
Envoyé spécial au Liberia.
Mille cinquante kilomètres. C’est la longueur estimée du fleuve Bandama, dont le lit serpente du nord au sud sur l’axe central de la Côte d’Ivoire. Vu d’un satellite, ses flancs sont parsemés de dégradés ocres. Sur certains segments, les berges ne présentent plus aucune végétation, le sol ayant été méticuleusement « lavé » par la frénésie des chercheurs d’or.
On peut aussi apercevoir quelques taches sombres au milieu de l’eau. Il s’agit de dragues, du nom de ces plateformes flottantes traditionnellement utilisées pour nettoyer les fonds fluviaux. Leur déploiement à proximité des ports ou des débarcadères constitue une pratique courante de par le monde. En Afrique de l’Ouest, elles sont détournées de leur usage habituel par de petites équipes en quête du précieux métal jaune.

Dans un lacet du Bandama, une ribambelle de jeunes garçons se relaient sous un soleil de plomb pour faire marcher le bruyant dispositif. D’abord réticents en présence d’étrangers, certains finissent par prendre la pose. Questionnés sur l’origine de leur activité, ces adolescents, pour la plupart originaires du Sahel, pointent du doigt le Liberia voisin, qualifiant leurs machines de « dragues libériennes ».
Une technologie apparue à l’époque coloniale
« Les dragues ont été introduites en Afrique de l’Ouest dès l’époque coloniale », note Hugo Dory-Cros, doctorant en anthropologie économique à l’École des hautes études en sciences sociales, dont les travaux portent sur l’exploitation de l’or dans la sous-région. « C’était principalement le fait d’opérateurs européens qui cherchaient à contourner les contraintes logistiques de territoires difficilement accessibles par voie terrestre. »
Tandis que certaines dragues aspirent le sable de la berge, les « dragues libériennes » ratissent le fond des fleuves. « Cette méthode a été inventée au Liberia, d’où le surnom qui est resté avec le temps », explique Guy Kossonou, un constructeur de machineries extractives qui dirige la société Kosstechnologie. En Côte d’Ivoire, où la technique est arrivée dans le sillage de la crise post-électorale de 2010-2011, « les premiers à avoir importé ce type de drague étaient les Maliens, poursuit-il. Ce sont toujours eux qui maîtrisent le plus cette filière. » Aujourd’hui, ces objets flottants sont visibles dans toute la sous-région, du Sénégal jusqu’au Nigeria.
L’exploitation artisanale – le plus souvent illégale – est en première ligne du boom aurifère à l’œuvre en Afrique de l’Ouest. Dans le rapport1 « Sur la piste de l’or africain », publié en 2024, l’organisation indépendante SwissAid considère qu’au moins la moitié de la production totale du continent échappe à tout cadre réglementaire. L’équivalent de 30 milliards de dollars (26 milliards d’euros) pour la seule année 2022. Parmi les principales sources d’or répertoriées figurent le Mali et le Ghana, deux pays ouest-africains où l’orpaillage fluvial est significatif.
La méthode libérienne présente de sérieux avantages. « Ce type de drague permet d’atteindre des couches profondes des fleuves autrement inaccessibles », analyse Hugo Dory-Cros. Le caractère mobile permet, par ailleurs, d’échapper aux dispositifs de surveillance.
« Des accidents arrivent. Certains meurent »
Après avoir quitté le goudron du comté River Gee, dans l’est du Liberia, il faut encore plus de trois heures pour atteindre le fleuve Cavally, la frontière naturelle avec la Côte d’Ivoire. Puis il faut parcourir dix kilomètres de forêt, à moto, en pirogue et à pied. Un campement d’orpailleurs apparaît enfin. À Patake, les boutiques faites de bois et de bâches en plastique côtoient des cases en terre. Sur la berge, de nombreuses dragues sont amarrées. « L’or était déjà exploité du temps de nos grands-parents », raconte Philip, cigarette vissée entre les doigts. Plusieurs habitants du campement affirment que ces dragues sont davantage états-uniennes que libériennes. Fondé au XIXe siècle par d’anciens esclaves africains-états-uniens, le deuxième État noir indépendant (1822) après Haïti a toujours maintenu des liens économiques forts avec les États-Unis, si bien que les premières pompes nécessaires au montage de ces dragues étaient de fabrication états-unienne.
La plateforme métallique se maintient à flot au moyen de bidons remplis d’air. Elle est surmontée par un puissant moteur, lui-même relié à une pompe à sable. Sous l’eau, un imposant tuyau est guidé par un plongeur afin d’aspirer le fond du fleuve. Le torrent de sédiments qui en ressort finit sa course sur une succession de tapis inclinés de sorte à séparer l’or sous l’effet de sa propre gravité.

Muni d’une combinaison et d’un masque, Oscar est l’un des hommes-grenouilles qui plongent et remontent à la surface pendant deux heures, la durée des roulements des équipages composés de six personnes. Le plongeur est suspendu à la vie par une corde, avec un maigre tuyau d’oxygène coincé entre les dents. « Avec l’eau trouble, quand le tuyau se perd, on ne voit plus rien, on ne sait plus où on est, explique Philip. De nombreux accidents arrivent comme ça. Certains meurent. »

En fin de journée, l’or est revendu au Liberia ou en Côte d’Ivoire, au prix pratiqué par les acheteurs (environ 80 euros le gramme lors du reportage, en juin 2025). Les gains sont partagés entre le « patron » – le propriétaire de la drague – et ses travailleurs.
Un cinquième d’une piscine olympique par heure
Mais quels circuits permettent à de tels équipements de parvenir jusque dans des zones fluviales reculées ? Direction Monrovia, la capitale libérienne, située 650 kilomètres à l’ouest par la route. Perché au-dessus de la côte Atlantique, son centre historique porte encore les stigmates des guerres civiles qui s’y sont succédé entre 1989 et 2003. Au bout, la zone portuaire baptisée « Freeport ».
À quelques mètres des débarcadères, dont l’accès est empêché par d’épais barbelés, fourmillent plusieurs centaines de revendeurs en tout genre. Derrière une allée de ferrailleurs, les portes d’une discrète boutique ouvrent sur un stock de pompes à succion, les mêmes que celles qu’on harnache aux dragues. Si les modèles états-uniens furent les premiers à investir ce marché, ils ont depuis longtemps été remplacés par du made in China.

Neuves, les machines se négocient 1 300 dollars pièce. Parti de Monrovia, le commerce d’équipements destinés à draguer les fleuves a désormais conquis toute l’Afrique de l’Ouest. Un « kit » complet oscille à ce jour entre 6 000 et 9 000 euros. Ce coût « raisonnable », du moins aux yeux de certains investisseurs, « combiné à une importante capacité d’extraction, en fait un outil redoutable », estime Hugo Dory-Cros. Avec sa capacité d’aspiration de 400 m3/heure, une motopompe classique, de huit pouces de diamètre, déplace presque le cinquième d’une piscine olympique toutes les soixante minutes.
La délicate lutte contre les dragues
L’utilisation sauvage de ces dragues a de nombreuses conséquences écologiques. À commencer par la mise en suspension des sédiments qui affecte la capacité de reproduction des espèces aquatiques, en plus de faire fuir durablement certains mammifères, à l’instar de l’hippopotame. « Même si l’activité tend aujourd’hui à se faire en aval des villages, il était courant que du mercure soit utilisé à même la drague et ensuite massivement rejeté dans les cours d’eau, ajoute Hugo Dory-Cros. Les populations dépendantes de la pêche sont confrontées à la raréfaction des ressources et au risque de bioaccumulation toxique dans les poissons consommés. »
En 2019, le gouvernement du Liberia a bien essayé de se saisir du problème en interdisant l’utilisation des dragues. Mais, faute de moyens suffisants, la lutte paraît perdue d’avance sur un territoire hostile aux incursions humaines, recouvert à 70 % de forêt. Depuis Monrovia, la branche libérienne de l’Extractive Industries Transparency Initiative (EITI), chargée de veiller à la conformité des activités extractives, se félicite pourtant de revenus records pour l’État. Selon le dernier audit de l’organisation, l’industrie minière aurait généré 140 millions de dollars de taxes en 20222. Ce chiffre, fruit de l’activité du secteur formel, ne dit rien de l’orpaillage illégal. À ce sujet, l’EITI préfère renvoyer la balle au gouvernement. Dans les bureaux du ministère libérien des Mines, le personnel ne dispose même pas d’une cartographie du potentiel géologique à l’échelle nationale.
Dans la sous-région, les initiatives se multiplient pour tenter de limiter l’extraction illégale de l’or et ramener dans le giron des États des taxes potentielles. Le 8 juillet, le Ghana a lancé une force militaro-policière qui rémunèrera les informateurs civils à hauteur de 10 % des saisies d’or effectives3.
« Une pompe est facilement remplaçable »
La Côte d’Ivoire, où le recours aux dragues est proscrit par l’actuel Code minier4, s’est doté du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GSLOI). Né d’une ordonnance5 du président Alassane Ouattara de 2021, le GSLOI est doté de cinq cents agents.
Sous le couvert de l’anonymat, un colonel confirme la complexité d’intervention sur des bras de fleuves isolés. Drones de surveillance et zodiacs sont ici indispensables afin de saisir puis de détruire les installations. « Pour les dragues, il faut démanteler toute la structure, car une pompe ou un moteur sont facilement remplaçables », raconte le gradé. Mais la difficulté persiste au niveau des filières d’approvisionnement. « L’équipement des dragues est aussi utilisé à d’autres fins, agricoles par exemple. On ne peut pas systématiquement saisir les motopompes auprès des revendeurs », dit-il.
En attendant, les « dragues libériennes » continuent de ratisser les fleuves d’Afrique de l’Ouest. L’or qui en est extrait, difficilement traçable, prend la route des deux principaux pôles mondiaux du traitement aurifère : les Émirats arabes unis et la Suisse. Avant de rejoindre les vitrines des bijouteries et les coffres-forts du monde entier.

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1« Sur la piste de l’or africain », SwissAid, 2024. Disponible en PDF ici.
2Les recettes totales provenant du secteur extractif minier se sont élevées à 140,64 millions de dollars au cours de la période allant du 1er juillet 2021 au 31 décembre 2022. Le rapport est disponible en PDF ici.
3The Presidency, Republic of Ghana, « President Mahama inaugurates GoldBod task force », 8 juillet 2025.
4L’article 113 du Code minier ivoirien, daté de 2014, précise qu’il est interdit de prospecter dans le lit des cours d’eau ainsi que dans une zone de 100 mètres autour de ceux-ci.