Starlink en Afrique, un objet politique et de domination technologique

Parti pris · L’internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux services locaux défaillants, seule une minorité aisée y aura pourtant accès.

Une installation Starlink à Nairobi, au Kenya.
© DR

Sur le continent, Internet s’est progressivement imposé comme une infrastructure fondamentale de la vie sociale, économique et politique, au-delà de sa seule dimension technologique. Étudier, travailler, se soigner, s’informer, mobiliser, payer ses impôts ou recevoir de l’argent dépendent désormais de la connectivité. Pourtant, malgré des décennies de réformes, de privatisations et d’innovations technologiques, l’accès à Internet reste profondément inégal, fragile et coûteux pour une grande partie des populations africaines. En Afrique, seulement 40 % de la population est connectée, et les disparités sont particulièrement marquées entre les zones rurales et les zones urbaines : les premières ont un taux de connectivité environ deux fois inférieur que les secondes1.

C’est dans ce paysage que s’impose depuis 2023 Starlink, le projet d’internet par satellite en orbite basse (Low Earth Orbit, LEO) porté par SpaceX, l’entreprise dirigée par le milliardaire Elon Musk. Présenté comme une solution révolutionnaire capable de connecter les territoires les plus enclavés et où les infrastructures classiques de télécoms sont quasi absentes, Starlink suscite de grands espoirs. Mais, comme le montre notre enquête2, cette technologie ne résout pas mécaniquement les problèmes de connectivité en Afrique. Disons plutôt qu’elle les reconfigure, en redéfinissant les formes d’accès, d’exclusion et de pouvoir.

Dans de nombreux pays africains, l’accès à internet demeure marqué par l’instabilité et la rareté. Le cas du Cameroun est révélateur. Bien que le pays soit traversé par plusieurs dorsales de fibre optique reliées à des câbles sous-marins, l’accès effectif reste concentré dans quelques axes urbains. À Yaoundé ou à Douala, la fibre s’arrête souvent à quelques centaines de mètres des grands boulevards. Dès que l’on s’en éloigne, la connexion disparaît. Par exemple, dans la ville universitaire de Dschang, située à environ 330 kilomètres de la capitale, la fibre optique de Camtel, l’opérateur national de télécoms, couvre un périmètre très limité. Il n’est toujours pas possible de raccorder un usager vivant à plus de 300 mètres des points de relais situés le long de l’axe principal de la ville. Qui plus est, l’internet mobile, longtemps présenté comme l’alternative africaine par excellence, montre aujourd’hui ses limites. En 2023 et en 2024, de nombreux usagers ont fait face à des ralentissements fréquents, des coupures inexpliquées et des basculements soudains vers des réseaux de très faible qualité, y compris dans les capitales. Étudiants, journalistes, travailleurs à distance et petits entrepreneurs se plaignent de la qualité des réseaux de communications avec des forfaits payés mais impossibles à consommer. À cela s’ajoutent des stratégies tarifaires opaques où l’on voit que les opérateurs multiplient les offres promotionnelles (bonus d’appels, forfaits nocturnes, paquets « réseaux sociaux ») qui donnent l’illusion de l’abondance mais expirent en quelques jours, voire en quelques heures. En pratique, les usagers achètent de la connexion plusieurs fois par semaine. Dans un pays où le salaire minimum est inférieur à 70 dollars (environ 60 euros) par mois, la connexion dans ces conditions devient un luxe quotidien.

Pannes, coupures... Des infrastructures lointaines et fragiles

La fragilité d’internet en Afrique est apparue de manière spectaculaire en 2024 et en 2025 lorsque plusieurs câbles sous-marins majeurs (WACS, SAT-3 et ACE) ont été endommagés au large de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique de l’Est3. De la Côte d’Ivoire à l’Afrique du Sud, les connexions ont ralenti ou cessé pendant plusieurs jours. Des banques ont été paralysées, des universités ont suspendu leurs examens en ligne, et des hubs technologiques comme Lagos ou Accra ont tourné au ralenti. Au Cameroun, de nombreux usagers se sont retrouvés incapables d’accéder aux plateformes administratives ou même d’envoyer des courriels. Certes, les opérateurs ont présenté leurs excuses aux abonnés par SMS, mais pour les usagers le constat était clair : la connectivité du continent repose sur des infrastructures lointaines, fragiles et largement hors de tout contrôle démocratique local.

Dans ce contexte, Starlink apparaît comme une alternative crédible. Ce dernier se distingue des technologies traditionnelles telles que la fibre optique, les antennes de téléphonie mobile ou l’ADSL en reposant sur une constellation de satellites. Cette configuration réduit la dépendance aux infrastructures physiques terrestres, souvent difficiles à déployer dans des contextes géographiques contraignants, comme les zones montagneuses. Cela ne signifie pas pour autant que Starlink repose sur une infrastructure simplifiée, mais plutôt sur un système techniquement sophistiqué dont la complexité est déplacée vers l’espace, rendant l’installation au sol plus légère et plus rapide que celle des réseaux classiques. Fonctionnant selon une logique de « kit », cette technologie offre une grande flexibilité et une forte adaptabilité, notamment en situation de mobilité des usagers ou lors de contextes d’urgence. L’étape la plus technique de l’installation consiste à fixer l’antenne en hauteur – idéalement sur le toit – et à relier celle-ci au routeur à l’aide du câble fourni (15 mètres). Une fois cette opération effectuée, la mise en service se fait simplement via l’application Starlink, que l’utilisateur télécharge sur son smartphone et configure en suivant les instructions.

L’Internet par satellite LEO de Starlink contourne les câbles sous-marins et les réseaux nationaux. Lors des coupures de 2024, certaines ambassades, ONG, entreprises et institutions équipées de cette technologie sont restées pleinement connectées. Cette différence n’a échappé à personne. Aujourd’hui, Starlink est utilisé dans plusieurs niches tels que les sites miniers, les opérations humanitaires, les lodges touristiques, les industries, les services de sécurité et de nombreuses administrations publiques dans plusieurs pays africains. Pour ces acteurs, le service fonctionne, et parfois mieux que les réseaux nationaux. Mais cette fiabilité sélective pose une question centrale : se connecter, oui, mais pour qui ?

Starlink est un objet profondément politique

Si le discours officiel de Starlink repose sur une promesse d’universalité, la réalité est celle d’une inclusion sélective. Avec un kit standard d’installation coûtant environ 370 dollars et un abonnement mensuel variant d’un pays à l’autre (entre 28 et 50 dollars) mais approchant souvent le revenu minimum, Starlink est inaccessible à la majorité des ménages africains. Dans l’histoire des technologies sur le continent, l’avènement du téléphone mobile a contribué à réduire les inégalités d’accès à la téléphonie. La démocratisation de ce marché a favorisé une concurrence qui s’est révélée, à termes, bénéfique pour les consommateurs. Peut-on attendre un scénario similaire avec Starlink ? Nous pensons que cela est possible dans les années à venir, dans la mesure où Starlink est une technologie émergente qui côtoie d’autres projets en cours (OneWeb, Amazon Kuiper, Telesat Lightspeed, SES O3b mPOWER, China’s Hongyan and Hongyun...) susceptibles d’alimenter le marché s’ils aboutissent. On voit par exemple que Starlink travaille à rendre son service compatible avec les smartphones, comme en témoignent ses alliances avec des opérateurs de téléphonie tels qu’Airtel dans certains pays. Cela dit, comme tout développement technologique, le marché est aujourd’hui marqué par une forte incertitude et par des dynamiques de disruption susceptibles de surgir à tout moment. Il est donc également possible que les choses évoluent autrement et que le développement de solutions comme Starlink contribue, au contraire, à aggraver les inégalités d’accès à Internet pour les populations les plus défavorisées du continent. Les deux scénarios restent possibles mais on peut dire qu’aujourd’hui Starlink ne remplace pas les systèmes défaillants, il permet juste à certains d’en sortir : il crée ainsi un Internet parallèle, rapide et stable, réservé à une minorité solvable. C’est ici que Starlink devient un objet profondément politique.

Contrairement aux opérateurs traditionnels, Starlink dispose d’un « pouvoir topologique4 » qui lui permet d’opérer au-delà des territoires et des régulations nationales. En effet, cette infrastructure technologique globale exerce une influence à distance, sans présence physique ni ancrage institutionnel local, hormis quelques Points de présence (PoPs) à Ikire et Lekki (Nigeria), Accra (Ghana) et Nairobi (Kenya). Des décisions prises aux États-Unis ont des effets immédiats sur les conditions de connectivité et sur l’économie numérique en Afrique, sans véritable mécanisme de redevabilité. Cela soulève des enjeux majeurs de souveraineté numérique. Comment réguler une infrastructure orbitale privée ? Qui contrôle les données, les prix et la continuité du service ? Dans un continent déjà marqué par la privatisation et la fragmentation des infrastructures, Starlink ouvre une nouvelle ère de dépendance technologique, masquée par le langage de l’innovation et de l’inclusion.

En Afrique, Starlink n’a conclu des accords formels qu’avec une douzaine de pays, tandis que des négociations sont encore en cours avec plusieurs gouvernements. Dans de nombreux cas, la technologie a toutefois été déployée sans autorisation officielle, suscitant de vives réactions de la part des États concernés. Des agences de régulation dans des pays comme le Mali, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud, le Tchad, le Sénégal et le Cameroun ont exigé que Starlink régularise ses activités et se conforme aux cadres nationaux des télécommunications, invoquant des risques pour la sécurité nationale et la concurrence loyale5. L’absence d’infrastructures physiques et de présence officielle de l’entreprise (à l’exception du Nigeria) complique le contrôle réglementaire, la responsabilisation de Starlink quant aux contenus diffusés, ainsi que la fiscalisation de ses activités. Car la société génère des revenus dans plusieurs pays sans y payer d’impôts, tout en y réalisant des investissements très limités.

Fonctionnement sans autorisation

En Afrique australe, Starlink a été interdit dans la plupart des pays, à l’exception de la Zambie. En Afrique du Sud, le refus d’Elon Musk de se conformer à la politique de Black Economic Empowerment6 a empêché l’autorisation du service, malgré une utilisation illégale persistante via des dispositifs livrés à des adresses sud-africaines et opérant par itinérance régionale. Au Zimbabwe, après une interdiction initiale marquée par des arrestations7, un accord de régularisation a été conclu en mai 2024, mais celui-ci a été entaché de pratiques de favoritisme, conduisant finalement à l’annulation d’un partenariat exclusif controversé.

Dans certains pays, des mesures répressives ont été mises en place pour empêcher l’utilisation de Starlink sans accord formel. Au Cameroun, par exemple, une note officielle8 d’avril 2024 a interdit l’importation des kits Starlink et ordonné leur saisie, au nom de la sécurité nationale et du respect de la réglementation. Malgré l’annonce par Starlink de la suspension de ses services dans les pays non autorisés, cette mesure n’a pas été effectivement appliquée. En pratique, les kits Starlink ont continué à être utilisés de manière informelle, notamment par l’enregistrement des équipements dans des pays où le service est autorisé, souvent à un coût plus élevé et sous des conditions d’usage limitées dans le temps.

Les pannes massives d’Internet survenues ces dernières années ont mis en lumière la grande vulnérabilité des infrastructures de télécoms sur le continent. Ces interruptions, combinées aux dysfonctionnements chroniques des réseaux mobiles ont profondément affecté les services publics, l’activité économique et la vie quotidienne des usagers africains. Puis elles ont nourri un sentiment généralisé de méfiance à l’égard des opérateurs et des infrastructures numériques. Dans ce contexte d’instabilité, la question de la confiance dans les infrastructures devient centrale. Celle-ci ne repose pas uniquement sur la performance technique, mais aussi sur un ensemble de relations sociotechniques, institutionnelles et normatives qui rendent les systèmes fiables, prévisibles et légitimes. À l’instar de la science ou des systèmes financiers, l’économie numérique dépend d’un Internet digne de confiance pour fonctionner.

Une compétition entre les États-Unis et la Chine

Starlink s’impose progressivement comme une infrastructure de confiance alternative, capable de contourner les vulnérabilités terrestres grâce à son réseau de satellites en orbite basse. En offrant une connectivité plus stable, Starlink contribue à restaurer, au moins temporairement, la confiance dans l’accès à Internet et soutient des écosystèmes entiers dépendants de la connectivité.

Cependant, cette reconfiguration soulève des enjeux critiques. Loin d’être neutre, Starlink s’inscrit dans des logiques géopolitiques, commerciales et épistémiques qui déplacent la gouvernance des infrastructures vers un acteur privé, extranational et largement soustrait au contrôle public. La dépendance ne disparaît pas, elle se transforme. La confiance devient alors une expérience marchandisée, déléguée à une entreprise globale, au risque d’effacer les dimensions politiques, historiques et sociales qui fondent la légitimité des infrastructures.

Enfin, l’essor de l’Internet par Satellite LEO s’inscrit dans une compétition géopolitique plus large, notamment entre les États-Unis et la Chine, posant la question du choix des dépendances technologiques futures de l’Afrique. Si Starlink redéfinit les possibles de la connectivité, il illustre aussi les contradictions du capitalisme technologique contemporain. Il s’agit d’une innovation présentée comme inclusive, mais qui, par ses coûts et son modèle économique, approfondit les inégalités et transforme l’Internet en produit de luxe.

De ce fait, il faut comprendre que Starlink n’est ni un ennemi, ni un sauveur en Afrique. Le véritable problème réside dans l’absence d’un projet collectif de la connectivité en Afrique. Tant que l’Internet sera pensé avant tout comme un marché, les nouvelles technologies continueront de renforcer les inégalités existantes. Une autre voie est pourtant possible, celle d’un Internet conçu comme un « bien public commun », et qui articule infrastructures publiques, réseaux communautaires, régulation démocratique et innovations technologiques. La question n’est donc pas de savoir si Starlink fonctionne, il fonctionne. La question est de savoir qui décide de l’avenir numérique de l’Afrique, des entreprises en orbite ou des sociétés ancrées au sol.

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1International Telecommunications Union, «  Internet surge slows, leaving 2.7 billion people offline in 2022  », communiqué de presse, 16 septembre 2022.

2Georges Macaire Eyenga, «  Satellite Internet and the Disruption of Telecommunications Infrastructures in Cameroon  », Social Studies of Science, 26 décembre 2025, disponible ici.

3«  Pannes majeures d’internet dans au moins 10 pays d’Afrique de l’Ouest  », Africanews, 13 août 2024. Voir aussi Julian Pecquet & Sheriff Bojang Jnr, «  Pannes d’internet en Afrique de l’Est : quelles raisons, quelles solutions  ?  », Jeune Afrique, 21 mai 2024, modifié le 19 mars 2025.

4John Allen,Topologies of power : Beyond territory and networks, Routledge, 2016.

5Patrick-Félix Abely, «  Comment Starlink séduit en RDC malgré son interdiction  », 9 avril 2024, Jeune Afrique. Voir aussi Beaugas Orain Djoyum, «  Starlink va suspendre son service Internet au Cameroun et dans plusieurs pays africains dès le 30 avril 2024  ». Digital Business Africa, 16 avril 2024.

6Nqobile Dludla et Bhargav Acharya, «  South Africa is not changing policy to suit Musk’s Starlink, minister says  », Reuters, 27 mai 2025, lire ici.

7Jacob Kudzayi Mutisi, Starlink can operate without government approval in Zimbabwe, Bulawayo 24 News, 6 mars 2024.

8Communiqué de l’Agence de régulation des télécommunications, 11 septembre 2024, disponible en PDF ici.

9International Telecommunications Union, «  Internet surge slows, leaving 2.7 billion people offline in 2022  », communiqué de presse, 16 septembre 2022.

10Georges Macaire Eyenga, «  Satellite Internet and the Disruption of Telecommunications Infrastructures in Cameroon  », Social Studies of Science, 26 décembre 2025, disponible ici.

11«  Pannes majeures d’internet dans au moins 10 pays d’Afrique de l’Ouest  », Africanews, 13 août 2024. Voir aussi Julian Pecquet & Sheriff Bojang Jnr, «  Pannes d’internet en Afrique de l’Est : quelles raisons, quelles solutions  ?  », Jeune Afrique, 21 mai 2024, modifié le 19 mars 2025.

12John Allen,Topologies of power : Beyond territory and networks, Routledge, 2016.

13Patrick-Félix Abely, «  Comment Starlink séduit en RDC malgré son interdiction  », 9 avril 2024, Jeune Afrique. Voir aussi Beaugas Orain Djoyum, «  Starlink va suspendre son service Internet au Cameroun et dans plusieurs pays africains dès le 30 avril 2024  ». Digital Business Africa, 16 avril 2024.

14Nqobile Dludla et Bhargav Acharya, «  South Africa is not changing policy to suit Musk’s Starlink, minister says  », Reuters, 27 mai 2025, lire ici.

15Jacob Kudzayi Mutisi, Starlink can operate without government approval in Zimbabwe, Bulawayo 24 News, 6 mars 2024.

16Communiqué de l’Agence de régulation des télécommunications, 11 septembre 2024, disponible en PDF ici.