
À La Réunion, toute la population ou presque est liée à l’histoire du sucre et à celle de « l’engagisme ». Ce système a succédé à l’esclavage à la suite de l’abolition en 1848. Sous la pression des planteurs, qui ont alors besoin de remplacer les esclaves, l’administration française recrute sur la base d’un contrat d’engagement une main-d’œuvre bon marché qu’elle fait travailler dans les plantations de canne à sucre et dans les usines sucrières. Juridiquement libres, mais en fait contraints de s’engager, ces travailleurs viennent majoritairement du sud de l’Inde (118 000 déplacés indiens), notamment des cinq comptoirs français (Yanaon, Karikal, Pondichéry, Chandernagor, Mahé), mais aussi de ports sous domination britannique (Calcutta, Madras). Une convention est signée entre ces deux empires vers 1860 pour réglementer le code de l’engagisme. D’autres forçats du sucre sont recrutés en Afrique de l’Est, qui fournit le deuxième contingent de l’île (entre 34 000 et 37 000 engagés), à Madagascar, aux Comores, en Chine et au Vietnam. Au total, l’engagisme a concerné pas moins de 164 000 étrangers à Bourbon, l’ancien nom de l’île.
Néanmoins, ce pan de l’histoire coloniale est longtemps resté enfoui dans les archives départementales de l’île. L’exposition Les engagés du sucre, présentée au musée Stella Matutina jusqu’au 4 avril 2027, sort ce passé des oubliettes. Sur les bas flancs de Piton Saint-Leu, sur la côte ouest de La Réunion, vient s’étirer cette ancienne usine sucrière construite en 1858 au beau milieu de la savane et des champs. Vers 1860, c’est ici que débarquèrent 196 engagés, des Indiens pour la plupart. Des cases d’habitations jonchant le littoral sont encore visibles aujourd’hui, en contrebas, vers la Pointe au Sel. Elles ont été construites sur les quelque 500 hectares de terres rachetés en 1869 par Jean Dussac, un médecin français. Une importante population d’origine indienne vit toujours sur place, non loin de la maison de l’ancien propriétaire devenue depuis le Fonds régional d’art contemporain (Frac Réunion).
Jean-Claude Comorassamy, 73 ans, descendant d’engagés indiens et ancien ouvrier de l’usine, en fait partie. Il habite là où ses aïeux ont pu acheter un petit lopin de terre à la fin de l’engagisme, vers 1938. Stella est une affaire de famille où le travail de la plantation et des taches au domaine des Dussac se transmet de père en fils.

« Mon nombril a été coupé là par une vieille dame du village, dit-il en pointant les champs au loin. Elle l’a enterré sous un pied de bois [au pied d’un arbre]. » Auteur d’un livre sur sa lignée à paraître en février 2026 (Léritaz nout zansèt Stella, éditions Komkifo), Jean-Claude Comorassamy ne connaît pas exactement la date d’arrivée de son arrière-grand-père. Le récit de cet Indien tamoul lui a été transmis par sa mère, 95 ans aujourd’hui. L’ancien syndiqué de la CFDT poursuit :
Mon arrière-grand-père et mon grand-père ont travaillé comme domestiques au domaine des Dussac dans des conditions de soumission extrêmement dures. Ils devaient dire bonjour au moins dix fois par jour au propriétaire en baissant leur chapeau, raconte le quatrième de sa génération. J’ai connu ça aussi, à l’usine, mais j’ai toujours refusé de m’y soumettre. Mon arrière-grand-père et mon grand-père avaient droit à de l’eau et à l’électricité gratuitement dans leur case, mais en contrepartie ils étaient à la disposition du propriétaire 24 heures sur 24. Dès qu’il y avait une panne à l’usine ou un feu, il fallait régler le problème, même en pleine nuit, et tout cela gratuitement. Ils étaient corvéables à merci.
C’est dans ce lieu chargé d’histoire surplombant l’océan Indien que se tient cette exposition d’intérêt national emmenée par les commissaires Michèle Marimoutou1, historienne, chercheuse associée au Centre de recherches en histoire internationale et atlantique de Nantes, et Bernard Leveneur, conservateur en chef du patrimoine et ancien directeur du musée Stella Matutina. Une première du genre dans les territoires d’outre-mer.
« J’ai appris que je descendais de colons »
Il y a près de trente ans, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, l’exposition sur l’esclavage Regards croisés était présentée au musée Léon-Dierx de Saint-Denis, la capitale de l’île. Et depuis plusieurs années, bien que la démarche soit plutôt récente, les espaces muséaux de l’Hexagone consacrent des expositions sur le devoir de mémoire autour de l’esclavage, notamment dans les anciens ports de traite français comme Nantes (L’Abîme : Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-18302, dévoilée au château des ducs de Bretagne en 2021), Le Havre, Honfleur et Rouen (L’Esclavage, mémoires normandes, 2023) ou Bordeaux (la traite des Noirs et l’esclavage occupent depuis une bonne dizaine d’années une place importante dans les différents espaces du musée d’Aquitaine). Mais rien sur l’engagisme.
Les témoins indirects de cette période vieillissent et l’urgence de la transmission se fait sentir. Nombre d’habitants, parmi eux des salariés du musée Stella Matutina et d’anciens ouvriers de l’usine, découvrent leur généalogie grâce à la bibliothèque d’archives installée dans le musée, en même temps que s’ouvre l’exposition au public. « J’ai appris tout récemment que je descendais de colons », confie Karine Araye, née Karine Sartre, médiatrice artistique et scientifique au Musée du sucre logé dans l’imposant bâtiment industriel. « J’ai épousé un Kaf malbar [un descendant d’Africains et de Tamouls], et c’est une fierté car je suis la première de ma famille à avoir un enfant métis. C’est ça, l’histoire de La Réunion. L’esclavage et l’engagisme sont deux périodes sombres de notre histoire, s’y confronter est douloureux, mais on a aujourd’hui besoin de faire des recherches sur notre identité », témoigne cette fille d’un ancien travailleur de l’usine du Gol, à Saint-Louis.
Cet établissement est l’un des deux seuls du genre encore en activité aujourd’hui sur l’île depuis la fermeture des quelque 300 sucreries construites lors de la « mise en sucre » de Bourbon au cours du XIXe siècle. Entre 1804 et 1815, deux cyclones ravagent les plantations de caféiers, principale économie de l’île à cette époque. Au même moment, la France perd Saint-Domingue (actuelle Haïti), qui acquiert son indépendance et prive l’empire colonial français de sa plus importante production de sucre. Il lui faut trouver une autre colonie pour satisfaire la demande de l’Europe. La France se tourne vers l’île Bourbon, mais elle manque de bras.
« Mon grand-père a été capturé au Mozambique »
Les premiers à arriver, à bord de navires de la traite atlantique dans un premier temps, sont des travailleurs africains recrutés bien souvent par « rachat préalable » ou « libération préalable d’esclaves », un système autorisé dès 1856 par Napoléon III, puis interdit trois ans plus tard. Les historiens jugeront cette pratique de « salariat forcé » ou de « contrat servile ». D’autant que seul le propriétaire peut rompre le contrat, d’une durée de dix ans pour les Africains et de cinq ans (renouvelables) pour les Indiens. Solange Zulmée, née Insuffo, 77 ans, est descendante d’engagés africains venus du Mozambique. Elle se souvient bien du récit que lui a confié son grand-père, Antonio Youssoufa, transformé à l’état civil en Insuffo et décédé à l’âge de 108 ans.

La septuagénaire se souvient, un sourire timide au coin des lèvres trahissant son émotion :
Mon grand-père a été capturé à Macua [dans la province musulmane de Nampula, dans le nord du pays], avec son frère et son cousin, qui n’ont pas survécu à la traversée. Ils ont été jetés par-dessus bord, raconte-t-elle. Mon grand-père a été chargé de force dans une sorte de pirogue pour rejoindre La Réunion, enchaîné comme un esclave. Il a gardé les marques des chaînes aux pieds toute sa vie.
L’engagisme a concerné cinq millions de personnes dans le monde. C’est d’abord cette dimension globale que le parcours de l’exposition donne à voir, au moyen d’une scénographie pédagogique faite de cartes retraçant les flux migratoires mondiaux entre 1829 et 1938. Un fonds iconographique et des documents d’archives (livrets, photos…) provenant essentiellement de dons et de prêts privés donnent des visages à des matricules. Des portraits d’engagés animés à l’aide de l’intelligence artificielle rendent compte, à travers ce dispositif immersif, des conditions de vie et de travail difficiles et serviles des déplacés. « Les engagés vivaient dans des cases insalubres dans lesquelles se transmettaient les maladies. Beaucoup d’entre eux mouraient avant la fin de leur contrat », détaille la commissaire Michèle Marimoutou. Selon elle, 25 % des 118 000 Indiens engagés sont morts avant la fin de leur contrat.
« Trompé et attiré par des bonbons »
Une situation qui alerte dès 1860 le consul britannique, si bien qu’il exige une enquête sur place. Celle-ci est confiée au commandant Paul-Émile Miot, un Français, et au major général Robert Goldsmith, un Britannique. En 1877, leur rapport fait état de la situation misérable des travailleurs et du non-respect des obligations des engagistes au regard des heures de travail et des jours de repos. « Seule la liberté de culte était respectée, précise la docteure en histoire contemporaine. Pratiquer les rites tamouls, le servis kabaré malgache [culte dédié aux ancêtres] ou chanter le maloya [musique et danses venues d’Afrique de l’est importée dès l’esclavage] étaient autorisés puisqu’ils donnaient de la force aux travailleurs. »
Les témoignages vidéos des descendants d’engagés viennent ajouter de l’incarnation, mais aucun ne vient pour autant heurter la sensibilité des visiteurs. La mémoire est encore trop vive. Le passé, bien trop proche. Et la libération de la parole autour de ce pan de l’histoire coloniale, très récente. « Il fallait une approche en douceur car ce sujet a longtemps été tabou dans les familles. On a souffert d’un manque de transmission. Il fallait d’abord poser un cadre », estime Karine Araye, ancienne salariée de galeries d’art situées autour du musée. Le parcours se veut volontairement didactique et factuel. Il exclut de facto tout angle politique ou militant, préférant axer le discours sur l’héritage de l’engagisme dans la société réunionnaise, fruit du métissage et de la créolité.

Cependant, depuis près de cinquante ans, les chercheurs s’interrogent sur la nature du système. En 1974, l’historien britannique Hugh Tinker compare l’engagisme à l’esclavage dans son ouvrage A New System of Slavery : the Export of Indian Labour Overseas, 1830-1920 (Hansib Publishing, Ltd). En 1852, le décret du 27 mars restreint la mobilité des travailleurs, lesquels ne peuvent négocier ni leur salaire, ni la durée et les conditions de leur contrat. Antoine Sadeyen est issu de la troisième génération de sa lignée. Son arrière-grand-père, Palany Sadeyen, a été recruté par des mestry indiens en 1881, à l’âge de 10 ans, « trompé et attiré par des bonbons », raconte l’auteur de Moi, Sadeyen Palany 1871-1950 – Engagé indien à la matricule 114 282, un livre auto-édité dans lequel il retrace le parcours de son grand-père.
« Le même mode opératoire que les esclavagistes »
Après avoir été placé dans un entrepôt d’une ville côtière, selon « le même mode opératoire que les esclavagistes », Palany Sadeyen embarque sur le bateau La Marguerite, direction La Réunion et Le Lazaret de la Grande-Chaloupe où il est mis en quarantaine, comme tous les engagés, là encore dans des conditions déplorables. Palany Sadeyen travaille ensuite dans une plantation, à une quinzaine de kilomètres de Stella. En 1909, il part pour Villèle, dans l’usine sucrière de l’habitation des Desbassayns, l’une des familles les plus fortunées de La Réunion et pionnière de l’industrie sucrière de l’île.
Mon père, dernier fils de la fratrie, a lui aussi travaillé comme cultivateur, puis en tant que domestique avec un contrat d’engagé. Il devait tout son temps au propriétaire, même quand il rentrait le soir. Il fallait qu’il nourrisse les animaux, les jours fériés comme le dimanche. Où est la liberté dans ces conditions ? Les engagés ne pouvaient pas sortir de la limite du camp, il fallait un laissez-passer. Si on les retrouvait à l’extérieur, on leur ôtait une journée de travail ou bien ils étaient considérés comme déserteurs. Ils étaient confinés et dépendaient du camp.
L’historien réunionnais Sudel Fuma propose ainsi de remplacer, en 2001, le terme d’engagisme par celui de servilisme. À 80 ans, Abady Egata Patché, descendant d’engagés indiens de Saint-Paul, milite pour que ce système soit reconnu comme crime contre l’humanité au même titre que l’esclavage. Bien connu du paysage réunionnais, ce patron d’une entreprise de BTP saint-pauloise a porté plainte, via son association La Mémoire de crève-cœur, contre l’État français auprès du procureur de la République de Saint-Denis de La Réunion en 2022, puis en 2025. Ses deux plaintes n’ont pas abouti.
« Les engagés avaient peur »
Son combat semble isolé et peu audible sur l’île. Solange Insuffo, par exemple, souhaite aller de l’avant. Pour elle, le devoir de mémoire prime sur le combat judiciaire même si cette Africaine revendiquée, ou cafre – comme on appelle les Afrodescendants de La Réunion, reconnaît la dureté du système engagiste. Son grand-père, logé sans eau ni électricité sur la propriété de l’engagiste, était lui aussi appelé en pleine nuit pour réaliser des tâches gratuitement, et ce, sous la menace d’un gardien armé d’un fusil. « C’est une forme d’esclavage. Les engagés avaient peur, ils étaient obligés de se soumettre. » De son côté, Karine Araye tranche. « On veut de l’apaisement. On est fiers de notre société créole. On ne veut pas créer de crispations. »
L’harmonie de la société réunionnaise, notamment dans le rapport aux cultes, est mise en avant, justifiant par là même une exposition relativement consensuelle. « J’ai reçu une éducation catholique car c’était la norme, glisse Luçay Soubaya Permalnaïck, auteur de Langaman, ou l’amour érigé en dogme de vie, un roman édité grâce à la région Réunion. Avec des parents d’origine indienne, j’ai également baigné dans la pratique syncrétique de l’hindouisme. Il y a aussi des musulmans parmi les Réunionnais, et toute cette mixité ne nous gêne pas du tout », assure-t-il. Lors de la commémoration en hommage aux travailleurs engagés qui s’est tenue en novembre 2025 au Lazaret de la Grande-Chaloupe, toutes les communautés étaient représentées : tamoule, chinoise, kaf, musulmane. Cette édition a été marquée par l’ouverture d’une nouvelle plateforme de consultation de registres d’engagés, réalisée avec l’Institut du monde réunionnais et les archives départementales, pour qui voudrait se lancer dans la recherche de ses ancêtres.
Des stèles sont installées un peu partout sur l’île, principalement à la mémoire des Indiens. Accolée au temple tamoul Maha Vishnou de la Saline, à Saint-Paul, une dalle a été érigée en hommage à Rangapamodély Souprayenmestry. Frédéric Souprayenmestry, l’un des 1 600 descendants de celui que l’on surnomme l’Indien, l’a fait construire en 2008. La famille d’Antoine Sadeyen a quant à elle demandé au maire de Villèle de baptiser une petite rue au nom de son grand-père Sabady, la majeure partie de ses descendants vivant dans la commune. Une plaque commémorative a, en outre, été scellée à son nom à Saint-Leu en 2024. Les initiatives du genre se multiplient à mesure que les récits s’immortalisent sur papier. Pour que personne n’oublie les « zarboutans », le nom créole donné aux passeurs de mémoire. De leur côté, les équipes du musée espèrent faire circuler l’exposition au musée de la Porte-Dorée, à Paris, ou encore au Mucem, à Marseille. Pour que ce pan de l’histoire coloniale, pour l’heure absente des manuels scolaires, intègre enfin le roman national.
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1L’historienne Michèle Marimoutou est l’autrice de plusieurs ouvrages dont Immigrants indiens, engagement et habitations sucrières : La Réunion (1860-1882) (Université populaire, 1986) et Les Engagés du sucre (L’Harmattan, 2004).
2Un ouvrage est également disponible : Krystel Gualdé, L’Abîme, Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830), PU de Rennes et Éditions du château des ducs de Bretagne, novembre 2021, 316 pages, 29,95 €.
3L’historienne Michèle Marimoutou est l’autrice de plusieurs ouvrages dont Immigrants indiens, engagement et habitations sucrières : La Réunion (1860-1882) (Université populaire, 1986) et Les Engagés du sucre (L’Harmattan, 2004).
4Un ouvrage est également disponible : Krystel Gualdé, L’Abîme, Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830), PU de Rennes et Éditions du château des ducs de Bretagne, novembre 2021, 316 pages, 29,95 €.