
ÉDITO
À CANNES, LES FILMS AFRICAINS CHERCHENT LEUR PLACE
Par Marine Jeannin
Le Festival de Cannes s’achève ce week-end, sans avoir vraiment répondu à une question récurrente : quelle place le plus grand rendez-vous mondial du cinéma réserve-t-il aux films africains ? Pour cette 79e édition, la présence du continent aura, une nouvelle fois, été marginale parmi une sélection pourtant riche d’une soixantaine de films.
Cette année aura pourtant apporté quelques symboles. L’actrice franco-malienne Eye Haïdara est devenue la première femme noire à présenter les cérémonies d’ouverture et de clôture de l’évènement. Le jury de la Palme d’or comptait également deux acteurs africains, l’Ivoirien-États-unien Isaach de Bankolé et l’Irlando-Éthiopienne Ruth Negga. Mais derrière cette maigre visibilité institutionnelle, aucun film africain n’était en compétition officielle, et la récompense suprême du festival, la Palme d’Or, ne reviendra pas, cette année non plus, à un cinéaste du continent.
Cette absence s’explique en partie par le calendrier des festivals internationaux, plusieurs cinéastes africains majeurs ayant réservé leurs nouveaux films à d’autres compétitions. Dao, d’Alain Gomis (voir notre billet dans notre lettre n° 223 du 10 avril), et À voix basse, de Leyla Bouzid, étaient ainsi présentés en compétition officielle à la Berlinale en février, de même que Soumsoum, la nuit des astres, de Mahamat Saleh Haroun, qui a reçu le prix Fipresci (le prix de la critique internationale du festival de Cannes) du meilleur film. À la Mostra de Venise, en septembre 2025, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania avait reçu le Lion d’argent pour son documentaire The Voice of Hind Rajab, consacré aux travailleurs du Croissant-Rouge palestinien. Reste qu’à Cannes la présence africaine demeure l’exception plutôt que la norme.
L’histoire du Festival est cependant jalonnée de quelques (rares) réussites africaines. Les premiers cinéastes du continent foulent le tapis rouge dès les années 1960, avec La Noire de… (1966), d’Ousmane Sembène, considéré comme le premier long métrage d’Afrique subsaharienne sélectionné à Cannes. Il est suivi en 1971 par Sarah Maldoror avec Monangambée (1968), puis par Djibril Diop Mambéty et son film culte Touki Bouki (1973), primé par la critique internationale et devenu une œuvre majeure du cinéma mondial. Et en 1975, Chroniques des années de braise, de l’Algérien Mohamed Lakhdar Hamina, remporte la Palme d’or, la seule africaine de toute l’histoire du Festival de Cannes à ce jour. En 1987, Souleymane Cissé reçoit le Prix du jury pour Yeelen, première grande distinction pour un cinéaste d’Afrique subsaharienne en compétition officielle, exploit réitéré en 2010 par le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun avec Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine a lui été sélectionné sept fois à Cannes, dont quatre fois en compétition officielle, et a reçu en 1997 le Prix du cinquantenaire du festival pour l’ensemble de son œuvre.
En revanche, il faut attendre 2019 pour que la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, qui entre en compétition officielle avec Atlantique, devienne la première femme noire africaine à obtenir le Grand Prix du festival. Entre ces jalons en forme de pointillés, les cinémas africains peinent toujours à s’imposer dans la sélection officielle.
Aussi les amateurs ont-ils pris l’habitude de se consoler avec les sections parallèles, moins exposées médiatiquement. Cette année, « Un Certain Regard », consacré aux voix émergentes, comptait trois films africains. Le jury, présidé par l’actrice française d’origine algérienne Leïla Bekhti, incluait aussi la réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang. On y retrouvait notamment Congo Boy, de Rafiki Fariala, première participation centrafricaine à Cannes, autofiction inspirée de son expérience d’immigré congolais en Centrafrique.
Autre film remarqué, La Más Dulce (Les Fraises), de la réalisatrice marocaine Laïla Marrakchi, sur l’exploitation des travailleuses saisonnières marocaines en Andalousie, dans le sud de l’Espagne. Et Ben’Imana, de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, coproduit avec le Gabon et la Côte d’Ivoire, en lice pour la Caméra d’or, qui explore le Rwanda post-génocide à travers la figure d’une survivante tutsie engagée dans les tribunaux populaires.
Dans la section « Quinzaine des cinéastes », les frères Chuko Esiri et Arie Esiri rappellent également l’existence d’un cinéma d’auteur nigérian, hors de l’industrie ultra-populaire – et rentable – des soaps nollywoodiens, en transposant dans Clarissa l’intrigue du roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925), dans la haute société contemporaine de Lagos, marquée par un système de castes toujours puissant, le passé colonial et la menace terroriste.
« C’est important que l’Afrique soit présente à Cannes, interpellait Mahamat-Saleh Haroun en 2013, à l’occasion de la présentation de son film Grigris, en compétition officielle. Et il faut que l’on se batte pour faire des films importants. Le cinéma a besoin d’Afrique, et l’Afrique a besoin de ces rendez-vous importants comme Cannes, parce que nos films sont déjà invisibles. Il n’y a pas de circuits de distribution, pas de visibilité dans notre propre continent. »
Face à cette sous-représentation persistante, des initiatives indépendantes tentent d’ouvrir d’autres espaces de visibilité. À Cannes même, le Festival international du film panafricain, fondé et présidé par l’entrepreneur culturel d’origine camerounaise Eitel Basile Ngangue, organise chaque automne une programmation parallèle. Dans la capitale, la deuxième édition du Paris Ivoire Cinéma, initié par l’animatrice de télévision ivoirienne Sonia Guiza, est attendue du 29 au 31 mai. Autant de contre-espaces qui rappellent que le cinéma africain, malgré sa vitalité et quelques victoires, continue de chercher sa pleine reconnaissance dans les lieux où se fabrique encore la légitimité mondiale du septième art.
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À LIRE
ALGÉRIE. « LE CAS BUGEAUD », UNE HISTOIRE DE VIOLENCE COLONIALE
Par Rouchdi Berrahma (article paru dans Orient XXI)

En Algérie, le maréchal Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849) demeure largement perçu comme l’un des plus brutaux artisans de la conquête coloniale et comme une figure associée aux violences et aux « enfumades ». En France, son nom continue de susciter débats et controverses : héros militaire pour certains, symbole d’une domination impitoyable pour d’autres. C’est précisément cette fracture mémorielle entre les deux rives de la Méditerranée que l’historienne Colette Zytnicki analyse dans Le Cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie.
Si l’historienne a choisi de se pencher de nouveau sur une figure déjà très présente dans l’historiographie, c’est d’abord en raison d’une singularité politique : Bugeaud est resté gouverneur général de l’Algérie de 1841 à 1847, bien plus longtemps que ses prédécesseurs. Cette longévité interroge : « Pourquoi une telle durée au pouvoir ? Cela supposait de ne pas se limiter à son action en Algérie, mais de s’intéresser aussi à ses rapports avec le pouvoir politique en France », explique-t-elle.
Bugeaud n’est pas seulement un homme de terrain. Il est un acteur central du régime de Louis-Philippe, capable de composer avec la presse, le Parlement et les équilibres politiques métropolitains. Sa carrière algérienne ne peut être dissociée de son rôle en France, notamment de celui d’homme d’ordre marqué par la répression sanglante de la rue Transnonain le 14 avril 1834, ce massacre de civils effectué dans un immeuble de l’actuelle rue Beaubourg par des troupes du roi Louis-Philippe lors d’un mouvement populaire à Paris. Douze personnes y trouvent la mort. Une lithographie d’Honoré Daumier, qui représente le massacre, va faire de cet évènement un exemple de la répression sous la Monarchie de Juillet.
Dans le récit officiel français, Bugeaud fut longtemps présenté comme l’homme qui aurait « pacifié » l’Algérie. Une pacification qui, dans les faits, signifiait la mise en œuvre d’une guerre totale. Gouverneur général, il reçoit une mission sans ambiguïté : vaincre militairement avant toute installation coloniale durable.
La reddition de l’émir Abd El-Kader en 1847, célébrée à Paris comme un triomphe national, fut vécue en Algérie comme l’aboutissement d’une guerre asymétrique. Pour les populations locales, cette victoire signifiait l’écrasement d’une résistance politique et sociale, obtenue par des méthodes qui visaient non seulement les combattants, mais l’ensemble de la société et ses structures. Zytnicki le rappelle : cette guerre est menée en pleine conscience.
Bugeaud et ses officiers savaient ce qu’ils faisaient. Ils pouvaient parfois avoir des scrupules, des remords, mais ils justifiaient toujours leurs méthodes par la nécessité de combattre l’influence d’Abd El-Kader et la résistance algérienne.
Dans la mémoire algérienne, le nom de Bugeaud est indissociable des razzias, des déplacements forcés, de la destruction systématique de villages et de la confiscation des terres. L’objectif n’est pas seulement de vaincre, mais de briser. En détruisant les moyens de subsistance, en frappant les civils, en imposant des représailles collectives, l’armée coloniale cherche à rendre toute résistance impossible. Cette violence transforme des habitants en sujets dominés, privés de leurs terres, de leurs repères et de leur autonomie. Ce que l’on dit moins, souligne l’historienne, c’est que la conquête passe aussi par la soumission des élites locales : « Il n’y a pas de conquête sans ralliement d’une partie des élites aux conquérants. La confiscation de leur pouvoir et leur mise au service de l’ordre colonial sont un élément central du système. »
Chez Bugeaud, la violence n’est ni accidentelle ni marginale. Elle est pensée, assumée et justifiée. Si Zytnicki se montre prudente sur le terme de « théorisation », elle insiste sur une évidence : la violence est conçue comme un instrument politique. « Il ne s’agit pas d’une dérive. La guerre totale, incluant les populations civiles, est perçue comme le seul moyen de vaincre la résistance. » Bugeaud voit dans l’armée un outil global : défense extérieure, répression intérieure, mais aussi instrument de colonisation agricole. Son projet repose sur l’installation de soldats-colons dans des villages créés à partir des années 1840, vision qui entre d’ailleurs en conflit avec celle des colons civils et du gouvernement.
L’ouvrage démontre également que les méthodes expérimentées en Algérie ont ensuite irrigué la répression des révoltes sociales en métropole, révélant une continuité profonde entre guerre coloniale et maintien de l’ordre intérieur.
En France, sa figure de « héros colonial » connaît son apogée sous la IIIe République et le régime de Vichy, au moment où l’Empire est exalté. En Algérie, le débaptême immédiat de la place Bugeaud à Alger après l’indépendance, renommée place de l’Émir-Abd El-Kader, ne fut pas un simple geste symbolique. Il signifiait le refus de célébrer un homme associé aux massacres et à la spoliation. « La mémoire n’a pas suivi la même trajectoire des deux côtés de la Méditerranée », souligne l’historienne.
Revenir sur Bugeaud, ce n’est pas juger le passé avec les yeux du présent. C’est reconnaître que la conquête de l’Algérie s’est faite contre un peuple, et non sur un territoire vide. C’est nommer la violence là où elle fut longtemps dissimulée derrière le vocabulaire de la « pacification ». L’ouvrage met ainsi en lumière un passé colonial qui continue d’interroger le présent. Car, pour Colette Zytnicki, l’enjeu est clair : « Relire les sources, relire les débats, confronter les mémoires, c’est tenter de trouver une voie lucide et apaisée entre la France et l’Algérie, qui ont en commun ce passé. »
À lire : Colette Zytnicki, Le Cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Éditions Tallandier, 2026, 336 pages, 22,90 euros.
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SUR NOS ÉCRANS RADARS
LES ESPOIRS D’UN PROCÈS POUR L’ASSASSINAT DE PATRICE LUMUMBA S’AMENUISENT
Le comte belge Étienne Davignon est mort ce lundi 18 mai, à 93 ans. Il était le dernier survivant parmi les dix responsables belges – agents de renseignement, diplomates ou militaires – visés par une plainte déposée en 2011 à Bruxelles par la famille Lumumba, pour leur implication supposée dans l’assassinat du héros de l’indépendance congolaise et de ses camarades (Maurice Mpolo, Joseph Okito et Christophe Muzungu) en 1961. Avec la mort de Davignon s’éteignent donc les derniers espoirs d’un procès dans cette affaire.
Dans un portrait publié dans Afrique XXI l’an dernier, Colette Braeckman rappelait le parcours de l’un des hommes les plus influents de ces dernières décennies en Belgique. En 1960, au moment du renversement de Patrice Lumumba, Davignon était stagiaire à l’ambassade de Belgique à Kinshasa. Selon le parquet, Davignon avait alors eu connaissance du projet d’assassinat de Lumumba, exécuté par les sécessionnistes katangais – avec l’aide des États-Unis, de la Belgique et de Mobutu Sese Seko –, ce qu’il a toujours nié. Cela n’a pas entaché le reste de sa carrière. Il deviendra en effet un diplomate de premier plan, vice-président de la Commission européenne puis un homme d’affaires prospère… pendant que le Congo s’enfonçait dans la dictature de Mobutu. T.B.
À relire : Étienne Davignon, dernier témoin du meurtre de Lumumba et mentor du roi Baudouin
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE
Les espoirs et les craintes du Somaliland après la reconnaissance d’Israël
Reportage La déclaration de Tel Aviv, en 2025, a ravivé l’espoir de Hargeisa de voir un afflux d’investissements étrangers. Sur le terrain, l’optimisme se heurte aux fragilités du territoire et à l’incertitude suscitée par la guerre en Iran.
Par Théophile Simon
Esclavage. Les femmes et les enfants d’abord
Histoire En revenant sur les meurtres de plus de 130 esclaves transportés à bord du Zorg en 1781, l’essayiste Siddarth Kara livre un récit terrible sur la traite négrière. L’ancienne garde des Sceaux française Christiane Taubira en signe la préface, vingt-cinq ans après l’adoption de sa loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Et alors que la France s’est abstenue en mars de voter un texte de l’ONU reconnaissant ceux-ci comme « les plus graves crimes contre l’humanité »..
Par Nicolas Michel
IShowSpeed ou l’écriture mondialisée de l’Afrique en direct
Analyse En janvier, le célèbre influenceur états-unien d’origine ghanéenne a parcouru vingt pays africains en vingt-huit jours. À travers ses défis, diffusés en direct, le performeur agit comme un miroir auprès des internautes du continent, qui l’ont massivement suivi. La réalité, derrière la caméra, est très différente du scénario mais offre in fine une forme de réparation symbolique.
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Comment lutter contre la corruption en Afrique ?
Podcast-Vidéo Dirigeant dans l’un des plus grands établissements bancaires de la République démocratique du Congo de 2012 à 2016, Jean-Jacques Lumumba est devenu l’un des lanceurs d’alerte les plus connus du continent africain en révélant les détournements de fonds massif de la famille Kabila.
Par Michael Pauron
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IN ENGLISH
Somaliland’s hopes and fears after recognition by Israel
Report Tel Aviv’s declaration in 2025 rekindled hopes in Hargeisa of an influx of foreign investment. On the ground, however, optimism is colliding with the territory’s fragilities and the uncertainty created by the war in Iran.
By Théophile Simon
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