pour lui, les Game Reserves constituent une barrière contre la perte d’habitats et de biodiversité.

Une vision contestée par Bram Büscher, président du département de sociologie du développement et du changement à l’Université de Wageningen, dans les Pays-Bas. « Depuis 1960, le nombre de zones protégées a été multiplié par dix ou quinze, et les fonds pour la conservation n’ont jamais été aussi élevés. Pourtant, la crise de l’extinction s’est aggravée », observe-t-il. Le professeur souligne que le système favorise la protection d’espèces emblématiques, tout en ignorant l’effondrement plus large des écosystèmes : « De nombreux insectes, amphibiens et petits mammifères disparaissent, mais ils ne font pas partie des priorités économiques du modèle actuel. »

Au milieu de cette controverse demeurent les communautés massaïs, suspendues entre ceux qui les considèrent comme un obstacle à la conservation et ceux qui voudraient les faire reconnaître comme les véritables gardiens d’une autre forme de protection de la nature.

Aujourd’hui, sur le terrain, dans le nord de la Tanzanie, se dressent des frontières toujours plus marquées : entre savanes inaccessibles et villages proscrits, où éléphants, girafes et zèbres fournissent le décor d’une nature transformée en patrimoine à monétiser.

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1Voir ici et ici, par exemple.

2Voir ici et ici, par exemple.