La lettre hebdomadaire #224

Afrique-France. Une loi sur la restitution des biens culturels insuffisante

Negro Masks de Malvin Gray Johnson (1932)
© Collection du musée de l’université de Hampton.

ÉDITO

RESTITUTION DES BIENS PILLÉS PAR LA FRANCE : UNE LOI INSUFFISANTE

Lorsque Vincenzo Peruggia, un vitrier italien de 32 ans, est arrêté en décembre 1913 dans son appartement de Florence pour le vol de La Joconde, le célèbre tableau de Léonard de Vinci exposé au Musée du Louvre, à Paris, il n’a aucun droit de regard quant aux conditions de restitution de l’œuvre. Ce qui paraît bien normal, bien qu’il y aurait eu beaucoup à dire.

Vincenzo Peruggia a motivé ce vol par la volonté de rendre le « Portrait de Mona Lisa », acquis auprès d’un assistant du peintre par le roi François Ier en 1518, à sa patrie d’origine. Il espérait sans doute en tirer une récompense. Au lieu de cela, il écope de sept mois de prison, et La Joconde, après une tournée italienne d’une année, est rendue au Louvre, où elle est toujours exposée plus d’un siècle plus tard.

L’ouvrier du bâtiment et l’Italie auraient pu s’inquiéter de la sécurité de cette œuvre inestimable : après tout, quelle garantie offrait la France pour qu’un tel larcin ne se reproduise pas et que le tableau ne disparaisse pas à tout jamais ? Vincenzo Peruggia, le voleur, aurait sûrement été considéré comme particulièrement culotté et impudent s’il avait tenté d’imposer une telle conditionnalité.

En quoi le destin d’un bien volé et rendu à son propriétaire légitime regarde-t-il l’auteur du braquage ? La France estime, elle, être dans son bon droit en imposant des critères de restitution à un autre pays qui réclame le retour de biens culturels dérobés durant la colonisation. Le « projet de loi relatif à la restitution de biens culturels provenant d’États qui, du fait d’une appropriation illicite, en ont été privés » adopté le lundi 13 avril par le Parlement (après avoir été votée par le Sénat), conditionne ainsi ces retours à des « engagements formels de l’État demandeur ».

Le texte doit faciliter la restitution des œuvres volées entre 1815 et 1972 (un espace temps contestable puisqu’il écarte la période napoléonienne, riche en pillages), notamment en remettant en cause le principe d’inaliénabilité de ces œuvres. Ce concept considère qu’elles n’appartiennent pas à l’État français mais au peuple, ce qui complexifie les retours puisque chaque restitution doit être avalisée par le Parlement.

Désormais, « un comité scientifique [sera] constitué en concertation avec l’État demandeur afin de représenter les deux États de manière paritaire » qui « établit un rapport détaillant les travaux conduits et déterminant la liste des biens culturels ». Pour la théoricienne féministe décoloniale et antiraciste Françoise Vergès, ce dernier point n’est pas satisfaisant. Interrogée sur cette loi par France 24 le 13 avril, elle estime qu’il faudrait « mener un véritable inventaire ».

Pour cela, elle propose de permettre à des artistes et à personnes des pays qui ont été pillés de venir librement en France, de leur faciliter l’obtention de visas, l’accès à des bourses et, bien sûr, à la documentation et aux archives. L’autrice de Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée (La Fabrique, 2023) rappelle qu’il y a « des milliers d’objets dans les réserves et il serait intéressant d’avoir un vrai catalogue ». « Cette étape est indispensable pour que les pays concernés puissent faire des demandes en connaissance de cause ».

Dans un amendement adopté par l’Assemblée nationale, le groupe écologiste a suggéré que « l’État publie annuellement une liste des biens culturels appartenant aux collections publiques dont la provenance est déjà identifiée comme incertaine ou susceptible de relever d’une appropriation illicite, accompagnée des informations disponibles relatives à leur origine et aux conditions de leur acquisition ». Selon eux, il s’agit de rééquilibrer « une asymétrie d’information entre les institutions détentrices des biens et les États susceptibles d’en avoir été spoliés ».

Avant toute restitution, l’État français demandera une garantie de « conditions de conservation du bien culturel restitué, conformément aux standards internationaux applicables en matière de préservation du patrimoine », mais aussi « l’accessibilité du bien au public dans l’État demandeur » et « la protection juridique du bien contre toute aliénation, exportation illicite ou appropriation privée ». Il en sera ainsi pour les 150 000 biens qui dorment dans les 237 musées français (dont près de 70 000 rien qu’au Quai Branly).

Que faut-il comprendre derrière l’expression « standards internationaux » ? Ce critère impose d’emblée la notion selon laquelle un seul modèle de musée serait en mesure de conserver correctement des œuvres. Dans un entretien accordé à Afrique XXI, Françoise Vergès expliquait que les musées, tels qu’ils ont été standardisés en Europe, sont une invention occidentale et « des dépôts de voleurs » : « Les Européens ne sont pas les gardiens légitimes et universels de ces trésors » et « c’est aux peuples de décider » de la manière dont les artefacts doivent être restitués, conservés et exposés, alors que le continent africain ne regroupe que 0,8 % de tous les musées du monde.

L’État demandeur devra donc s’acquitter de la construction d’un musée basée sur le modèle de ceux des pays qui l’ont pillé. De nombreux pays n’ont même pas les moyens d’acquérir certaines des œuvres dérobées qui ont été financiarisées sur les marchés de l’art et qui ont atteint des cotes invraisemblables. Alors, où trouveront-ils les moyens de construire des établissements répondant à ces « standards internationaux » ? Peut-être en empruntant aux mêmes États prescripteurs ?

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À LIRE

PASCAL NNAKA BOROTO, TALENTUEUSE PLUME DU KIVU

Un pays écartelé, éventré, pillé, rançonné, enjeu muet de convoitises, d’affrontements et d’interminables négociations. On croyait tout savoir des heurs et malheurs de la République démocratique du Congo (RD Congo), du pays de Lumumba, de Mobutu, de Kabila et de Tshisekedi père et fils. Mais derrière les leaders, les chefs de guerre ou de factions, que savons-nous vraiment de son peuple ? Certes, des musiciens, des danseurs, des peintres, des sculpteurs ont depuis longtemps brisé le glacis de l’ignorance et, pour la première fois, en 2026, des artistes congolais vont même être présents à la Biennale de Venise. Mais les souffrances des populations de l’est du pays, après trois décennies de guerre, n’avaient guère inspiré les écrivains locaux.

C’est pour cela que Pascal Nnaka Boroto incarne une surprise totale : il n’a que 24 ans, n’est jamais allé plus loin que Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, où il est né, et Goma, la capitale du Nord-Kivu, cernée par les camps de déplacés. Il a pourtant osé aborder l’indicible avec un premier ouvrage, Le Nom de ma mère (éditions JC Lattès), qui vient de recevoir le prix Voix d’Afrique, décerné par les éditions JC Lattès en partenariat avec la Cité internationale des arts et RFI.

C’est depuis Goma qu’il s’est décidé à envoyer à Paris un manuscrit éminemment personnel : l’évocation de sa mère, Solange Lusiku, trop tôt emportée par la maladie.

Durant les décennies qui ont suivi la chute du dictateur Mobutu Sese Seko, Solange Lusiku fut la rédactrice en chef, ou plutôt la cheville ouvrière, d’un journal, Le Souverain libre, diffusé depuis Bukavu dans tout l’est de la RD Congo et, pour des raisons matérielles, longtemps imprimé dans des capitales voisines, Bujumbura (Burundi) ou Kampala (Ouganda).

Pionnière d’un journalisme indépendant et de qualité, saluée par plusieurs prix internationaux, éditorialiste implacable, Solange Lusiku suscitait la crainte des puissants et l’admiration de ses lecteurs qui se passaient « Le Souverain » de main en main. Mais aux yeux de son fils, qu’elle appelait Pascovich et qu’elle poussa vers les meilleures écoles de la province, elle était d’abord une maman adorée, et sa disparition entraîna un effondrement chez le jeune homme.

L’adolescent, durant de longues années, fut partagé entre le rejet de l’écriture et son attraction, comme s’il s’agissait de punir sa mère pour l’avoir abandonné, ou de se flageller pour simplement avoir songé à faire comme elle…

Lorsqu’il se décide enfin à prendre la plume, Pascal Boroto, avec une délicatesse infinie, emmène ses lecteurs dans les méandres de sa jeune vie. Il retrouve les textes et les engagements de sa mère, et décide finalement de suivre ses traces dans les quartiers populaires de Bukavu, sur les collines et les chemins boueux. Comme elle jadis, il écoute, il note, il vérifie. Il se heurte aux refus, aux silences. À la peur aussi.

Lorsqu’un jour il se décide à gagner Goma, la capitale du Nord-Kivu, il y retrouve des membres de sa famille qui lui expliquent que, derrière l’allure de carte postale et le vernis des apparences, une tension sourde habite la ville, comme le grondement du volcan. À la vue des camps, qui ne sont ni des abris ni des refuges, et au contact de ce qu’il appelle un « raccourci de la douleur et de la résistance congolaise », l’auteur en vient à conclure que son pays « n’est pas un espace à parcourir, mais une désillusion à vivre ». Se souvenant de la fatigue de sa mère, de « cette attention grave qu’elle mettait à taper ses éditoriaux », il éprouve, lui, le besoin brûlant « de dire le mal de Goma », d’écouter le récit des vies, « de les ramasser comme des pierres après l’orage ».

Ce qui l’amène, une fois encore, à bifurquer, quittant le journalisme pour devenir « collecteur de données » auprès d’un organisme congolais, le Fonds national de réparation des victimes de violences sexuelles liées aux conflits (Fonarev). D’un camp de déplacés à l’autre, le jeune homme découvre que « des populations entières ont été sacrifiées pour le coût, le prix, la rente du sol », et il conclut que « l’économie mondiale semble prospérer sur les cadavres de ceux qui vivent au-dessus des minerais du Congo ».

Peu à peu, sans l’avoir vraiment souhaité, Pascal Boroto se retrouve ainsi « sur la même ligne que sa mère », et il confie à Afrique XXI : « Elle marchera toujours avec moi, les voix que je recueille me suivront à jamais… » C’est pour cela que l’auteur, soucieux de faire entendre les histoires qui lui ont été confiées, a créé l’association « La Voix des oubliés ».

Un écrivain est né. Un porte-parole aussi.

Colette Braeckman

À lire : Pascal Nnaka Boroto, Le Nom de ma mère, JC Lattès, mars 2026, 208 pages.
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SUR NOS ÉCRANS RADARS

LE MILITANT PANAFRICAIN PRO-AES KEMI SEBA ARRÊTÉ EN AFRIQUE DU SUD

Arrêté mercredi dernier en Afrique du Sud, Kemi Seba pourrait prochainement être extradé vers son pays, le Bénin – il a été déchu de sa nationalité française en 2024 –, pour subir un procès. Cotonou le soupçonne d’avoir joué un rôle actif dans la tentative de coup d’État du lieutenant-colonel Pascal Tigri de décembre dernier et avait lancé un mandat d’arrêt international contre lui. Lors de la tentative de putsch, Kemi Seba avait publié des vidéos appelant le peuple béninois à soutenir les mutins. Soutien des gouvernements des pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), il est aussi proche des réseaux russes en Afrique.

Si Afrique XXI ne lui a jamais consacré d’article (excepté un édito critiquant la décision de Paris de lui retirer sa nationalité française), l’idéologie qu’il porte, l’« ethnodifférentialisme », a été longuement déconstruite dans nos colonnes par le politiste Stéphane François. Selon cette théorie, formulée par des penseurs français d’extrême droite, les différentes cultures ou les différentes « civilisations » seraient incompatibles et il faudrait les séparer pour les préserver. En clair : les Européens (blancs) en Europe et les Africains en Afrique. Un discours identitaire, raciste, anti-universaliste, opposé à toute forme d’assimilation culturelle, de migration ou de métissage. En bref, le miroir africain de l’extrême droite européenne et états-unienne.

À (re)lire : Grand remplacement, le nouveau masque du racisme
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

RIE GUERRE CIVILE AU SOUDAN. TROIS ANS D’IMPASSE
Le mépris du droit international dans un silence (presque) total
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Par Clément Boursin

À Khartoum, le système de santé est à terre
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Les monts Nouba rattrapés par les combats
Reportage Avec l’intensification de l’utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d’un mouvement d’indépendance se croisent à la ville comme à l’hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).
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Est de la RD Congo. Une paix bon marché et des médias muselés
Analyse Les troupes rwandaises se sont retirées de l’est de la RD Congo, alors que le président Paul Kagame niait leur présence. Une situation qui ne rassure guère la population, prise entre les forces congolaises et le groupe rebelle AFC/M23, déjà accusé d’exactions, notamment contre des journalistes.
Par Colette Braeckman

IN ENGLISH

Sudanese civil war. The Nuba Mountains caught up in the fighting
Report In Sudan’s remote south, war is closing in on a long-marginalised region, where civilians, medics and displaced families are once again paying the price. This report was produced between 14 and 18 March (photos by Marco Simoncelli).
Par Buster Emil Kirchner et Marco Simoncelli

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