IShowSpeed ou l’écriture mondialisée de l’Afrique en direct

Analyse · En janvier, le célèbre influenceur états-unien d’origine ghanéenne a parcouru vingt pays africains en vingt-huit jours. À travers ses défis, diffusés en direct, le performeur agit comme un miroir auprès des internautes du continent, qui l’ont massivement suivi. La réalité, derrière la caméra, est très différente du scénario mais offre in fine une forme de réparation symbolique.

IShowSpeed, en Afrique, durant son défi de parcourir 20 pays en 28 jours.
© Compte Instagram IShowSpeed / Afrique XXI

À la fin du mois de décembre 2025, le youtubeur afro-états-unien IshowSpeed1 s’est lancé un défi : parcourir vingt pays africains en vingt-huit jours. Du Nouvel An célébré en Afrique du Sud au dénouement de la Coupe d’Afrique des nations au Maroc, le streamer a traversé le continent à un rythme effréné avec une ambition : « Montrer au monde ce qu’est l’Afrique. »

La tournée permet au jeune homme de 21 ans de franchir la barre symbolique des cinquante millions d’abonné∙es sur YouTube – soit près du double des pages sur la même plateforme de certaines stars internationales telles que Beyoncé. Car le vidéaste n’en est pas à son coup d’essai : depuis plusieurs années, il expérimente des tournées diffusées en direct pendant des heures, aux États-Unis, en Europe ou en Asie du Sud-Est. Dans chacun des pays visités, le vidéaste lance des lives sur YouTube, au cours desquels il diffuse en continu ses déplacements, ses rencontres et ses défis. Un dispositif qui repose sur une mise en scène de soi, des autres et des villes et des territoires qu’il parcourt.

Mais derrière la performance numérique, ce voyage constitue un moment médiatique singulier : rarement un créateur de contenu issu de la culture internet globale aura suscité une telle mobilisation sur le continent africain et dans les communautés afro-diasporiques, online et offline. La variété des expériences, la mise en avant de certains lieux, danses, mets et histoires ont provoqué l’engouement chez nombre d’internautes, en Afrique et ailleurs dans le monde.

Un « tour d’Afrique décolonial » ?

Ces derniers sont nombreux à présenter la tournée comme une forme de réparation symbolique2 évoquant même un « tour d’Afrique décolonial ; 28 jours pour déconstruire des décennies de clichés ». La réception dépasse donc le simple divertissement et s’inscrit dans une démarche de revalorisation qui n’est pas sans rappeler les diverses initiatives afropolitaines qui ont entrepris de reformuler les imaginaires globaux du continent en célébrant l’africanité – non sans limites.

Si cette entreprise de revalorisation est loin d’être nouvelle, elle demeure traversée d’ambivalences : elle peut reconduire certaines simplifications, produire de nouvelles formes de stéréotypisation, ou encore s’inscrire dans des logiques de mise en marché de l’image du continent. Dans le cas spécifique de Speed, cette tournée constitue un observatoire particulièrement fécond des manières dont l’Afrique est aujourd’hui écrite, lue et fantasmée – à la fois par elle-même et par les autres. Loin d’être un simple moment folklorique de revalorisation du continent, cette initiative dit aussi beaucoup de la place du continent dans les recompositions globales contemporaines, notamment en matière de circulation, de hiérarchies de mobilité et de souveraineté.

Cette entreprise singulière, à travers ses retombées médiatiques, devient un dispositif de « miroir ». Elle donne à voir une certaine Afrique mise en image, réfléchie et amplifiée dans l’économie globale de la visibilité numérique. Elle reflète en même temps les asymétries profondes qui structurent la circulation des corps à l’échelle mondiale. Ce face-à-face dans lequel le spectateur est conduit à se voir lui-même à travers le regard de l’autre, à la manière du mythe de Narcisse, rappelle que se regarder peut devenir une épreuve politique autant qu’une nécessité historique.

« Une performativité volontiers viriliste »

Les déplacements de l’influenceur peuvent aussi être lus sous le prisme du « rideau ». Non pas au sens d’une quête du « sens caché » derrière les apparences – perspective dont Gilles Deleuze et Félix Guattari proposent de se démarquer –, mais en prêtant attention aux agencements concrets qui ont rendu cette tournée possible : la fabrique de la viralité, la performance des corps, l’orchestration des déplacements, les formes d’accueil populaires et institutionnelles, l’ambiance politique générale marquée de souverainisme, etc. Dans cette perspective, sa capacité à engager autant d’internautes à travers le monde, les modalités selon lesquelles il choisit de représenter les lieux visités et les personnes rencontrées, et les réactions qu’il suscite informent sur les recompositions des identités africaines sur le continent et dans le monde – à différentes échelles et dans différents lieux.

Dans un making-of d’une heure trente, Speed propose un condensé de son tourbillon de déplacements et de diffusions en direct. Le/la spectateur∙rice est témoin de rencontres culturelles et d’activités impressionnantes à travers le continent : il improvise des chorégraphies dans les rues d’Addis-Abeba, fait des saltos devant les chutes Victoria ou au pied de monuments emblématiques comme les pyramides de Gizeh, achète un faux sac Birkin dans le souk de Marrakech, se fait masser au beurre de karité par une dizaine de femmes au Ghana, est consacré roi en Côte d’Ivoire, organise une course contre un guépard en Afrique du Sud, déguste avec enthousiasme les boureks algériens, etc.

IShowSpeed portant les maillots des vingt pays africains traversés.
IShowSpeed portant les maillots des vingt pays africains traversés.
© Compte instagram IShowSpeed

La caméra ne s’arrête jamais, les séquences s’enchaînent et sont entrecoupées par sa marque de fabrique – d’une performativité volontiers viriliste : les défis sportifs avec des anonymes ou des athlètes nationaux. Toujours escorté dans les rues par plusieurs gardes du corps, une équipe de vidéastes, un ou plusieurs drones, et quelques facilitateurs locaux, son arrivée ne passe jamais inaperçue : que ce soient des regards interloqués de passantes ou, plus souvent, des attroupements compacts pouvant rassembler jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de personnes venues attendre le streamer. De nombreux participantes cherchent à capter son attention, à apparaître à l’écran. Autour de lui, les interactions se multiplient dans une agitation qui va jusqu’à provoquer son malaise sous la pression et la chaleur, tandis que des millions d’internautes suivent la scène en direct.

« Une spontanéité contrôlée »

Mais le véritable moteur du phénomène réside peut-être ailleurs : la démultiplication algorithmique permise par la création de formats courts optimisés pour circuler massivement sur les autres plateformes (Facebook, Instagram, Twitter, TikTok). Chaque expérience devient un spectacle liké, commenté et partagé des millions de fois. Absence apparente de scénario, imprévisibilité revendiquée : l’authenticité repose précisément sur cette spontanéité contrôlée. En réalité, chaque visite est minutieusement préparée par une équipe de production qui garde un contrôle très fort sur l’ensemble des déplacements, et donc du contenu.

À première vue, IShowSpeed propose un contenu quelque peu débonnaire, résolument divertissant, qui donne à voir une Afrique dynamique, joyeuse, volontaire, qui tranche avec les discours misérabilistes des un∙es et l’esthétique diasporique grandiloquente des autres. Mais loin d’être anecdotique, ce registre mérite d’être pris au sérieux tant il agit sur les narratifs, les représentations et les imaginaires contemporains du continent. Pour celui à qui la nationalité ghanéenne a symboliquement été accordée au cours du voyage, « l’Afrique a changé sa vie » et la tournée « a profondément transformé sa réalité ». Cette modification de perception du continent est un sentiment largement partagé par les millions de spectateur∙rices qui l’ont suivi.

Le « grand tour » africain de l’influenceur états-unien ne constitue pas un événement isolé. Il s’inscrit tout d’abord dans une histoire longue des circulations, de mise en récit et de représentations de l’Afrique. Celle-ci remonte aux premières entreprises d’exploration et de cartographie du continent, avant de s’intensifier aux XIXe et XXe siècles avec la « ruée vers l’Afrique ». À cette époque, les paysages et les sociétés africaines furent majoritairement décrits à travers des récits d’altérité, d’exotisme et de découverte, contribuant à façonner des imaginaires durablement structurés par des hiérarchies coloniales de savoir et de pouvoir. Ces registres n’ont toutefois pas été reçus passivement : ils ont été, dès le milieu du XXe siècle, moqués, contournés et parfois renversés par des voyageurs africains eux-mêmes, dans des démarches demeurées largement marginales, à l’instar de Moshood Adisa Olabisi Ajala, dont les périples à travers le monde dans les années 1950-1960 donnent à voir un regard inversé reconfigurant à la fois les représentations de l’Afrique et celles du reste du monde3.

Une expérience médiatisée largement « lissée »

Dans le monde contemporain, ces formes de circulation se prolongent sous d’autres modalités. De nombreux voyageur∙euses et créateur∙rices de contenu entreprennent aujourd’hui des périples à travers le continent, souvent documentés sur les réseaux sociaux4. Ce qui distingue toutefois ces expériences de celle de Speed tient à la manière dont elles donnent à voir la matérialité concrète de la mobilité africaine. Les récits de ces voyageurs mettent souvent en évidence les difficultés du déplacement : tentatives d’extorsion aux frontières ou aux barrages routiers, lenteurs administratives, contraintes liées aux visas, ou encore l’état parfois précaire des infrastructures. Ils révèlent aussi les limites persistantes de la circulation à l’intérieur du continent, y compris à l’échelle sous-régionale, malgré les discours politiques récurrents sur l’intégration africaine.

Les grands corridors interrégionaux, souvent présentés par les dirigeants comme les vecteurs d’une libre circulation à venir, peinent encore à assurer une mobilité fluide et effective5. À l’inverse, l’expérience médiatisée de Speed apparaît largement « lissée » de ces frictions ordinaires de la mobilité – nous y reviendrons plus loin.

En insistant sur des éléments emblématiques d’un pays ou d’une localité destinés à souligner la pluralité des expériences africaines plutôt qu’une représentation homogène du continent, la tournée de Speed a été saluée pour sa mise en visibilité d’une Afrique « authentique », vibrante, fière, diverse et contemporaine. Cette entreprise de revalorisation symbolique s’inscrit dans une généalogie plus longue d’initiatives afro-diasporiques visant à reformuler les imaginaires globaux de l’Afrique, souvent associées au paradigme afropolitain6. Ces productions proposent de penser et de célébrer l’Afrique comme espace, et l’africanité comme expérience diasporique, dans un contexte globalisé. Elles ont toutefois suscité des critiques qui se cristallisent autour de trois aspects principaux : une tendance à la dépolitisation des enjeux contemporains, la production d’une Afrique fantasmée et un élitisme à la fois social et esthétique7.

« Il promettrait ainsi une “Afrique light” »

D’abord, on pourrait reprocher à Speed l’absence (apparente) de prises de position politiques. Par exemple, contraint de faire escale en Espagne en raison de l’impossibilité de voyager directement entre l’Algérie et le Maroc, il n’évoque jamais les tensions diplomatiques qui structurent pourtant cette frontière fermée. Autre exemple : au Sénégal, pays présenté comme celui d’où auraient été déportés ses ancêtres, son exaltation devant le Monument de la Renaissance africaine passe sous silence les controverses qui entourent cette œuvre – mémoire contestée de l’esclavage et du colonialisme, esthétique jugée exogène car inspirée de codes monumentaux soviétiques et réalisée par des sculpteurs nord-coréens, coût dénoncé comme indécent dans un contexte socio-économique fragile, accusations de personnalisation du pouvoir sous la présidence d’Abdoulaye Wade ou encore soupçons d’opacité financière8. Mais comme nous le verrons dans le cas de son séjour au Bénin, l’absence de discours explicitement politique ne signifie pourtant pas absence d’implications politiques9.

Ensuite, concernant l’idée d’Afrique fantasmée, le streamer ne s’écarte en réalité que très marginalement des itinéraires balisés et des poncifs exotisants. À l’exception de quelques expériences présentées comme plus locales (telle sa participation à un derby en Algérie) ou certains défis sportifs originaux, Speed suit le Guide du routard. Ses itinéraires sont largement prévisibles, et certaines séquences tendent à reconduire des clichés persistants : l’Afrique comme nature sauvage et animale, la folklorisation des marchés et de la vie urbaine présentée comme un chaos vivant, l’hypersexualisation des femmes versus l’exaltation d’une hyper-masculinité corporelle noire, l’Afrique comme expérience initiatique ou révélation personnelle, ainsi que la focalisation sur des « ethnies » emblématiques ou des pratiques dites typiques, etc. Autant d’éléments qui participent d’un processus d’authentification qui opère par « réinvention de la tradition »10. Dès lors, on peut interroger la capacité réelle de cette tournée à déconstruire les stéréotypes qu’elle prétend dépasser. Et cette utilisation du cliché n’est pas un bug ; c’est une fonctionnalité de l’économie algorithmique : ces raccourcis visuels et narratifs permettent de stabiliser des formes reconnaissables, et donc aisément consommables, par une audience globale.

Enfin, concernant la critique d’un élitisme à la fois social et esthétique, l’expérience de Speed apparaît singulière. Certes, l’influenceur appartient à la « classe créative » globale11, hégémonique tant sur le plan économique que culturel et largement issue des mondes afro-diasporiques (et non du continent). Mais il produit l’image d’une Afrique un poil moins « Instagram-friendly », selon l’expression d’Emma Dabiri, autrice de l’article incisif, publié en 2014 chez Africa is a Country, « Why I’m not an Afropolitan ». Une partie des productions afropolitaines se sont vu reprocher le fait de contribuer à une « Afrique sans Africaines » (pauvres) qui, comme le souligne la professeure sud-africaine Grace A. Musila dans « Part-Time Africans, Europolitans and “Africa Lite” » (Journal of African Cultural Studies, 2016), « semble consister à embrasser juste assez d’Afrique pour en conserver une saveur distinctive, sans pour autant apparaître “trop africaine”. À l’image d’un Coca light ou d’une bière allégée, il promettrait ainsi une “Afrique light” : une Afrique débarrassée de ce qui en constituerait les aspects jugés “nocifs” ou “enivrants” ».

Au moins dans la forme, l’approche de Speed semble répondre à ce que Dabiri qualifie de dérive « trop policée, corporate et lisse » de certains discours afropolitains : son projet ne relève ni de l’institution culturelle ni de la production artistique hautement esthétisée, généralement mobilisées dans les afropolitanismes. Ici, le streamer appartient pleinement à l’économie de la viralité qui s’adresse explicitement à une audience de masse. Là où certaines productions diasporiques privilégient la mise en scène et la monumentalisation esthétique, le streamer partage avant tout des moments avec la foule, voire est littéralement porté par elle. Par et pour la plèbe, l’Afrique qu’il donne à voir échappe en partie au dialogue traditionnel entre élites urbaines africaines et élites afro-diasporiques occidentales. Ainsi assisterait-on à l’émergence d’un afropolitanisme populaire ? Moins institutionnalisé et élitiste que diffus et horizontal, façonné non par les galeries ou les industries culturelles, mais par les foules connectées et les logiques algorithmiques ? La question reste ouverte.

Au Bénin, convertir la visibilité en flux économiques

Dans chaque vidéo, Speed joue sur des affects identitaires populaires et s’affiche fièrement dans les maillots aux couleurs des équipes nationales. Portés par le but de créer de l’engagement et donc de la visibilité pour ses vidéos, les contenus suscitent fiertés nationales et parfois compétitions entre différentes identités dans les commentaires des vidéos ou contenus repartagés sur les réseaux sociaux. À cet égard, son passage au Bénin est particulièrement intéressant tant il donne à voir une identité nationale temporellement et spatialement située qui n’est pas exempte de logiques institutionnelles et d’orientations politiques.

L’agence gouvernementale Bénin Tourisme a amplement participé à la coordination du parcours de Speed. De Cotonou, capitale économique du pays, à Ouidah, ville centre de la culture vodùn et emblématique de la mémoire de la traite esclavagiste, la visite est organisée autour de lieux particulièrement représentatifs des politiques de transformations urbaines et de tourisme du « Bénin Révélé », le programme de développement porté par l’homme d’affaires devenu président de la République en 2016, Patrice Talon. En trois heures trente de vidéo, les internautes découvrent : l’esplanade des Amazones avec sa statue en bronze de 30 mètres inaugurée en 2022, inspirée des figures guerrières du Dahomey, les Agodjiè ; le rond-point de l’aéroport transformé en 2022 pour honorer la mémoire de Bio Guerra, un prince guerrier des peuples Baatonu, figure de la résistance face aux troupes coloniales françaises ; les paysages côtiers bientôt accessibles aux visiteurs du Club Med dont l’ouverture est prévue cette année ; l’arène de Ouidah inaugurée en 2025 comme espace central de célébrations des Vodùn Days – la fête nationale du vodùn est renommée ainsi en 2024 pour être plus visible auprès d’un public international ; la Porte du non-retour et la réplique d’un des derniers navires négriers à avoir quitté le Bénin, emblème de la mémoire de la traite de près de 1 million d’Africain∙es réduit∙es en esclavage depuis la côte béninoise ; le temple des Pythons, haut-lieu de la mise en tourisme des cultes vodùn.

Ces espaces produits dans le cadre du « boom culturel béninois » capitalisent sur le tourisme mémoriel et culturel, et visent particulièrement les personnes afro-descendantes – notamment avec la plateforme numérique « my afro-origins » qui leur permet d’obtenir la nationalité béninoise. Le passage de Speed est de bon augure pour cibler ce public, et les autorités béninoises se sont impliquées sur différents plans pour faciliter le tournage, comme le témoigne l’usage d’un hélicoptère de l’armée nationale et la présence de la police en appui aux habituels services de sécurité privée. Via les réseaux sociaux, l’agence Bénin Tourisme se réjouit du séjour de Speed et de la visibilité que celui-ci apporte à ce qui est depuis récemment définie comme la « marque-pays » Bénin. À partir de ce soft power s’opère une alliance pragmatique entre capitalisme digital et communications politiques visant un objectif commun : convertir la visibilité en flux économiques, qu’il s’agisse de followers pour le streamer ou pour l’État, qui espère quadrupler le nombre de visiteur∙euses d’ici à 2030 – en visant notamment un public afro-descendant caribéen, américain ou européen.

« Est-ce qu’il découvre vraiment la culture » ?

Cette alliance peut aussi être interprétée à l’aune du contexte politique national : la visite de Speed, survenue quelques semaines avant l’élection présidentielle, coïncide avec l’élection du candidat du camp présidentiel à plus de 94 % des voix dès le premier tour. Le contenu produit conjointement participe alors à une campagne valorisant le bilan du mandat sortant : les vidéos au Bénin suscitent une vague de commentaires élogieux d’internautes exprimant leur fierté nationale et leur adhésion aux accomplissements du gouvernement Talon. Mais certains sont aussi critiques et perplexes vis-à-vis des modalités d’un tournage très rythmé et de la personnalité de Speed. L’un des facilitateurs de sa visite à Ouidah, bien que ravi d’avoir été mandaté par l’agence Bénin Tourisme pour cet événement, remet en question l’intérêt réel du vidéaste pour la culture béninoise : « Est-ce qu’il découvre vraiment la culture ? […] on voyait bien qu’il regardait tout le temps son téléphone, il regardait les abonnées monter. » Au-delà de la critique sur la dimension commerciale du contenu, la vidéo produite au Bénin passe sous silence la dimension très politique d’une identité nationale lissée par ce programme de « touristification » du pays, mais aussi l’ambivalence des effets – parfois négatifs – pour les populations de telles transformations des paysages et de l’économie.

La viralité des contenus tient donc aussi à des contextes politiques spécifiques. Les identités nationales revisitées participent de dynamiques contemporaines de réaffirmation nationale, nourries à la fois par des événements populaires tels que la Coupe d’Afrique des nations et par des discours politiques valorisant un « nous » collectif fondé sur la réactivation de « traditions », de « valeurs » et d’une certaine « authenticité ». Autant de registres qui favorisent l’adhésion aux projets politiques des gouvernements. Dans ce contexte, les vidéos de Speed et l’engouement qui les entourent sont témoins d’une double logique de compétition. D’une part, une compétition symbolique entre pays voisins, qui se donne à voir à travers des interactions oscillant entre plaisanteries à parentés, rivalités amicales et formes de chauvinisme. D’autre part, une compétition marketing où chaque pays fait valoir son identité sur la scène internationale. Les prochains mois informeront sur les réelles retombées pour le Bénin et pour les autres pays qui ont cherché à s’emparer de la visite du youtubeur comme un outil de promotion touristique. Les personnes qui regardaient le live seront-elles immédiatement convaincues de prendre un avion pour passer un séjour au Bénin ? Tel est le paradoxe du modèle économique de l’influence dont il est difficile de mesurer les retombées économiques et politiques.

La viralité des contenus a suscité de nombreuses réactions en ligne, et l’une des interrogations centrales porte sur l’asymétrie des mobilités internationales contemporaines : comment expliquer qu’un citoyen du Nord global puisse traverser relativement aisément les frontières africaines, tandis que les déplacements des Africains demeurent entravés au sein même du continent – et plus encore vers l’Europe ou d’autres espaces du Nord global ? Cette asymétrie apparaît d’autant plus frappante que, dans le cas spécifique de Speed, des gouvernements africains ont rapidement exprimé leur volonté de lui accorder une nationalité dans un geste présenté comme une forme d’hospitalité politique et de reconnaissance symbolique.

Un accès restreint aux droits les plus ordinaires

En l’occurrence, cette mobilité fonctionne comme un dispositif de révélation : elle renvoie aux internautes africains et aux sociétés africaines une image des hiérarchies globales qui structurent les régimes contemporains de circulation. Les contrastes relevés par les internautes opposent la liberté apparente de circulation des voyageurs du Nord aux difficultés persistantes d’obtention des visas européens, caractérisées par une bureaucratisation croissante et des procédures de plus en plus restrictives. Même lorsque le visa est accordé, il ne supprime ni la précarité ni la vulnérabilité, comme en témoignent12 des situations absurdes documentées en France. Cette situation s’inscrit dans un contexte marqué par la montée des forces d’extrême droite en Europe et aux États-Unis, qui se traduit par un durcissement des régimes migratoires et la redéfinition sécuritaire des politiques de mobilité.

En ce sens, en tant que miroir, le voyage des influenceurs et autres voyageurs internationaux en Afrique met en lumière des asymétries institutionnelles plus profondes, inscrites dans la valeur différenciée des passeports, dans les dispositifs de visa et dans les régimes de souveraineté qui organisent l’accès aux territoires. La question que soulèvent certaines internautes est précisément celle de la souveraineté différenciée : qui peut circuler librement, qui doit demander permission et selon quelles conditions en Afrique et dans le monde ? Pourquoi l’« éthique du passant13 » semble-t-elle opératoire principalement dans un seul sens ? Ces questions révèlent des sentiments profonds d’asymétrie qui engagent la manière dont les Africains se perçoivent eux-mêmes, perçoivent leurs mobilités et envisagent l’Ailleurs. Elles oscillent entre sentiment d’humiliation symbolique, revendication d’égalité de traitement et aspiration à une néo-souveraineté fondée sur la réciprocité des circulations. Elles rappellent aussi la réalité douloureuse des migrations africaines vers le Nord, qui s’inscrivent trop souvent dans des trajectoires marquées par l’illégalité, la violence, la précarité et parfois la mort, en mer ou dans le désert.

Enfin, elles rappellent, en creux, ce que décrit Buchi Emecheta à propos de la condition de « second-class citizen »14 : non seulement une inégalité de statut juridique, mais une forme de relégation durable qui affecte les conditions mêmes d’existence et de reconnaissance des immigrés en Occident. Être assigné à une telle position, c’est faire l’expérience d’un accès restreint aux droits les plus ordinaires – parmi lesquels, de manière particulièrement saillante, la possibilité de circuler librement et dans des conditions dignes.

L’État-nation, et son lot d’illusions identitaires

Cependant, ces ressentiments « en miroir » tendent à occulter des dynamiques plus complexes de la mobilité intra-africaine, caractérisées à la fois par des zones d’ouverture et par des formes de suspension ou de restriction des circulations. En effet, même si plusieurs États et instances régionales ont engagé des politiques d’ouverture, à l’image du Bénin ou de l’Union africaine et de son passeport continental encore partiellement effectif, de nombreux régimes africains restreignent fortement les déplacements de leurs ressortissants, notamment dans des contextes autoritaires où le passeport devient un instrument de gouvernement. Ces dispositifs de restriction de la mobilité coexistent avec des politiques de visa souvent coûteuses pour les Africains eux-mêmes, qui relèvent moins d’une simple régulation administrative que d’une captation de ressources externes. Il n’en demeure pas moins qu’à l’échelle globale, la réalité contemporaine est marquée par un resserrement des régimes de mobilité et, plus largement, par une intensification des hiérarchies mondiales qui structurent un accès profondément différencié à la circulation internationale. Ces hiérarchies s’inscrivent dans les dispositifs juridiques et administratifs de l’État-nation, avec leur lot d’illusions identitaires15.

C’est précisément cette asymétrie des régimes de mobilité globale que révèle le cas de Speed, et ce à deux niveaux distincts. D’abord, au niveau des circulations transcontinentales, la facilité avec laquelle il se déplace vers l’Afrique contraste fortement avec les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés les ressortissants africains pour se rendre en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi dans d’autres pays africains. Ensuite, à l’échelle intra-urbaine, le film montre également une mobilité profondément inégalitaire. Les déplacements de Speed au sein des villes sont largement fluidifiés : il est encadré par des gardes du corps, accompagné de guides locaux et, dans certains cas, ses trajets sont anticipés et facilités par des dispositifs de sécurité. Son expérience urbaine relève ainsi d’un régime de circulation privilégié, proche de celui d’un « invité de première classe ». Cette position contraste fortement avec les mobilités ordinaires des citadins. Une large partie de la population urbaine fait face à des déplacements contraints, marqués par la congestion des réseaux, les arrangements informels, l’inconfort des transports collectifs, diverses formes d’extorsion plus ou moins institutionnalisées, ainsi que des rapports de force permanents entre usagers, autorités et organisations de transport.

De manière incontestable, la tournée africaine de Speed constitue un succès statistique : près de cinq millions d’abonnées supplémentaires gagnées en un mois de diffusion quasi quotidienne à travers le continent. Ce succès tient en partie à sa position de vidéaste africain-états-unien, doté de capitaux économiques, symboliques et culturels lui permettant de circuler, de capter et de produire un récit spécifique de l’Afrique. Ce récit suscite un enthousiasme massif, notamment parce qu’il entre en résonance avec des formes contemporaines de fierté et d’affirmation nationales encouragées par des programmes gouvernementaux (touristiques).

Une forme de réparation symbolique

Sa proposition s’inscrit dans la continuité d’une histoire longue des circulations, des mises en récit et des représentations du continent, tout en les réactualisant. Elle propose une écriture de l’Afrique profondément ancrée dans son époque : celle de 2026, marquée par la plateformisation des contenus, l’économie de l’attention et la viralité. Tant dans son mode de production que dans sa réception, cette écriture repose sur une performance filmée, savamment située entre spontanéités affichées et intentions calculées. Elle fait circuler des images du continent qui atteignent habituellement peu les espaces digitaux globalisés et catalyse les interactions des internautes avec ses contenus mais aussi entre elleux.

Cette écriture afropolitaine participe à la mise en avant d’identités hybrides issues des mondes afro-diasporiques et contribue à diffuser une image du continent plus positive, dynamique et contemporaine, en rupture avec les représentations hégémoniques d’une Afrique prosaïque ou absente de la modernité. Elle témoigne ainsi d’une africanité en recomposition, mais qui ne se traduit pas nécessairement par une solidarité politique entre les peuples du continent. Elle déplace aussi le regard : l’Afrique n’y est plus seulement un concept ou une abstraction, mais un espace saturé de corps, de présences, d’interactions. Reste à interroger les conditions de cette mise en visibilité : quels corps sont montrés, comment, et à quelles fins ?

Car si cette écriture peut être qualifiée d’afro-positive (ou, à tout le moins, d’afro-quelque-chose-de-positif), peut-on pour autant la qualifier de décoloniale ou de panafricaine ? En réalité, elle ne porte aucun projet politique d’émancipation à l’intérieur ou en dehors du continent. Elle tend plutôt à reconduire certains stéréotypes et à simplifier des réalités sociales complexes, au profit de formats immédiatement lisibles et partageables. En ce sens, loin de rompre avec les logiques antérieures, elle en propose une reformulation contemporaine : une écriture mondialisée de l’Afrique, façonnée par les plateformes, portée par les foules connectées, mais encore largement contrainte par les exigences de visibilité, de viralité et de rentabilité.

Et peut-on réellement attendre d’un influenceur autre chose ? Qu’il incarne une parole critique, politique, située, plutôt que de surfer sur des représentations consensuelles auprès des gouvernements et des internautes ? Est-ce son rôle, voire même son intérêt ? Nul ne saurait répondre par l’affirmative. Ici s’explique alors l’engouement transnational : après tout, comme le dirait Kalenda Eaton16, ce type d’initiative répond aussi à des désirs humains fondamentaux de visibilité, de reconnaissance et d’appartenance nationale, continentale voire mondiale. Au point qu’on puisse envisager qu’il constitue un outil de solidarité et de réaffirmation collective ?

Certes, cette visibilité accrue ne résout en rien les inégalités structurelles, mais elle participe peut-être à l’émergence d’une forme de réparation symbolique dans un monde où les subjectivités africaines continuent d’être invisibilisées. Et c’est un credo sur lequel Speed continue de surfer : au printemps 2026, il enchaîne sur un « Caribbean Tour », à nouveau très attendu et commenté. Avec des live dans quinze des îles caribéennes, il réaffirme son ambition d’explorer et de visibiliser la diversité des mondes afro-descendants. C’est peut-être là que réside l’ambivalence d’un IShowSpeed : dans sa capacité à produire une visibilité massive qui, sans être émancipatrice en elle-même, ouvre des espaces d’identification, de renouvellement des récits de soi, de circulation et de débats inédits. Cela n’exempte pas d’adopter un cynisme lucide quant aux limites d’une telle initiative et une certaine vigilance quant aux récits produits.

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2Voir notamment le compte Instagram de booska_p ici.

3Ọlábísí Àjàlá, An African Abroad, introduction de T.J. Mboya, Londre, 1963.

4Nous pensons ici aux périples de voyageurs asiatiques ou européens vers l’Afrique – par exemple, Ludwig Schumacher, Franck Walravens, ou Suzuki – mais aussi aux voyages entrepris par des créatrices de contenu africaines ou afrodescendantes à travers le continent – comme Udoh Ebaide Joy, ou Sandy Abena.

5Lire, Calvin Minfegue, «  Les corps des tracasseries : circulation, corps et violence sur le corridor Douala–N’Djamena/Bangui  », Canadian Journal of African Studies / Revue Canadienne Des Études Africaines, 57(2), 2023, p. 283-303, et Patrick Belinga Ondoua, «  Vive la libre circulation au sein de la Cemac  ! Une ethnographie du dispositif de l’enregistrement  », Sociétés Politiques comparées. Revue européenne d’analyse Des sociétés Politiques, 2025, n° 64, p. 133-144.

6Patrick Awondo, «  L’afropolitanisme en débat  », Politique africaine, 136(4), 2014, p. 105-119.

7Aline Nanko Samaké, «  Beyoncé, l’afropolitaine : Pop culture, Identités diasporiques et Afropolitanismes dans le film musical Black Is King  ». African Diaspora, 16(1-2), 2025, p. 61-9.

8Dramé, Patrick, «  La monumentalisation du passé colonial et esclavagiste au Sénégal : Controverse et rejet de la renaissance africaine  ». Journal of the Canadian Historical Association / Revue de la Société historique du Canada, 22(2), 2011, p. 237-265, voir ici.

9Jeannin, Marine, 2026, «  “L’Afrique n’est pas comme je le pensais” : la tournée frénétique de l’influenceur américain IshowSpeed  », Le Monde Afrique, Cultures Web, 24 janvier.

10Hobsbawm, Eric, and Terence Ranger. 2012. The Invention of Tradition. Cambridge University Press  ; Mudimbé, Vumbi Yoka, and Laurent Vannini. 2021. L’invention de l’Afrique : gnose, philosophie et ordre de la connaissance. Histoire, politique, société. Présence africaine Éditions.

11Florida, Richard L. The Rise of the Creative Class : Revisited. Paperback of the rev. ed. Basic Books, 2014.

12Shreya Parikh, We, the illegals of France, Africa is a Country, 24 février 2026.

13Achille Mbembe, Méditation sur le passant, AOC, 4 novembre 2025.

14John Self, «  Second-Class Citizen by Buchi Emecheta review – fresh and timeless  », The Guardian, 31 octobre 2021.

15Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

16Eaton, Kalenda. 2019, «  Eternal Blackness : Considering Afropolitanism as a Radical Possibility  », Africa Today 65(4), p. 1–17.

18Voir notamment le compte Instagram de booska_p ici.

19Ọlábísí Àjàlá, An African Abroad, introduction de T.J. Mboya, Londre, 1963.

20Nous pensons ici aux périples de voyageurs asiatiques ou européens vers l’Afrique – par exemple, Ludwig Schumacher, Franck Walravens, ou Suzuki – mais aussi aux voyages entrepris par des créatrices de contenu africaines ou afrodescendantes à travers le continent – comme Udoh Ebaide Joy, ou Sandy Abena.

21Lire, Calvin Minfegue, «  Les corps des tracasseries : circulation, corps et violence sur le corridor Douala–N’Djamena/Bangui  », Canadian Journal of African Studies / Revue Canadienne Des Études Africaines, 57(2), 2023, p. 283-303, et Patrick Belinga Ondoua, «  Vive la libre circulation au sein de la Cemac  ! Une ethnographie du dispositif de l’enregistrement  », Sociétés Politiques comparées. Revue européenne d’analyse Des sociétés Politiques, 2025, n° 64, p. 133-144.

22Patrick Awondo, «  L’afropolitanisme en débat  », Politique africaine, 136(4), 2014, p. 105-119.

23Aline Nanko Samaké, «  Beyoncé, l’afropolitaine : Pop culture, Identités diasporiques et Afropolitanismes dans le film musical Black Is King  ». African Diaspora, 16(1-2), 2025, p. 61-9.

24Dramé, Patrick, «  La monumentalisation du passé colonial et esclavagiste au Sénégal : Controverse et rejet de la renaissance africaine  ». Journal of the Canadian Historical Association / Revue de la Société historique du Canada, 22(2), 2011, p. 237-265, voir ici.

25Jeannin, Marine, 2026, «  “L’Afrique n’est pas comme je le pensais” : la tournée frénétique de l’influenceur américain IshowSpeed  », Le Monde Afrique, Cultures Web, 24 janvier.

26Hobsbawm, Eric, and Terence Ranger. 2012. The Invention of Tradition. Cambridge University Press  ; Mudimbé, Vumbi Yoka, and Laurent Vannini. 2021. L’invention de l’Afrique : gnose, philosophie et ordre de la connaissance. Histoire, politique, société. Présence africaine Éditions.

27Florida, Richard L. The Rise of the Creative Class : Revisited. Paperback of the rev. ed. Basic Books, 2014.

28Shreya Parikh, We, the illegals of France, Africa is a Country, 24 février 2026.

29Achille Mbembe, Méditation sur le passant, AOC, 4 novembre 2025.

30John Self, «  Second-Class Citizen by Buchi Emecheta review – fresh and timeless  », The Guardian, 31 octobre 2021.

31Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

32Eaton, Kalenda. 2019, «  Eternal Blackness : Considering Afropolitanism as a Radical Possibility  », Africa Today 65(4), p. 1–17.