
La visite du président français Emmanuel Macron au Kenya les 11 et 12 mai, à l’occasion du sommet « Africa Forward » – le nouveau nom donné au sommet Afrique-France –, a mêlé symbolisme, diplomatie et messages politiques dans un effort pour apaiser les relations complexes entre la France et le continent, en particulier avec ses anciennes colonies, qui restent marquées par la « Françafrique ». Du jogging avec la légende du marathon Eliud Kipchoge à la préparation de plats typiques (ugali et sukuma wiki) avec un chef local, sa visite a suscité à la fois enthousiasme et critiques, certaines figures de l’opposition et certains militants la qualifiant en partie d’opération de communication soigneusement orchestrée.
Avec ce spectacle, qui a réuni une trentaine de chefs d’État africains la France chercherait « un partenariat d’égal à égal » avec l’Afrique, promettant 23 milliards d’euros d’investissements dont l’objectif serait de redessiner la trajectoire économique du continent et de créer des emplois. La position du président kényan William Ruto, non seulement comme participant, mais aussi comme coorganisateur, devait illustrer ce « partenariat rééquilibré ». Et, organisé pour la première fois hors d’un pays africain francophone depuis sa création, au début des années 1970, l’évènement s’est entièrement tenu en anglais.
Pourtant, l’accueil en dehors du faste du sommet a été plus frais. Au Bunge la Mwananchi (« Parlement du peuple ») – un forum public informel très prisé des jeunes Kényans diplômés et sans emploi qui s’y rassemblent pour débattre de politique et des excès du gouvernement –, beaucoup considèrent la France comme une puissance extractiviste cherchant à étendre son influence en Afrique de l’Est après ses revers en Afrique de l’Ouest.
« La mentalité de Paris ne change jamais »
Parmi les détracteurs les plus virulents figure Robert Kiberenge, membre influent du Parlement du peuple et autoproclamé « Premier ministre ». Dans une vidéo1 enregistrée pendant les débats à Jeevanjee Gardens, Kiberenge met en garde le président Ruto contre toute alliance avec Macron, affirmant que la France est de plus en plus mal vue dans certaines régions d’Afrique et que l’accueil du dirigeant français allait à l’encontre de l’esprit du panafricanisme.
Sa prise de parole intervenait alors même qu’Aaron Cheruiyot, l’un des fervents défenseurs du président Ruto et leader de la majorité au Sénat, exhortait2 les Kényans à se comporter avec dignité pendant le sommet car le Kenya avait le « privilège » d’accueillir des rassemblements de haut niveau tels que celui coprésidé par les présidents Macron et Ruto.
Interrogé après le sommet pour savoir si sa position avait évolué à la suite des promesses faites par la France en matière d’investissements, Kiberenge confie à Afrique XXI ne pas avoir changé d’avis : « La mentalité de Paris en matière d’exploitation des ressources africaines est comme les taches d’un léopard : elle ne change jamais. » « Ce sommet n’est qu’un de plus dans une longue série de forums dont rien de concret ne ressort jamais », poursuit-il. Kiberenge rappelle des engagements antérieurs par d’autres puissances occidentales, comme les États-Unis sous Joe Biden, ou encore les sommets sur le climat, qui, selon lui, ont produit davantage de symboles que de transformations concrètes. « L’objectif de Macron est l’exploitation minière en Afrique de l’Est et en Afrique centrale, maintenant que la France a été évincée de l’Ouest », estime-t-il, en particulier du Mali, du Burkina Faso et du Niger. « Si tous ces pays d’Afrique de l’Ouest ont pris cette direction, alors soit ils ont tous tort et Macron a raison, soit il y a un problème plus profond. »
La « réaction tiède » de la France face à la répression
Walter Wanjes, plus connu sous le nom de Mjukuu wa Bunduki, ancien président de Bunge la Mwananchi, voit les choses autrement. Pour lui, les revers essuyés par Paris en Afrique de l’Ouest pourraient contraindre la France à s’engager auprès des pays africains avec plus de prudence et de respect. « En tant que Kényans, nous connaissons nos droits, et personne ne nous malmènera comme cela a pu se produire en Afrique de l’Ouest », a-t-il déclaré. « Laissons le temps aux accords bilatéraux de mûrir avant de juger la France. »
Des militants regroupés sous la bannière du Sommet panafricaniste contre l’impérialisme (Pan-Africanism Summit Against Imperialism, PASAI) ont organisé des manifestations contre le sommet, le qualifiant3 d’« offensive impérialiste de recolonisation déguisée sous le couvert de la diplomatie environnementale et de la réforme financière ». Dans une pétition diffusée avant l’évènement, des militants ont accusé la France de se réorienter vers d’autres pays après ses revers militaires et diplomatiques au Sahel.
Les activistes – tant locaux qu’étrangers, dont douze ont été temporairement arrêtés avant d’être relâchés4 – ont également critiqué ce qu’ils ont qualifié de « réaction tiède » de la France face au mouvement de la génération Z au Kenya, dont la répression a fait des dizaines de morts et de disparus. « En juin et juillet 2024, les masses kényanes se sont soulevées contre le projet de loi de finances imposé par le FMI. Des dizaines de personnes ont été arrêtées, torturées, ont disparu ou ont été tuées. La France, les États-Unis et la Grande-Bretagne – tous grands actionnaires du FMI – se sont rendus complices », ont déclaré les militants dans cette pétition.
« Les entreprises étrangères co-investissent-elles véritablement ? »
L’économiste James Shikwati, qui a participé à plusieurs tables rondes lors du sommet, est plus mesuré. Pour lui, le discours de la France sur un partenariat égalitaire semble prometteur, mais le Kenya devrait encore négocier avec détermination pour s’assurer que cette promesse soit tenue. Shikwati estime que la France offre une option stratégique intéressante à côté de la Chine et des États-Unis. En 2024, lors de la visite du président William Ruto à Washington, sous la présidence de Joe Biden, le Kenya a été désigné « allié majeur non membre de l’Otan », devenant ainsi le premier pays d’Afrique subsaharienne à bénéficier de ce statut. Les militants anti-impérialistes ont d’ailleurs exprimé des inquiétudes quant à l’influence militaire étrangère croissante au Kenya, qui accueille déjà des installations militaires britanniques à Laikipia.
Les échanges entre Biden et Ruto avaient également débouché sur des accords dans les domaines de l’industrie et du commerce. Des discussions sur l’allègement de la dette avaient également été conduites. Sous la présidence de Donald Trump, les relations sont restées largement axées sur la sécurité, Washington ayant soutenu le déploiement de la police kényane en Haïti pour aider à lutter contre la violence des gangs et l’insécurité. Une décision qui avait suscité beaucoup de mécontentements.
Avec la Chine, en particulier sous l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta, le Kenya a lancé de grands projets d’infrastructures, notamment le chemin de fer à écartement standard et plusieurs autoroutes. « La grande question a toujours été de savoir si les entreprises étrangères co-investissent véritablement en Afrique ou si elles se contentent de créer des sociétés et des projets qui finissent par s’effondrer une fois qu’elles sont parties, faute d’avoir intégré les Africains dans la prise de décision et la conception », juge James Shikwati.
Justus Wabuyabo, directeur général de la Nuclear Power and Energy Agency (NuPEA), explique de son côté que la France et le Kenya ont signé deux protocoles d’accord portant sur la coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire et le transfert de compétences. « Cela revêt une grande importance, car la France s’appuie fortement sur l’énergie nucléaire », dit-il. « C’est un partenaire solide si le Kenya souhaite stimuler sa production énergétique et favoriser la croissance industrielle. »
« Macron continue de voir l’Afrique à travers le prisme colonial »
L’incident5 survenu lors d’une conférence à l’Université de Nairobi, quand le président français a interrompu la séance pour sermonner le public qui faisait trop de bruit, n’a cependant échappé à personne à Nairobi. Pour le professeur Gitile Naituli, spécialiste des affaires et du droit à la Multimedia University of Kenya, cet épisode reflète une attitude coloniale persistante derrière le langage diplomatique et policé de la France. « Macron continue de voir l’Afrique à travers le prisme colonial. Pourquoi Nairobi devrait-elle accueillir un homme dont le modèle de la Françafrique a été rejeté dans d’autres régions d’Afrique comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso ? » s’interroge-t-il.
Il ajoute que les appels de Macron à un partenariat « d’égal à égal » risquent de rester symboliques si les dirigeants africains continuent de tolérer ce qu’il qualifie d’« attitudes condescendantes ». Naituli avertit par ailleurs que le Kenya risque de s’exposer sur le plan économique en concluant des accords motivés davantage par l’enthousiasme politique du moment que par une analyse rigoureuse de l’intérêt national à long terme.
Ses propos rejoignent ceux de l’intellectuel panafricaniste Patrick Loch Otieno Lumumba, qui a abordé cette question dans son très populaire podcast « Lumumba explains6 » (« Lumumba explique »). Lui considère que les visites de Macron dans des pays anglophones et lusophones tels que l’Angola, l’Afrique du Sud et désormais le Kenya, accompagnées de promesses d’investissements et de coopération, sonnent comme une tentative de la France d’étendre son influence sur de nouveaux territoires alors qu’elle perd progressivement son emprise sur ses anciennes colonies.
Il est encore difficile de dire si le sommet « Africa Forward » marque un véritable renouveau dans les relations franco-africaines ou une tentative de nettoyer une image profondément marquée par des décennies de « Françafrique ». Le Kenya semble se trouver au centre de cette réorientation stratégique. Une situation saluée par certains comme une opportunité économique, mais considérée par d’autres comme un autre chapitre, peut-être le dernier, d’une longue et difficile histoire entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales.
Les affaires de Paris et Nairobi
Le Kenya et la France ont signé onze accords bilatéraux portant sur les infrastructures, l’énergie, les transports, la technologie et l’agriculture, tandis que des acteurs du secteur privé français ont annoncé des engagements d’investissements destinés à soutenir la croissance des entreprises et la création d’emplois. Emmanuel Macron a déclaré que l’Afrique et l’Europe étaient confrontées à des défis communs en matière de paix, de prospérité et de souveraineté, ajoutant que les futurs partenariats devaient être fondés sur « le respect mutuel, la lucidité et le courage ».
« L’Afrique ne doit pas être considérée uniquement comme une source de matières premières et de ressources extractives », a déclaré le président français, affirmant que le continent était au cœur de l’innovation mondiale et de la croissance économique futures. « Si l’Afrique réussit, l’Europe réussit », a-t-il ajouté, établissant un lien entre la prospérité africaine et la réduction des départs vers l’Europe motivés par la pauvreté. Alors même que, en septembre 2024, William Ruto avait conclu un partenariat cynique avec l’Allemagne incitant les jeunes Kényans diplômés à partir...
Ruto a affirmé que l’Afrique ne devait plus être considérée comme un fardeau, mais comme une future puissance économique. « L’Afrique est l’endroit où il faut être, car, d’ici 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine. » Il a annoncé des projets comprenant des financements mixtes, des subventions et des prêts à taux réduit destinés aux universités, tout en défendant la décision du Kenya d’approfondir sa coopération avec la France en matière de développement de l’énergie nucléaire.
M. Ruto a souligné que la France tirait près de 70 % de son électricité de l’énergie nucléaire et a déclaré que le Kenya avait examiné des propositions de la Corée du Sud, du Canada et de la Russie avant de se tourner vers la technologie française.
Le président a également confirmé qu’il assisterait au sommet du G7 en France en juin, où il compte plaider en faveur de réformes des systèmes de financement mondiaux afin de rendre les capitaux et les financements concessionnels plus accessibles aux pays africains. « L’Afrique n’est pas le problème. L’Afrique fait partie de la solution aux défis mondiaux », a déclaré M. Ruto, critiquant ce qu’il a qualifié de coûts d’emprunt disproportionnés et de perceptions déformées des risques imposées aux économies africaines.
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1« Chaos erupts ! Angry MP Kiberenge Drops Explosive Warning to Ruto Over Macron’s Kenya Visit », Tv97, 11 mai 2026, à voir ici.
3Voir sur le site du contre-sommet « Le Sommet France–Afrique est une offensive impérialiste », à lire ici.
4Statement of the International Committee of the Fourth International, « Release activists arrested for protesting French imperialist-backed Africa Forward summit in Kenya ! », communiqué, 14 mai 2026, à lire ici.
5Aljazeera, « Macron yells at audience for silence during Nairobi University presentation », 11 May 2026, à voir ici.
6Ce podcast est disponible [« PLO Lumumba : Macron Is Raiding Africa Again, France, Kenya & The New Scramble », Thee Alfa House, 11 mai 2026, à regarder et écouter ici.
7« Chaos erupts ! Angry MP Kiberenge Drops Explosive Warning to Ruto Over Macron’s Kenya Visit », Tv97, 11 mai 2026, à voir ici.
9Voir sur le site du contre-sommet « Le Sommet France–Afrique est une offensive impérialiste », à lire ici.
10Statement of the International Committee of the Fourth International, « Release activists arrested for protesting French imperialist-backed Africa Forward summit in Kenya ! », communiqué, 14 mai 2026, à lire ici.
11Aljazeera, « Macron yells at audience for silence during Nairobi University presentation », 11 May 2026, à voir ici.