
L’atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s’entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l’État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n’existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.
À l’aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d’un patient à l’autre, suivi d’une poignée d’infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s’arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d’interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.
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Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan). -
Le docteur Tom Catena s’occupe de patients au Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
« La triste réalité, c’est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l’abdomen, ils n’arrivent généralement pas jusqu’ici », explique Tom Catena, d’une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.
Une nouvelle ligne de front
Il n’existe pas vraiment de réseau d’ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n’y a aucun service d’urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu’un ». Les rares connexions avec Starlink ont été coupées avec l’intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l’ennemi », explique le docteur.
La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l’arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l’on ne vient qu’en dernier recours, la guerre s’imprime désormais dans les corps.

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces d’intervention rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l’une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l’intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins – faisant de cette guerre la plus grande crise de déplacement. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.
Le Kordofan du Sud est devenu l’un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d’accès. Depuis fin 2025, la région s’est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l’usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.
« Ma famille était heureuse que je survive »
Dans cette région, elles se sont alliées au SPLM-N, un mouvement politico-militaire fondé en 2011 après l’exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l’indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d’autonomie pour les populations locales. Le mouvement s’est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre aujourd’hui un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s’est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.
Dans cette guerre où l’usage des drones s’est imposé comme une arme centrale, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l’établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l’hôpital d’Al-Jabelen, dans l’État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d’une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.
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Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d’une attaque de drone près d’un marché à Kauda (État du Kordofan du Sud, Soudan). -
Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.
« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, frappant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul traditionnels nuba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d’une attaque de drone près d’un marché à Kauda. Aujourd’hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j’allais mourir. Mais la vie n’est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.
Une extension de la guerre aérienne
Jusqu’à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d’une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l’Afrique de l’Est au sein d’Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s’inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les frappes contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d’insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »
D’après une analyse des données d’Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d’une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu’elle provoque. Partout, des familles entières venues d’autres régions du pays s’installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant Jalal Abdulkarim, responsable de l’aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.
« Chaque nuit, c’était rat-tat-tat-tat »
Depuis toujours, l’aide dans les monts Nouba dépend largement des ONG et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd’hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l’un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l’accès limité, l’absence de présence onusienne dans certaines zones comme Kadugli et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu’une grande partie des besoins humanitaires n’est pas couverte.
Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s’étend le camp de réception d’Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l’ombre d’acacias. Avec l’arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Dans la zone 12, à l’extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s’entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l’intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d’énergie pour se déplacer et préfère rester à l’ombre, à l’écart de l’agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c’était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.
« On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance »
Aujourd’hui, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n’oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l’ennemi, en l’occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l’aube et le crépuscule, et je n’ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »
Non loin du camp, le long d’une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s’anime chaque jour au cœur d’un petit centre habité – une scène que l’on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s’arrêtent dans les échoppes, mangent dans les petites gargotes et vendent des biens pillés dans d’autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l’anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.
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Deux combattants des FSR marchent le long d’une route en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan). -
Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d’autres régions du Soudan, sur un marché près d’Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d’une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d’un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l’autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d’éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d’entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.
« Nous voulons notre propre autonomie »
Pour les FSR, l’enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d’ancrage local en s’appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l’économie de guerre soudanaise, dont l’exploitation et l’exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.
Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz al-Hilu a fini par s’engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s’allier avec « l’ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s’inscrit aussi dans une vision partagée d’un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n’est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d’une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s’ils annonçaient ou non une rupture de l’alliance », précise-t-elle.
À la question de savoir quel est l’objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.
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Un jeune membre du SPLM-N passe devant des huttes traditionnelles noubas dans un village des monts Nouba (l’État du Kordofan du Sud, Soudan). -
Jalal Abdulkarim représente l’aile humanitaire du SPLM-N, qui coordonne l’accueil des déplacés dans les « zones libérées » dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Ce choix du SPLM-N s’inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l’époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l’indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté Nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud – subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l’alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l’intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d’anciens ennemis, dans l’espoir d’obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d’autonomie.
À l’intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants sont mêlés sur les mêmes lits et « aucun incident n’a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, des jeunes soldats des FSR occupent aussi ces lits, soignés comme les autres.
Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d’autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur post-opératoire de leurs blessures. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement (de Khartoum) ne fait pas assez. Il n’y a pas assez d’hôpitaux, d’infrastructures et d’écoles. Nous voulons un changement. » Pour l’instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »

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