La lettre hebdomadaire #225

L’enfer des personnes condamnées à mort en RD Congo

Black African Prison Slave, de Joe Sam (États-Unis)
© DR

DANS L’ACTU

RD CONGO. L’ENFER DES PERSONNES CONDAMNÉES À MORT

Alors que la tendance mondiale est à la diminution du recours à la peine capitale (en 2023, 144 pays ont aboli la peine de mort dans leur législation ou en pratique, mais 55 pays la pratiquent encore, selon Amnesty International), le continent africain était perçu depuis quelques décennies comme le prochain continent abolitionniste. Le Zimbabwe, la Zambie, la Sierra Leone, la Centrafrique ou le Tchad ont inscrit l’abolition dans leurs réformes judiciaires ces dernières années. À l’inverse, le Burkina Faso, la Tunisie et la République démocratique du Congo (RD Congo) connaissent des reculs significatifs en la matière.

Alors que la RD Congo observait un moratoire de fait sur les exécutions depuis 2003, une circulaire ministérielle de mars 2024 l’a officiellement levé. Ce revirement est justifié par la nécessité de lutter contre l’insurrection du M23 dans l’est du pays, le terrorisme et la criminalité urbaine. Cette décision a provoqué une explosion des condamnations : plus de 480 nouvelles peines de mort ont été prononcées pour la seule année 2024, portant le nombre total de condamnés à plus de 900, un chiffre qui pourrait atteindre 1 450 à l’échelle nationale.

Une enquête menée par Ensemble contre la peine de mort, Culture pour la paix et la justice (CPJ) et la Coalition contre la peine de mort en RD Congo (CCPM-RDC) donne à entendre des voix trop souvent absentes du débat public. Le rapport documente des parcours marqués par des arrestations arbitraires, des aveux extorqués sous la torture (73 % des interrogés rapportent des violences physiques), des procès sans preuves, des condamnations prononcées à l’issue d’audiences expéditives, parfois sans avocat, parfois sans même que les accusés comprennent les charges retenues contre eux. L’enquête décrit aussi des conditions de détention indignes, faite d’humiliations et d’abandon et où la mort sociale s’ajoute à la peine de mort.

Le travail des organisations donne à voir l’instrumentalisation politique de la peine capitale ; sous l’impulsion du gouvernement, la sanction est devenue un outil de communication pour afficher la fermeté de l’État face aux crises sécuritaires. Des procès de masse, souvent expéditifs et menés par des juridictions militaires, ont conduit à des condamnations pour des infractions qui ne correspondent pas aux standards internationaux de « crimes les plus graves ». La charge « association de malfaiteurs », une infraction floue, est devenue le premier motif de condamnation, touchant aussi bien des civils accusés de banditisme urbain (les « kulunas ») que des militaires accusés de désertion ou de trahison.

La chaîne pénale est aussi décrite comme profondément défaillante, dont une absence quasi totale d’assistance juridique effective. Les accusés, dont certains sont mineurs au moment des faits, se retrouvent souvent sans défense réelle, les jugements sont rendus sans preuves matérielles, parfois en l’absence même des personnes concernées. Ainsi, plus des deux tiers des personnes interrogées n’ont pas eu accès à un avocat lors de la phase préliminaire, et 42 % n’ont bénéficié d’aucune assistance juridique.

Comme dans beaucoup d’autres pays du continent (sujet sur lequel Afrique XXI consacre une série régulièrement alimentée), les conditions de détention constituent un autre point d’alerte majeur. Le système pénitentiaire est marqué par une surpopulation chronique, une insalubrité avancée et un accès très limité à l’eau, à la nourriture et aux soins. À la prison centrale de Makala (Kinshasa), la surpopulation est estimée à environ 1 000 %, avec près de 15 000 détenus pour 1 500 places. À Ndolo, une autre prison de la capitale, certaines cellules accueillent jusqu’à 260 personnes, avec moins de 1 mètre carré par détenu.

Dans ce contexte, les personnes condamnées à mort subissent une détention sans perspective de sortie, qualifiée par les organisations de « peine de mort par abandon ». Plusieurs détenus témoignent d’un enfermement psychologique profond : « Les personnes sont [rangées] comme des chinchards pour dormir… C’est la vie en enfer. » Ou encore, « j’ai l’impression d’être dans un cercueil », confie un autre. L’isolement social est total pour beaucoup, leurs familles étant incapables de les visiter en raison de l’éloignement géographique et de la pauvreté. Au-delà de la souffrance physique, le rapport souligne le « syndrome du couloir de la mort », une angoisse psychologique intense née de la menace réelle d’exécution : « Nous sommes morts avant même qu’on nous tue », résume un détenu à Kalemie (Tanganyika).

Les organisations concluent que la levée du moratoire dans un système judiciaire aussi défaillant constitue une régression majeure des droits humains. Elles appellent les autorités congolaises à le rétablir, à aligner la législation sur la Constitution, qui consacre le droit à la vie, et à engager un processus d’abolition définitive pour rompre avec un système qui engendre davantage de détresse que de justice. Les associations abolitionnistes auront fort à faire car le contexte n’est guère favorable. Félix Tshisekedi, qui doit terminer son deuxième et dernier mandat en décembre 2028, est bien décidé à rester au pouvoir à la faveur d’une modification de la Constitution et, certainement, en s’asseyant définitivement sur toutes les réformes promises en matière de droits humains lors de son accession au pouvoir, en 2019.

JE FAIS UN DON


_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

À ÉCOUTER

L’AFROBEATS, ENTRE SUCCÈS PLANÉTAIRE ET ASYMÉTRIE FINANCIÈRE

Depuis les années 2010, l’afrobeats domine les plateformes musicales du monde entier. Ce mouvement nigérian cumule des milliards d’écoutes et de vues sur Internet alors qu’« il ne s’agit pas d’un genre musical », mais plutôt d’un « terme marketing », explique l’anthropologue Jaana Serres dans le podcast « Afrobeats : le Nigeria à la conquête du monde » (émission Culture Monde sur Radio France). Certains artistes parmi les plus connus, comme Burna Boy, s’en détachent bien que, finalement, tout le monde se soit approprié ce terme « imposé de l’extérieur [du Nigeria] » par un DJ anglais d’origine ghanéenne.

Qu’importe. Pour de nombreux jeunes artistes nigérians, interrogés par Jaana Serres dans sa publication « From Virtual Exile to Digital Futures : The Nigerian Entertainment Industry’s Quest to Re-Enchant “Africa” » (décembre 2025), réussir dans l’afrobeats leur ouvrirait la possibilité d’être « la plus grande pop star mondiale que le monde ait jamais vue », écoutée « aux États-Unis, mais aussi en Chine et en Inde », et de « faire connaître l’Afrique [et] le Nigeria ». Les clips, qui montrent une réussite clinquante, serait le moyen de « déconstruire le narratif misérabiliste pour construire un narratif positif, de type Wakanda forever », selon Akotchayé Okio, ancien membre du groupe béninois Ardiess et aujourd’hui directeur du développement international à la Sacem, l’organisme de redistribution des droits musicaux en France.

Ce succès souffre pourtant d’une anomalie : les artistes nigérians sont peu rémunérés en comparaison de leur notoriété et des écoutes qu’ils génèrent. Ce problème est récurrent en Afrique, où il n’existe aucune structure de redistribution des revenus générés par les ventes de musique. Un article du média nigérian Techcabal explique que, sur Spotify, « pour 1 million d’écoutes, [l’artiste] touche 300 dollars au Nigeria contre 10 000 dollars en Suède ». L’abonnement à Spotify serait l’un des plus bas au monde au Nigeria.

À écouter : Culture Monde, « Afrobeats : le Nigeria à la conquête du monde », Radio France, 16 avril 2026.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

SUR NOS ÉCRANS RADARS

LE MALI ET WAGNER BIENTÔT DEVANT LA JUSTICE AFRICAINE ?

Trois organisations de défense des droits humains ont déposé une plainte, lundi 20 avril, contre l’État malien et le groupe paramilitaire russe Wagner, devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples de l’Union africaine. La Fédération internationale pour les droits humains, l’Union panafricaine des avocats et Trial International les accusent de graves crimes contre des civiles, dans le cadre de leur guerre contre les djihadistes et les mouvements indépendantistes. Selon ces organisations, l’armée malienne et Wagner auraient exécuté plus de 500 civils et pratiqué la torture et le viol au cours d’opérations militaires, notamment en 2022, lors des massacres d’Hombori et de Moura, deux localités du centre du pays. Par cette requête, ces trois organisations cherchent « à établir la responsabilité du Mali, tant pour les exactions qui auraient été commises sur son territoire que pour ne pas avoir prévenu ces violations, protégé les civiles, enquêté, poursuivi et sanctionné les responsables, ni garanti réparation aux victimes ».

Dans un grand entretien publié en 2023 sur Afrique XXI, Jelena Aparac, ancienne experte de l’ONU sur le mercenariat, revenait sur le statut du groupe russe et sur l’importance que des preuves de ses exactions soient réunies pour que les responsables soient jugés et que « les abus de Wagner cessent ». Dans un podcast enregistré en 2022, Afrique XXI cherchait déjà à analyser le fonctionnement du groupe Wagner (remplacé depuis par Africa Corps) en Afrique, au-delà des crimes qu’il a commis. Trois experts ont décortiqué trois thématiques, dans trois pays africains : Quelle est l’expérience des troupes centrafricaines sous le commandement des mercenaires russes ? Comment la relation historique entre la Russie et l’Afrique a-t-elle facilité l’implantation de Wagner – notamment au Mali ? Quelle place occupe Wagner en Libye ? Des questions toujours d’actualité pour comprendre le contexte dans lequel ces exactions ont été commises.

À (ré)écouter : Symphonie d’un nouvel ordre. Wagner en Afrique
À relire : Russie-Afrique. « Les directives européennes n’ont eu aucun effet sur Wagner »
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

LES ARTICLES DE LA SEMAINE

La traite des êtres humains prospère sur les ruines de la paix mondiale
Livre D’abord paru en anglais en mars 2025, Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine de Barbie Latza Nadeau est un essai dans lequel les liens entre flux migratoires et trafic d’êtres humains sont méticuleusement dévoilés. Une activité criminelle en plein essor qui profite de l’instabilité géopolitique mondiale et du capitalisme sauvage.
Par Atfa Memaï

Guerre en Iran. Le Maghreb se refuse à condamner les États-Unis
Analyse Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran. Plus surprenante est la position de l’Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s’attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump (par Orient XXI).
Par Khadija Mohsen-Finan

La street food de Mombasa, du colonialisme au capitalisme urbain
Reportage Dans Preparing the Modern Meal : Urban Capitalism and Working-Class Food in Kenya’s Port City, l’universitaire Devin Smart montre comment la cuisine de rue, les flux de main-d’œuvre à l’époque coloniale et le capitalisme urbain ont redéfini les habitudes alimentaires des Kényans.
Par Muthoni Kihara
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

IN ENGLISH

War in Iran : the Maghreb stops short of condemning the United States
Analysis Of the three Maghreb countries, Morocco has aligned itself most clearly with the US and Israeli strikes on Iran. More striking is the stance taken by Algeria and Tunisia, which, departing from their traditional positioning, appear keen to court the favour of US president Donald Trump.
Par Khadija Mohsen-Finan

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don