
ÉDITO
CE QUI PERSISTE ET CE QUI N’EST PLUS
Voir ou revoir Bamako, le film du Mauritanien Abderrahmane Sissako sorti en 2006, disponible sur la plateforme de France TV jusqu’au 31 août1, produit un trouble étrange. On est saisi de vertige au spectacle d’un passé qui paraît déjà si lointain et si proche à la fois, dix-neuf ans après la sortie de l’œuvre.
Bamako est un film de procès singulier, tourné en plein air dans la cour d’une maison familiale de la capitale, où un tribunal de fiction juge l’ordre mondial occidental imposé au peuple malien. De vrais avocats, dont deux Français, plaident pour l’accusation et la défense tandis que de vrais acteurs de la société civile portent la charge. La vie quotidienne qui se déploie dans la cour sert de toile de fond du procès et de représentation en miniature de la société malienne.
Vu de 2025, Bamako frappe d’abord par sa désuétude. Les aspirations démocratiques et sociales qui y sont défendues – au service d’un rééquilibrage des rapports de force mondiaux pour davantage de justice, de dignité et de richesse – semblent de prime abord ne plus être à l’honneur au Sahel. Mali, Niger et Burkina Faso sont désormais gouvernés par des juntes brutales, qui ont carrément renoncé à la démocratie, aussi bien comme régime que comme idéal de liberté. Dans ces trois pays, la guerre s’est imposée au cœur de l’agenda, sous les coups des groupes armés djihadistes nés à la fin des années 2000 et dont l’expansion dévore progressivement la région. La paix, en 2006, n’était pas un sujet. À cet égard, le fossé saute aux yeux avec une séquence burlesque incrustée dans le procès, qui représente une parodie cruelle de western dans les rues de Tombouctou – parabole de la prédation occidentale. Depuis près de quinze ans maintenant, ce ne sont pas des cow-boys états-uniens qui tuent femmes et enfants dans les rues de la cité aux 333 Saints, mais des combattants locaux en djellaba et en turban. On sursaute encore, malgré soi, à la vue des avocats français mêlés, comme si c’était tout fait naturel, à leurs confrères maliens. Image de complicité impensable aujourd’hui, à une époque de méfiance et de rejet assumé de la présence européenne, et surtout française.
Pourtant, en y réfléchissant, Bamako raconte aussi le présent. Les rapports de force mondiaux, la dette, l’appétit pour les ressources du sous-sol, vilipendés par les témoins appelés à la barre par Sissako, sont plus que jamais d’actualité. Peut-on d’ailleurs encore le discuter, depuis que Donald Trump en a fait le socle de la nouvelle diplomatie états-unienne parfaitement assumée ? La migration clandestine, qui fait l’objet d’une autre séquence de fiction incrustée dans le récit principal, cette fois dramatique, est toujours là aussi, au centre de l’agenda, plus encore qu’en 2006. C’est désormais, à part la guerre en Ukraine, la principale préoccupation de l’Union européenne et de ses États membres, au prix d’une hécatombe d’Africains en Méditerranée et dans le Sahara.
La vie quotidienne des Maliens, non plus, n’a guère changé. On imagine que Sissako pourrait filmer la même cour en 2025, avec la même tendresse : un malade qui s’éteint dans une chambre, fenêtre ouverte sur la rumeur du dehors, des enfants qui élèvent d’autres enfants, des couples qui se déchirent, une coopérative féminine de teinture artisanale qui barre la cour de bazins bariolés, un policier qui tue le temps, un photo-journaliste errant à la recherche de sa pitance, un gardien qui se fait graisser la patte, un vendeur de fausses lunettes de soleil Gucci, un robinet collectif qui distribue l’eau de tous les foyers...
Finalement, la différence la plus frappante se trouve surtout dans le ton, dans l’ambiance générale. Les acteurs de Sissako sont graves, certes, mais ils se prêtent, pour le film, à un exercice créatif et ludique. Comme avant eux les mouvements étudiants des années 1980, avec leur théâtre subversif en bambara. Théâtre de rue, reggae, rap, chanson populaire, cinéma, mode : la lutte fut longtemps joyeuse, créative, drôle, foisonnante, insolente. Ce qui produit en nous, peut-être, la plus grande nostalgie, c’est la disparition – pour le moment – du spectacle de cette effervescence juvénile, désormais écrasée par les belligérants au conflit dont l’humour n’est certes pas la plus grande des qualités.
Pourtant, la structure démographique de la région n’a pas changé depuis 2006. L’Afrique de l’Ouest conserve toujours les records du monde de la fécondité et de la croissance démographique, sur une planète dont la population générale vieillit. Elle est toujours peuplée aux trois quarts de jeunes et de très jeunes. Et pourtant, en ce qui apparaît décidément comme une fin d’époque, deux vieillards se présentent, dans les prochaines semaines, aux suffrages des Camerounais (le 12 octobre) et des Ivoiriens (le 25 octobre). Au nom, précisément, de la démocratie jadis tant rêvée et, pour le moment, crépusculaire.
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À LIRE
LA DÉMOCRATIE AFRICAINE POUR LES NULS
C’est une chose de démonter certaines idées reçues, c’en est une autre de démontrer pourquoi elles sont fausses. C’est ce à quoi s’attelle, avec succès la plupart du temps, mais parfois de manière trop succincte, le journaliste Ousmane Ndiaye dans le dernier né de la collection des petits livres jaune de Riveneuve, une maison d’édition parisienne. Son titre : L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril.
Avec cet essai, qui prend parfois la forme d’un pamphlet, l’ancien rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde s’est fixé un objectif : démontrer que l’Afrique est soluble dans la démocratie, et ainsi battre en brèche un discours qui n’a cessé d’être rabâché ces dernières décennies – autant par les « afropessimistes », une « famille » de pensée dans laquelle on trouve bien souvent des nostalgiques de la colonisation et d’indécrottables paternalistes, que par celles et ceux qui se présentent comme des « néopanafricanistes » et qui défendent parfois une vision mythifiée, voire fantasmée, de l’Afrique précoloniale, tout en vantant ad nauseam les vertus des régimes militaires –, selon lequel le continent africain ne serait pas « fait » pour la démocratie.
« Faux », soutient Ndiaye, à condition que l’on s’entende sur cette notion. Dès l’introduction, il tient à rappeler qu’il ne s’agit pas, pour lui, de prendre la défense de la « démocratie à l’occidentale » – et notamment de sa version minimaliste, qui consiste à organiser des élections tous les quatre ou cinq ans – que l’Europe a tenté d’imposer au fil des siècles, mais au contraire de « ré-universaliser l’idée de démocratie, le gouvernement du peuple », de rappeler qu’elle existait avant la colonisation européenne, sous des formes diverses, et ainsi de « renverser la perspective dangereuse du relativisme démocratique et de ses grilles de lecture biaisées ».
Dans un premier temps, l’auteur décrypte un certain nombre de ce qu’il appelle des « mythes », des opposants historiques qui ont trahi leur combat (Laurent Gbagbo, Alpha Condé, Abdoulaye Wade) au « populisme médiatique » d’Alain Foka, en passant par la fameuse « démocratie malienne », si surcotée, ou encore le discours de La Baule de François Mitterrand et les conférences nationales qui ont suivi. Évoquant « les fictions démocratiques », il soulève la question de la démocratie telle qu’appliquée dans bien des pays du continent depuis une trentaine d’années, et qui arrive aujourd’hui à bout de souffle. Mais, affirme-t-il, cette version tronquée de la démocratie ne doit pas nous aveugler : une autre version est possible.
Décryptant dans une deuxième partie le « déni » des « nouveaux panafricanistes », la vraie cible de ce livre, il s’attaque, dans la troisième partie, au « péril kaki », en détaillant la dérive dictatoriale des juntes militaires qui ont pris le pouvoir ces dernières années au Sahel, et qui, sous couvert de souverainisme, sont présentées par leurs soutiens comme des exemples à suivre en matière de décolonisation. Il rappelle ainsi que les militaires ont, dans nombre de pays du continent, joué un rôle politique majeur durant de très longues périodes depuis les indépendances, et qu’ils sont tout aussi comptables que les civils des « échecs » politiques et économiques.
À lire : Ousmane Ndiaye, L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril, Riveneuve, Paris, 2025, 176 pages, 10,50 euros.
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