Nigeria. Le blues de l’or noir

Dans l’État de Bayelsa, la pollution en héritage

Série 3/3 · Au cœur du delta du Niger, dans l’État de Bayelsa, les marées noires façonnent le quotidien des communautés riveraines. Sabotages, infrastructures vieillissantes et retrait des compagnies pétrolières nourrissent un désastre environnemental durable et largement impuni.

Dans cette image, on voit un paysage urbain d'une ville d'Afrique, probablement au lever du soleil. Les toits de différentes maisons se chevauchent, formant une mosaïque de formes et de textures. La majorité des toits sont en tôle, certains ayant des angles abrupts, tandis que d'autres sont plats. En arrière-plan, on aperçoit des constructions en cours, avec des structures en béton qui indiquent un développement urbain. Le ciel est parsemé de nuages, offrant une lumière douce et diffuse. On devine une atmosphère paisible au matin, avec des ombres légères qui accentuent les contours des bâtiments. Au loin, on distingue des antennes et des colonnes, signes de l'urbanisation moderne. L'ensemble dégage une impression de vie et d'activité, mais aussi de tranquillité à cette heure matinale.
Vue aérienne de la ville de Yenagoa, capitale de l’État de Bayelsa. Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

On perd la notion du temps à mesure que l’on s’enfonce dans la forêt. L’air devient de plus en plus dense et poisseux, la chaleur insupportable. Jim Dogo, militant écologiste originaire de l’État de Bayelsa, dans le sud du Nigeria, mène le petit groupe d’explorateurs d’un pas décidé. La zone n’est pas sûre. Il brandit une machette, au cas où il faudrait se frayer un passage dans la végétation, ou dans l’hypothèse plus malheureuse où la situation dégénérerait. Heureusement, rien de tel ne se produit.

L’objectif est d’atteindre un point imprécis, entre les méandres des cours d’eau de la zone d’Etiema, à proximité de l’un des principaux oléoducs qui irriguent les îles du delta du Niger. Deux mois plus tôt, une fuite de pétrole y a contaminé l’environnement alentour.

Les responsables de l’incident seraient des hommes appartenant à un groupe de « vandales », selon la terminologie des rapports officiels de la National Oil Spill Detection and Response Agency (Nosdra), l’agence gouvernementale chargée d’identifier les fuites de pétrole et d’y remédier. Ces groupes tentent de détourner les oléoducs afin de voler le brut et de le raffiner illégalement. D’après la Nosdra, 83 % des marées noires seraient causées par des « interférences de tiers ». Depuis 2014, l’État de Bayelsa est celui où ces incidents sont les plus fréquents.

Des données partiales

Ces données sont toutefois contestées par des militants écologistes et des représentants des communautés locales, qui les jugent partiales : les principaux financeurs de la Nosdra sont en effet les groupes pétroliers eux-mêmes. L’agence n’a pas accordé d’entretien à Afrique XXI, qui n’a pas non plus obtenu de réponses à ses questions auprès des ministères de l’Environnement et du Pétrole, ni de la Nosdra. Une ONG collaborant avec la Nosdra explique, sous le couvert de l’anonymat, qu’elle ne peut ni confirmer ni invalider ces chiffres, se contentant de les enregistrer, précisément en raison des doutes qui pèsent sur leur exactitude. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est l’ampleur du désastre environnemental : en 2023, la Commission pétrole et environnement de l’État de Bayelsa a publié un rapport estimant qu’un baril et demi de pétrole avait été déversé par habitant depuis le début de l’exploitation pétrolière, en 1958. Parmi les conséquences de cette situation, une espérance de vie médiocre, d’environ 50 ans.

L'activiste écologiste Jim Dogo pose avec d'autres volontaires au cœur de la forêt, dans la communauté d'Etiema, où une marée noire vient d'être découverte. État de Bayelsa, Nigeria.
L’activiste écologiste Jim Dogo pose avec d’autres volontaires au cœur de la forêt, dans la communauté d’Etiema, où une marée noire vient d’être découverte. État de Bayelsa, Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

À Etiema, l’intervention d’urgence destinée à contenir la fuite a été confiée à de jeunes membres de la communauté. Ils ont été rémunérés pour « récupérer des terres », c’est-à-dire recouvrir le pétrole visible avec de la terre, sans aucune opération de dépollution ni d’extraction des sols contaminés, explique Jim Dogo. « D’après mon expérience, c’est déjà beaucoup s’ils reçoivent des bottes en caoutchouc, sans parler des équipements de protection individuelle ou d’une formation adéquate. » Résultat, « le pétrole va se dissoudre dans le sol pendant des années, alors qu’il faudrait utiliser des méthodes appropriées pour restaurer l’environnement », quelle que soit l’origine de la fuite.

Dans l’échiquier d’îles dessiné par les bras du Niger, Bayelsa est l’un des territoires les plus exposés, à la fois aux violences liées aux groupes criminels du pétrole et aux conséquences environnementales de l’exploitation pétrolière. C’est ici que l’or noir a été découvert dans les années 1950. En août 2025, le secrétaire du ministère du Pétrole a déclaré que le secteur des hydrocarbures « [demeurait] le principal moteur de l’économie nigériane, contribuant de manière significative aux recettes nationales, même dans un contexte d’accélération mondiale de la transition énergétique ».

Une région stratégique et disputée

Le sentier forestier s’interrompt brusquement. Ce n’est pas immédiatement visible, mais le groupe guidé par Jim Dogo est arrivé sur une berge habituellement occupée par le fleuve. Un pont sommaire, un tronc de palmier long de cinq ou six mètres, mène à son lit. Non pas vers l’autre rive, mais exactement à l’endroit où l’eau s’écoulait autrefois. Pour contenir la propagation du pétrole, le cours d’eau a été recouvert de terre. La surface, bordée de noir, est irrégulière : des troncs émergent de flaques visqueuses. L’un des accompagnateurs de Jim, un jeune homme de la communauté d’Etiema, timide et peu à l’aise en anglais, récupère le fond d’une bouteille en plastique, s’en sert pour recueillir le liquide au sol et le verse sur du bois : c’est noir, épais, presque du pétrole brut à l’état pur. Après une demi-heure passée sur cet îlot artificiel, le sol s’est déjà affaissé de plusieurs centimètres.

Un volontaire recueille le pétrole répandu dans la forêt après une marée noire récente dans la communauté d'Etiema. État de Bayelsa, Nigeria.
Un volontaire recueille le pétrole répandu dans la forêt après une marée noire récente dans la communauté d’Etiema. État de Bayelsa, Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

L’incident est survenu peu avant qu’Oando succède, en mars 2025, à la Nigerian Agip Oil Company (Naoc), filiale d’Eni opérant au Nigeria, dans la gestion de cette infrastructure. L’opération concernait l’ensemble des installations onshore auparavant détenues par la Naoc et par la compagnie pétrolière nationale nigériane, la NNPC. À l’issue d’un long processus de retrait des majors internationales, dont Shell, en faveur des compagnies nigérianes, Eni n’a conservé que l’offshore et les gisements gaziers.

L’oléoduc traversant les terres de la communauté d’Etiema est l’une des principales lignes acheminant le pétrole vers Brass, un port stratégique pour les exportations de brut. Richard, l’oncle de Jim, âgé de 70 ans, possède plusieurs parcelles situées aux abords du tracé. Il affirme avoir serré la main de tous les dirigeants d’Eni, mais n’avoir jamais rencontré ceux d’Oando. Il espère que l’attention des médias internationaux permettra d’obtenir des indemnisations pour les fuites de pétrole. « Vous devez nous aider », implore-t-il.

Tout brûler

« J’ai vu l’environnement souffrir à cause des fuites de gaz et de pétrole, des explosions, au point de voir mourir des baleines, des dauphins et d’autres espèces aquatiques. J’ai vu des crocodiles et des serpents de toutes tailles mourir dans les lacs, les méandres des fleuves, les marais, et même dans l’océan Atlantique. » Alagoa Morris, directeur adjoint de l’ONG Environmental Defenders Network, s’exprime avec l’éloquence d’un prophète. Il est sans doute l’homme qui a assisté au plus grand nombre de marées noires à Bayelsa et sait en lire les conséquences.

Alagoa Morris, président de l'Environment Network, dans son bureau, à Yenagoa, montre un échantillon de pétrole prélevé lors d'une marée noire dans le Bayelsa. État de Bayelsa, Nigeria.
Alagoa Morris, président de l’Environment Network, dans son bureau, à Yenagoa, montre un échantillon de pétrole prélevé lors d’une marée noire dans le Bayelsa. État de Bayelsa, Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

Lorsqu’il parvient à accéder aux sites des incidents, lui et son équipe prélèvent des échantillons conservés dans leurs bureaux, à Yenagoa, la capitale de l’État. L’étagère où ils les stockent est devenue une sorte d’autel mémoriel. Les échantillons ne sont pas gardés dans des fioles mais dans des bouteilles de soda en plastique d’un demi-litre. Le plus ancien date de 2007, le plus récent de deux mois avant notre entretien. Selon l’activiste, les compagnies pétrolières cherchent à effacer toute trace des accidents : « Au lieu de les nettoyer, elles ont incendié de nombreux sites touchés par des fuites. Elles se contentent de retirer ce qui est visible en surface. Mais cela n’a rien d’une dépollution. »

Pour Alagoa Morris, il y aurait pourtant des moyens de diminuer le nombre des sabotages : améliorer l’accès des communautés rurales aux produits pétroliers raffinés, ou légaliser les raffineries clandestines existantes et former leurs opérateurs à des pratiques plus sûres. « Nous avons présenté ces recommandations, mais le gouvernement semble ne pas comprendre. Voilà pourquoi nous en sommes là aujourd’hui », conclut-il, amer.

Les poisons d’Ikarema et du fleuve Nun

Robinson Kuroghobogha David est géologue avant d’être militant. Originaire d’Etiema, il accepte de nous rencontrer dans une chambre d’un hôtel anonyme de Yenagoa, un lieu où il se sent plus en sécurité pour parler. Dehors, la pluie tombe à verse. « Les multinationales pétrolières affirment que toutes les fuites sont dues à des sabotages. Mais ce n’est pas toujours le cas. » Certaines installations fuient faute de maintenance, d’autres devraient être remplacées. « Quoi qu’il en soit, lorsqu’une fuite se produit, on s’attend à ce que le protocole de confinement soit déclenché. » Or, dans les faits, ce protocole est souvent mis en œuvre tardivement ou de manière incomplète, ce qui compromet l’évaluation des volumes de pétrole déversés. « La pluie disperse le pétrole. Quand les techniciens de la Nosdra arrivent, il n’est plus possible de quantifier précisément la quantité de brut déversée, ce qui permet d’éviter le paiement des indemnisations. » S’ensuivent alors des renvois de responsabilité et des tentatives de division des communautés. « Dans la majorité des cas, aucune compensation n’est versée. »

Scène de vie sur le fleuve Niger, dans la communauté d'Igbeta Ewama. État de Bayelsa, Nigeria.
Scène de vie sur le fleuve Niger, dans la communauté d’Igbeta Ewama. État de Bayelsa, Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

Sur la route d’Ikarema, un village proche de la frontière avec l’État de Rivers, des panneaux jaunes portent l’inscription « Host Community Development Trust ». Depuis la réforme du secteur pétrolier, en 2021, toutes les entreprises de l’oil & gas opérant au Nigeria doivent reverser 3 % de leurs revenus à des fonds destinés aux communautés hôtes. Ces fonds sont gérés par un conseil mixte réunissant représentants communautaires, compagnies pétrolières et autorités publiques. Les logos d’Eni, Shell et Total apparaissent sur les panneaux, mais ce sont surtout les deux premières qui sont le plus souvent citées par les leaders locaux. « Elles ont vendu leurs actifs, mais elles ont toujours des responsabilités », affirme Benjamin Warder, l’un d’eux. « Vous êtes venu ici, vous avez exploité, vous avez tout pollué, et maintenant vous voulez vendre à des compagnies nigérianes sans même nettoyer ! »

À Ikarama, la colère est palpable. Contre les retards dans la construction d’infrastructures, en particulier les écoles. Contre les dégâts sur l’environnement, qui remontent parfois à plusieurs années, jamais réparés. « Si je disais que la majorité des cas est due à des sabotages, je n’aurais sans doute pas tort », concède Alagoa Morris, avant d’ajouter que, dans des contextes similaires, lorsque les jeunes ont été employés par des entreprises de la filière, le nombre d’incidents a chuté de manière significative. Ce sont les fins de contrat, les périodes où ils ont été laissés-pour-compte, qui ont ravivé les tensions. Pendant ce temps, la dégradation environnementale n’a cessé de s’aggraver.

Une pollution qui brûle les chairs et les cœurs

À la fin de la visite d’Ikarama, Jim Dogo confie avoir entendu un groupe de jeunes âgés de 16 à 20 ans discuter d’un enlèvement contre rançon, avant qu’un leader communautaire intervienne pour les dissuader de leur projet. C’est cela qui rend Bayelsa dangereux : la volatilité des situations, la prévalence du recours à la violence, même peu organisée, une colère qui se traduit par des actes concrets.

Car la pollution environnementale marque profondément la vie de ceux qui vivent sur ces territoires. Etoga Smart Ebiemi, président de l’association des jeunes de la communauté, âgé d’une petite vingtaine d’années, raconte avoir contracté la tuberculose. Sa maison se trouve près d’un marécage régulièrement touché par des fuites de pétrole. Un voisin, encore plus jeune, souffre d’une maladie de peau, également liée, selon lui, aux polluants qui ont contaminé l’eau et les sols.

Un jeune de la communauté d'Ikarama souffrant d'une maladie de peau probablement causée par le contact de l'eau contaminée. État de Bayelsa, Nigeria.
Un jeune de la communauté d’Ikarama souffrant d’une maladie de peau probablement causée par le contact de l’eau contaminée. État de Bayelsa, Nigeria.
© Marco Simoncelli / IrpiMedia - Afrique XXI

Le long des 160 kilomètres du fleuve Nun, à Lasukugbene comme à Peremabiri, la situation est similaire. Les villages de pêcheurs n’y vivent plus ni de la pêche ni de l’élevage, après des années de catastrophes environnementales. À qui la faute ? « Des problèmes de maintenance », répond John Tonpre Daniel, leader de Lasukugbene rencontré à Yenagoa1. Les infrastructures pétrolières traversant sa communauté datent des années 1970 et nécessitent des travaux en urgence. La communauté a engagé une procédure judiciaire contre Eni pour obtenir des compensations et la dépollution des sites. « Autrefois, il y avait une synergie entre l’homme et l’environnement. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’environnement pleure chaque jour. »

Zion Kente, chef du conseil de Peremabiri, peine à imaginer comment restaurer l’environnement, ou comment vivre d’autre chose que de la pêche et de l’élevage. Face au désengagement des compagnies pétrolières et aux séquelles encore visibles, il s’interroge :

Qui va soigner les gens ? Même si nous nettoyons la terre, qui prendra soin des personnes ?

La défiance envers le gouvernement fédéral est immense. Un signe révélateur du faible sentiment patriotique : le drapeau nigérian flotte rarement. Les causes en sont profondes, enracinées dans l’histoire de l’indépendance, mais l’une des plus récentes remonte à novembre 1995, date de la condamnation à mort par une cour fédérale nigériane de Ken Saro-Wiwa, le premier militant ogoni à avoir dénoncé les collusions entre l’État et les compagnies pétrolières, Shell en tête.

Alagoa Morris en parle devant une galerie de portraits de dirigeants : du roi Okoko, qui résista à la compagnie britannique détentrice du monopole de l’huile de palme, à Melford Okilo, premier gouverneur de Bayelsa. Au centre, le visage souriant de Ken Saro-Wiwa. « Les jeunes Ijaw – groupe ethnique du sud du Nigeria – ont compris que, puisque Ken Saro-Wiwa avait été exécuté malgré son engagement non violent, ils n’avaient plus rien à gagner à rester pacifiques et ils ont choisi de prendre les armes. »

Depuis, la violence n’a cessé de croître, plongeant le pays dans l’insécurité. Officiellement, cette période de tension dans les États du delta du Niger a pris fin en 2009 avec la signature de l’amnistie. En réalité, elle se poursuit encore aujourd’hui, à des degrés divers. « La réaction légitime de notre peuple s’est transformée en ce que nous vivons actuellement. » Dans ce contexte, imaginer un avenir de justice pour l’environnement et pour celles et ceux qui vivent là paraît difficile, même pour les militants les plus engagés.

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1L’accès au fleuve Nun ayant été jugé trop dangereux en raison des risques d’agressions violentes et de la présence de groupes armés impliqués dans les trafics liés au pétrole, l’équipe d’Afrique XXI n’a pas pu s’y rendre, et les rencontres avec les leaders locaux ont dû se tenir plus loin.

2L’accès au fleuve Nun ayant été jugé trop dangereux en raison des risques d’agressions violentes et de la présence de groupes armés impliqués dans les trafics liés au pétrole, l’équipe d’Afrique XXI n’a pas pu s’y rendre, et les rencontres avec les leaders locaux ont dû se tenir plus loin.