
Le 15 février, l’Union africaine (UA) a une nouvelle fois adopté une résolution condamnant le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis à Cuba. Il s’agit de la 17e résolution d’affilée. Elle n’a rien à voir, donc, avec l’actuelle pression – un blocus total sur les carburants – exercée sur l’île par Donald Trump, le président états-unien qui entend faire tomber le régime cubain.
Le texte voté par l’UA reste symbolique puisque, dans les faits, aucun des 54 pays africains n’a officiellement mis en place une quelconque aide pour soutenir Cuba. L’île affronte pourtant l’une de ses plus graves crises depuis la révolution de 1959. Selon le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé1, Tedros Adhanom Ghebreyesus, la situation sanitaire de l’île est « profondément préoccupante ». Des convois humanitaires ont été envoyés depuis l’Amérique latine ; et un pétrolier russe a même pu livrer 100 000 tonnes de brut… Avec l’autorisation de Donald Trump. Ce dernier, jamais à une contradiction prête, a déclaré ne pas être opposé à ce que d’autres pays livrent du pétrole. Si la société civile africaine se mobilise2, les dirigeants africains restent bien silencieux.
Certains pays du continent doivent pourtant beaucoup aux Cubains. C’est le cas de l’Angola, comme Afrique XXI le racontait encore récemment à travers l’opération Carlota. Depuis, Luanda est devenu l’un des premiers producteurs de pétrole en Afrique. D’aucuns s’interrogent pourquoi ce pays ne vole pas au secours de son allié.
« Je les trouve bien ingrats »
L’avocate chilienne Margarita Labarca Goddard, qui fût un temps exilée à Cuba dans les années 1970 (période durant laquelle l’île soutenait l’Angola) ne mâche pas ses mots3 :
L’Angola a gagné la guerre grâce au soutien indéfectible de Cuba. Devenu un pays relativement prospère, son principal produit d’exportation est le pétrole, qu’il vend essentiellement à la Chine. À ce jour, il n’est pas avéré qu’il ait exporté une seule goutte de pétrole vers Cuba. Je les trouve bien ingrats. N’envoyez pas de lait ni de poulets, envoyez du pétrole. Allez-y, si vous êtes des gens bien, vous devez tout à Cuba.
Il est vrai que le monde a bien changé et l’Angola a opéré un rapprochement avec les États-Unis. Ces derniers convoitent les ressources minières en Afrique centrale, dont une partie sera exportée par le corridor de Lobito, comme Afrique XXI l’expliquait également dans cet article.
En 2016, au moment du décès de Fidel Castro, le Sud-Africain Sean Jacobs, chercheur et fondateur du média Africa is a country, rappelait ce que l’Afrique devait à Cuba. Nous reproduisons ici son texte avec son autorisation.
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« Bon nombre de pays occidentaux ont été du mauvais côté de l’Histoire »
Si l’Afrique était un pays, Fidel Castro serait l’un de nos héros nationaux. Cela peut surprendre beaucoup de gens qui ignorent l’histoire postcoloniale de l’Afrique et le rôle qu’y a joué Castro – en particulier contre les régimes blancs et contre les anciennes colonies portugaises d’Afrique australe.
En Occident, l’héritage de Castro est généralement qualifié d’autoritaire, et Cuba est considérée comme un État à parti unique où les libertés sont rares. Malgré les nombreuses réalisations de Cuba sous Castro (un système de santé publique de haute qualité, une espérance de vie importante, une couverture vaccinale infantile et des taux d’alphabétisation comparables à ceux des pays du Nord global, voire supérieurs à ceux des États-Unis), le pays s’est à plusieurs reprises illustré par des crises économiques, la répression des médias, l’exil et l’emprisonnement de dissidentes, ainsi que la discrimination à l’encontre des homosexuelles et des personnes atteintes du sida.
Ces faits constituent une trahison de la révolution, et il est important de le reconnaître. Mais l’histoire a absous Castro en ce qui concerne la politique étrangère de Cuba, en particulier sa politique envers l’Afrique.
Il est ironique de voir que bon nombre de ceux qui exigent la reconnaissance de ces torts n’ont jamais reconnu que leurs gouvernements se sont trouvés du mauvais côté de l’Histoire, ou qu’ils avaient soutenu des dictatures dans de nombreux pays en développement.
Promouvoir la décolonisation et les politiques révolutionnaires
Après avoir mené la révolution cubaine contre une dictature corrompue et soutenue par les États-Unis en 1959, Cuba, sous la direction de Fidel, s’est efforcée de développer sa propre politique étrangère, distincte et indépendante de celle de son puissant voisin, les États-Unis, ou de son soi-disant allié, l’Union soviétique. L’Afrique est devenue un élément central de cette politique étrangère. Pour moi, et pour les gens de ma génération, Fidel Castro s’est imposé dans nos esprits comme un héros de notre libération. Il ne se battait pas seulement pour une cause abstraite. Il se battait pour nous.
L’un des principaux objectifs de la politique étrangère de Castro était l’internationalisme, à savoir la promotion de la décolonisation et des politiques révolutionnaires à l’étranger. Cela impliquait d’envoyer des troupes combattre contre les forces coloniales ou contre leurs proxis sur le continent africain, ainsi que de soutenir ces mouvements par un appui logistique et technique. Cuba a envoyé des troupes, mais elle a également envoyé des dizaines de milliers de médecins, dentistes, infirmières, techniciens de santé, universitaires, enseignants et ingénieurs cubains sur le continent et ailleurs. Le fait qu’une proportion importante de Cubains aient des ancêtres originaires d’Afrique (en raison de l’esclavage) a contribué à cette politique.
Les détracteurs de Cuba soulignent le paradoxe de sa politique africaine : alors que l’île mène une politique étrangère progressiste en matière de race, sur le plan intérieur, les Afro-Cubains ont souvent dénoncé l’incapacité du Parti communiste à refléter toute la diversité raciale de Cuba dans ses structures de direction ou à aborder pleinement les questions de politique raciale.
Succès mitigés dans la Corne de l’Afrique
En cinquante ans, le régime de Castro a pourtant accompli davantage pour les Afro-Cubains que les gouvernements précédents au cours des 400 dernières années. Mais, comme le conclut le Council on Hemispheric Affairs4, les politiques de Castro « se sont contentées de s’attaquer aux problèmes d’inégalité d’accès sans modifier les préjugés structurels sous-jacents à la société ». Et il ajoute qu’avec la nouvelle vague de changements économiques qui touche le pays, « la question raciale et le racisme redeviennent des enjeux majeurs à Cuba ».
L’engagement de Cuba en Afrique a commencé par son soutien à la lutte de libération de l’Algérie contre la France, puis s’est étendu au Congo, aujourd’hui République démocratique du Congo (RD Congo). En 1964, Castro a envoyé son émissaire personnel, Che Guevara, pour une visite de trois mois dans plusieurs pays africains. Les Cubains estimaient qu’il existait un potentiel révolutionnaire en Afrique centrale et voulaient apporter leur aide, selon l’historien Piero Gleijeses.
Si le bilan de Cuba dans la Corne de l’Afrique sous Castro fut mitigé (le pays a suivi l’exemple de l’Union soviétique en apportant une aide militaire à la dictature éthiopienne contre une invasion somalienne et de combattants pour l’indépendance de l’Érythrée), des succès ont été enregistrés ailleurs, là où Cuba menait une politique étrangère plus indépendante.
Un pays « d’un autre continent » qui « vient aider et non piller »
Alors même que l’intervention cubaine peinait à s’imposer au Congo, Amílcar Cabral, qui menait une guérilla contre le colonialisme portugais en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, sollicita l’aide de Cuba. Entre 1966 et 1974, une petite force cubaine joua un rôle déterminant dans la victoire des Guinéens sur les Portugais. À la suite de la révolution des Œillets au Portugal, en 1974, la Guinée-Bissau obtint enfin son indépendance.
L’implication de Cuba dans la libération de l’Afrique du Sud du joug de la minorité blanche fut encore plus spectaculaire. À deux reprises – en 1976 puis en 1988 –, les Cubains ont vaincu une force par procuration soutenue par les États-Unis, composée de l’armée sud-africaine de l’apartheid et de « rebelles » angolais. Ces événements ont marqué les premières défaites de l’armée sud-africaine, une expérience humiliante que les généraux blancs du régime de l’apartheid, même à la retraite, ont encore du mal à accepter.
Comme l’a déclaré5 Gleijeses à Democracy Now ! en décembre 2013, au moment du décès de Mandela, les Sud-Africains noirs comprenaient l’importance de ces défaites. Le journal The World écrivait à propos de ces escarmouches : « L’Afrique noire surfe sur la vague générée par la victoire cubaine en Angola. »
Gleijeses se souvenait d’une lettre écrite par Mandela depuis Robben Island : « C’était la première fois qu’un pays venu d’un autre continent ne venait pas pour prendre quelque chose, mais pour aider les Africains à obtenir leur liberté. »
Plus de morts que les États-Unis au Vietnam
Dans un discours prononcé en 1998, Fidel Castro a déclaré au Parlement sud-africain, lors de sa première visite dans le pays, qu’à la fin de la guerre froide au moins 381 432 soldats et officiers cubains avaient été en service ou « avaient combattu aux côtés des soldats et officiers africains sur ce continent pour l’indépendance nationale ou contre l’agression étrangère ». De nombreux Cubains ont également perdu la vie dans ces guerres. En 1987, le Los Angeles Times rapportait que « 10 000 soldats cubains [avaient] été tués en Angola depuis 1976… Un chiffre proportionnellement bien plus élevé que les pertes américaines au Vietnam ».
Compte tenu de cette histoire, il n’était pas surprenant que l’un des premiers voyages de Mandela hors d’Afrique du Sud – après sa libération – l’ait conduit à La Havane. Là-bas, en juillet 1991, Mandela a qualifié Castro de « source d’inspiration pour tous les peuples épris de liberté ». À la fin de son voyage à Cuba, Mandela a répondu aux critiques états-uniennes concernant sa loyauté envers Castro :
Ce sont aujourd’hui des personnes qui ont soutenu le régime de l’apartheid ces quarante dernières années qui nous donnent des conseils sur Cuba. Aucun homme ni aucune femme d’honneur ne pourrait jamais accepter les conseils de personnes qui ne se sont jamais souciées de nous dans les moments les plus difficiles.
La guerre froide est terminée depuis longtemps, mais Cuba poursuit son engagement sur le continent africain, notamment en formant des Africains dans les universités cubaines. Lors de l’épidémie d’Ebola dans trois pays d’Afrique de l’Ouest, même les détracteurs états-uniens de Cuba ont dû reconnaître sa contribution à l’atténuation de la crise : ce pays de seulement 11 millions d’habitants avait fourni le plus grand contingent de personnel médical étranger parmi toutes les nations travaillant aux côtés des médecins africains.
Le discours du président Raúl Castro lors des funérailles de Nelson Mandela, en 2013, était tout à fait approprié. À Johannesburg, Raúl a rappelé à son auditoire :
Nous n’oublierons jamais l’hommage émouvant que Mandela a rendu à notre lutte commune lorsqu’à l’occasion de sa visite dans notre pays le 26 juillet 1991, il a déclaré : « Le peuple cubain occupe une place particulière dans le cœur des peuples d’Afrique. »
Si Raúl Castro décidait d’attribuer tout le mérite de cet amour à son frère aîné, Fidel, personne ne lui en tiendrait rigueur.
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1Le Monde avec AFP, « Cuba : la situation sanitaire de l’île, coupée du pétrole mondial par les Etats-Unis, est “profondément préoccupante”, dit l’OMS », 26 mars 2026.
2Voir notamment l’appel de Pan Africanism Today, le 24 mars 2026, [ici→https://www.facebook.com/photo/?fbid=1275985744731585&set=a.390811519915683].
3Margarita Labarca Goddard, « Qui devrait aider Cuba ? », Pressenza, 19 février 2026.
4Council on Hemispheric Affairs, « Revolutionary Racism in Cuba », 21 juin 2011, à lire ici.
5Democracy Now !, « The Secret History of How Cuba Helped End Apartheid in South Africa », 11 décembre 2013, à lire ici.
6Le Monde avec AFP, « Cuba : la situation sanitaire de l’île, coupée du pétrole mondial par les Etats-Unis, est “profondément préoccupante”, dit l’OMS », 26 mars 2026.
7Voir notamment l’appel de Pan Africanism Today, le 24 mars 2026, [ici→https://www.facebook.com/photo/?fbid=1275985744731585&set=a.390811519915683].
8Margarita Labarca Goddard, « Qui devrait aider Cuba ? », Pressenza, 19 février 2026.
9Council on Hemispheric Affairs, « Revolutionary Racism in Cuba », 21 juin 2011, à lire ici.
10Democracy Now !, « The Secret History of How Cuba Helped End Apartheid in South Africa », 11 décembre 2013, à lire ici.