La lettre hebdomadaire #222

Burkina Faso. Crimes contre l’humanité et démocratie enterrée

Peinture de l’artiste burkinabé Olga Yameogo (2021).
© Olga Yameogo Peintre

DANS L’ACTU

AU BURKINA FASO, CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ, IMPUNITÉ ETMOCRATIE ENTERRÉE

Le 2 avril, deux évènements qui en disent long sur l’état du Burkina Faso se sont télescopés : d’un côté, un rapport accablant de l’organisation Human Rights Watch (HRW) et, de l’autre, un discours du capitaine Ibrahim Traoré pour l’an 1 de sa « révolution progressiste populaire ». Dans une interview diffusée sur la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB), le chef de la junte arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’État en septembre 2022 et nommé président du Faso en mai 2024 a tout simplement enterré la transition et la démocratie. Selon lui, « il faut que les gens oublient la question de la démocratie. La démocratie tue. La démocratie c’est l’esclavage », a-t-il martelé.

Ces mots viennent consolider l’impunité de ce régime dont la violence est devenue un marqueur et dont les exactions dans le pays sont de plus en plus documentées. S’il promet la fin prochaine du conflit qui oppose l’armée burkinabè et ses supplétifs civils aux groupes djihadistes, « IB » ne semble plus avoir de limites pour arriver à ses fins. C’est le sens de l’enquête de HRW qui affirme qu’au moins 1 800 civils ont été tués entre 2023 et 2026, dont 1 200 par les forces gouvernementales et ses Volontaires pour la défense de la patrie (VDP, des civils enrôlés parfois de force).

D’après l’une des coautrices du rapport, Ilaria Allegrozzi, interrogée sur RFI le 2 avril, le régime est coupable de « crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ». L’enquête, intitulée « Personne ne pourra s’échapper », en référence à une déclaration d’IB, expose l’ampleur de la répression qui a gagné tout le pays et pointe en particulier le sort de la communauté peule, accusée de soutenir le JNIM et cible d’une répression aveugle et systématique de la part des autorités, ce qui s’apparente, selon la coautrice, à un « nettoyage ethnique ».

Le document de 250 pages détaille notamment une tuerie qui s’est déroulée dans la région occidentale de la Boucle du Mouhoun, près de la ville de Solenzo, entre le 8 et le 13 mars 2025. Durant cette opération menée par les forces militaires burkinabè et des VDP, « au moins 130 civils peuls – probablement beaucoup plus » ont été tués. « Les preuves vidéo analysées par Human Rights Watch, ainsi que les témoignages, montrent que les civils peuls ont été ciblés du fait de leur appartenance ethnique. Dans certains cas, des VDP soutenus par l’armée ont lancé des appels explicites à leur extermination. » Certaines victimes avaient les yeux bandés et les mains attachées dans le dos.

Un défenseur des droits humains peuls explique :

Deux nouveaux concepts inquiétants sont apparus sous ce gouvernement. Le premier est l’idée de « zéro Peul », qui a été créée par des influenceurs pro-junte, qui ont mené une campagne sur les réseaux sociaux autour de cette idée, appelant à l’élimination de l’ensemble de la communauté peule. Le second est le concept de « guerre d’indépendance », lancé par le président. Celui-ci a indiqué que nous ne sommes plus dans une guerre contre le terrorisme, mais dans une guerre d’indépendance qui ne peut être gagnée qu’en combattant les ennemis de l’État et leurs complices. Cela signifie que nous, les Peuls, sommes maintenant considérés comme les ennemis de l’intérieur.

Ilaria Allegrozzi pointe par ailleurs l’impunité généralisée des auteurs de ces massacres d’autres violences, notamment sexuelles. Les victimes n’ont plus aucune possibilité de demander justice, et le fait même de l’exprimer s’avère dangereux, dans un pays mis sous cloche et où toutes les voix discordantes ont été étouffées. Pour Ilaria Allegrozzi, il faut désormais que la justice internationale soit saisie. « La crise au Burkina Faso est complètement passée sous silence. […] Avec une couverture médiatique plus importante, une mobilisation des victimes avec des plaintes des ONG, il est possible d’obtenir des résultats, notamment pousser le procureur de la Cour pénale [internationale] à agir et à ouvrir un examen préliminaire sur les crimes commis par tous les camps. »

JE FAIS UN DON


_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

À ÉCOUTER

DIX CLICHÉS SUR L’AFRIQUECONSTRUITS

Sur France Culture, la série « Nouveaux récits d’Afrique », de l’historienne Camille Lefebvre, vient contrecarrer de nombreuses idées reçues sur le continent. L’idée est de décentrer le regard et de rappeler que l’histoire africaine n’a pas commencé avec l’arrivée des colons, loin de là.

À travers dix capsules de 3 minutes, cette spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, directrice de recherche au CNRS et membre de l’Institut des mondes africains, aborde aussi bien la question des frontières que le mythe sur le coût de la colonisation, en passant par l’absence de représentation de l’amour romantique (sur la base des travaux de l’historienne nigériane-états-unienne Nwando Achebe) ou encore le poids du Sahel dans le commerce mondial (souvent ignoré)…

« Toutes les frontières du monde sont artificielles », dit-elle, pour mieux déconstruire le récit selon lequel le tracé des pays africains ne serait que le fruit arbitraire de la conférence de Berlin, en 1884. « Les sociétés africaines ont joué un rôle clé » : les routes commerciales, les limites des royaumes (elle prend l’exemple de la séparation entre le sultan de l’Aïr et l’aménokal des Kel Ahaggar devenue la frontière entre l’Algérie et le Niger) ont bien souvent été la base des délimitations dessinées ensuite par les colons européens et l’Empire ottoman. Dire le contraire est une « propagande coloniale » qui vise à nier aux sociétés africaines leur capacité d’agir.

Elle revient également sur la mission Voulet-Chanoine (lire cet article publié dans Afrique XXI), dont les massacres sont loin d’être anecdotiques. Si cet épisode est davantage connu, les tueries étaient pourtant légion lors des guerres coloniales.

L’épisode « Lettres d’exil, ces vocaux du passé » rappelle, lui, combien les correspondances entre membres de familles éloignées ont toujours été monnaie courante. Elles étaient marquées par l’oralité, destinées à être lues en public. Aujourd’hui, ces échanges entre exilés et familles restées au pays sont matérialisés par des vocaux sur des messageries, comme la continuité d’une tradition très ancienne.

On apprend aussi que la mode parisienne a transformé les équilibres au Sahel : le commerce mondial de la plume d’Autruche, un apparat très en vogue en Europe au XIXe siècle, fit la fortune de quelques marchands touarègues mais provoqua une guerre entre deux communautés rivales. L’arrivée des colons et, surtout, du train, viendra mettre un terme définitif à ce marché lucratif.

D’ailleurs, à propos d’argent, on apprendra également, sur la base de travaux menés par les économistes Elise Huillery et Denis Cogneau, que seul 1 % du PIB de la France a été dépensé dans les colonies asiatiques et africaines, dont 80 % pour son armée. L’essentiel des dépenses a donc été utilisé pour réprimer et mener des guerres. Et ce sont bien les colonisés qui ont payé leurs infrastructures, contrairement à ce que veulent faire croire les nostalgiques de l’Empire...

L’ensemble des chroniques permet de remettre l’église au milieu du village : l’Afrique n’est pas le produit de la colonisation. Les Européens n’ont d’ailleurs pas découvert l’Afrique puisque l’existence de ce continent était largement documentée par de nombreux autres explorateurs (arabes, africains...) avant l’arrivée des Européens. Ces derniers ont mis en place une « division raciale du travail intellectuel » en ne considérant pas ces récits comme « scientifiques » mais comme, au mieux, des témoignages d’observateurs. Des clichés qui, hélas, perdurent.

À écouter : Nouveaux récits sur l’Afrique, par Camille Lefèbvre, sur France Culture.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Guinée. Dans la poussière de la bauxite, Boké « région martyre »
Reportage En dix ans, la Guinée est devenue le premier exportateur mondial de bauxite, minerai indispensable à la production d’aluminium. Mais dans la région de Boké, les ambitions nationales creusent les fractures sociales et environnementales. Ce reportage a été réalisé entre le 9 et le 12 décembre 2025.
Par Ludivine Blazy (photos par Hadrien Degiorgi)

Ne touchez pas à Cuba
Parti Pris Les États-Unis ont imposé à Cuba un blocus sur les carburants et menacent d’accélérer un changement de régime. Face à cela, les pays africains sont bien silencieux, alors que certains doivent beaucoup au peuple cubain.
Par Sean Jacobs

De Ouidah à Bordeaux, le parcours extraordinaire d’un esclave sous l’ancien régime
Histoire En suivant la trace de Casimir Fidèle, né vers 1748 dans les environs de l’actuel Bénin, l’historienne Julie Duprat raconte la destinée exceptionnelle d’un homme réduit en esclavage dès l’enfance. Au passage, elle bouscule quelques clichés bien établis.
Par Nicolas Michel

IN ENGLISH

Guinea’s bauxite boom : prosperity promised, fractures deepened
Investigation In ten years, Guinea has become the world’s leading exporter of bauxite, the ore essential to aluminium production. But in the Boké region, national ambitions are deepening social and environmental fractures. This reporting was done between 9 and 12 December 2025.
By Ludivine Blazy (photograph : Hadrien Degiorgi)

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don