Un an de guerre en Éthiopie. Les raisons du désastre

Il y a un an, dans la nuit du 3 au 4 novembre 2020, l’Éthiopie plongeait dans une sanglante guerre civile opposant les forces spéciales du Tigray à l’armée fédérale. Ce conflit, aux conséquences humanitaires dramatiques, s’inscrit dans un contexte de remise en cause d’un système politique en bout de course et d’opposition à la renaissance de l’Éthiopie impériale.

Des réfugiés du Tigray dans le camp d’Um Rakuba au Soudan, en février 2021.
Amors photos / shutterstock.com

Le 30 octobre dernier, la nouvelle de l’entrée des forces tigréennes dans la ville de Dessé, située en région Ahmara à 400 km d’Addis-Abeba, s’est répandue comme une traînée de poudre dans la capitale éthiopienne, accompagnée par une rumeur spontanée de répétition de l’histoire : lors de l’invasion italienne en 1936 comme lorsque le Tigray People’s Liberation Front (TPLF) a gagné la guerre en 1991, Dessé était tombée une semaine avant Addis-Abeba... Dans la foulée, les insurgés ont pénétré dans la grande ville voisine de Kombolcha.

Cette progression a poussé le gouvernement à lancer des appels à la mobilisation générale et à réquisitionner tous les véhicules administratifs pour « aller au front ». À Bahr Dar, la capitale de la région Ahmara, les fonctionnaires ont reçu une formation militaire de trois jours - obligatoire - au cours de laquelle ils ont appris à tirer, recharger et entretenir une arme automatique. La région, qui a décrété l’état d’exception, a entrepris de recruter des miliciens - des jeunes sont partis se cacher pour éviter une probable conscription obligatoire. Les médias officiels relaient désormais des appels à « interner » voire tuer les ressortissants tigréens vivant dans la région Amhara. Une fuite en avant dont personne ne connaît l’issue, un an après le début de la guerre civile.

Dans la nuit du 3 au 4 novembre 2020, les premiers tirs entre les Forces spéciales de la région du Tigray (FST) et l’armée fédérale (Ethiopian National Defence Forces, ENDF) autour de plusieurs camps militaires de la région septentrionale d’Éthiopie marquent le début de la guerre au Tigray. Dans la ville de Soroqa, où affluaient depuis plusieurs semaines des miliciens Amhara alliés au gouvernement, les hommes partent arme à la main vers le Nord, quand femmes et enfants mènent le bétail à l’abri vers le Sud. Les véhicules sont réquisitionnés pour mener les combattants au front, qui gagne dans la nuit même la ville de Dansha, à une trentaine de kilomètres, dans l’ouest du Tigray. Depuis, cette zone est annexée par la région voisine Amhara1 et les localités frontalières de l’Érythrée sont sous le contrôle des forces armées érythréennes2, qui se battent aux côtés des ENDF.

Mais la tendance s’est inversée ces derniers mois. De leur propre aveu, les chefs des Tigray Defence Forces (TDF) ont initialement commis une série d’erreurs militaires, en surestimant l’ampleur du ralliement des soldats du Commandement Nord de l’armée à leur camp et en ne prévoyant pas les frappes par drones qui ont fait beaucoup de dégâts dans leurs rangs. Pour reprendre le dessus, ils sont passés à un mode d’action de guérilla et ont fait reprendre du service à des commandants militaires chevronnés - parmi lesquels des vétérans de la guerre civile (1974-1991). Leurs prises de matériel (notamment de l’artillerie lourde) aux ENDF en juin 2021 les a sauvés et leur a permis de lancer une contre-offensive. Mais le temps joue contre les TDF, le peuple du Tigray étant en train de mourir de faim du fait du blocus imposé par le pouvoir central.

Les combats ont fait des dizaines de milliers de morts3 et des centaines de milliers de déplacés. « Il ne reste plus un seul Tigréen ici », affirmait fièrement un soldat des ENDF en mission dans les zones annexées, en décembre 2020. Plus de cinq millions de personnes ont besoin d’aide alimentaire d’urgence, et la famine menace 400 000 personnes selon l’ONU. Les infrastructures du Tigray ont été dévastées.

L’empirement d’une crise politique

Personne n’avait prévu cette guerre. Certes, depuis plusieurs mois, chaque région exhibait régulièrement ses forces spéciales dans des défilés militaires inquiétants4, mais la place centrale des élites tigréennes dans les milieux d’affaires semblait pouvoir freiner le recours à la violence. Vingt-sept années d’un régime dirigé par le Tigray People’s Liberation Front (TPLF) n’avaient-elles pas vu des investissements massifs de businessmen du Nord dans tout le pays ? En réalité, aucun lien commercial n’a pu empêcher les élites éthiopiennes, incapables de s’entendre, de plonger le pays dans le désastre. Les Tigréens ayant été assimilés à la réussite économique, leur persécution5 est aujourd’hui considérée comme un juste retour des choses par de nombreux cadres du régime.

Cette guerre est le résultat de l’incapacité de segments d’une élite issue d’un même parti politique à régler pacifiquement ses différends. Depuis 1991, l’Éthiopie était dirigée par l’Ethiopian Peoples’ Revolutionary Democratic Front (EPRDF), une coalition de partis rassemblés autour du TPLF, sorti vainqueur de la guerre civile contre le régime militaire du Derg. Schématiquement, le régime de l’EPRDF présentait trois particularités. Premièrement, il a opéré à une fusion des appareils d’État et de parti, organisant une surveillance généralisée de la population. Deuxièmement, il a réorganisé la structure institutionnelle de l’État sur la base du « fédéralisme ethnique », en vertu duquel chaque « nation, nationalité et peuple » d’Éthiopie a le droit à l’auto-détermination et à un gouvernement autonome - l’Éthiopie est divisée en régions représentant chacune un ou plusieurs peuples, et l’identité ethnique réifiée et territorialisée est la base de la représentation politique.

Enfin, l’EPRDF avait forgé sa propre doctrine de politique économique, articulant « démocratie révolutionnaire » et « État développemental ». Concrètement, il s’agissait d’un keynésianisme marqué, reformulé dans des termes emprunts de marxisme-léninisme. L’État devait mener l’industrialisation du pays et maintenir la croissance par des investissements massifs, le respect des droits individuels ne pouvant compléter la reconnaissance de droits collectifs qu’une fois le pays « développé ». En attendant, l’appareil d’État-parti assurait la mobilisation du peuple pour le développement.

La « rupture » Abiy Ahmed

Ce système a été mis à mal dès 2014 par les mobilisations des habitant·e·s de la région Oromia6 contre un plan d’urbanisme prévoyant l’extension de la capitale fédérale sur les terres de leur région. Aux revendications foncières initiales se sont agrégées une multitude d’autres demandes portant sur la représentation des Oromo dans les instances du pouvoir, la justice sociale ou l’arrêt de la répression. La crise politique ouverte dans la rue s’est transposée dans l’appareil partisan fédéral7, une partie des élites de la branche Oromo de l’EPRDF se ralliant aux manifestants à partir de 2016. Cette faction, vue comme réformatrice et libérale, était initialement favorable au fédéralisme ethnique.

Des tractations partisanes internes à l’EPRDF ont abouti à la nomination d’Abiy Ahmed au poste de Premier ministre, en avril 2018. Alors que cet homme, issu du renseignement militaire et pur produit du parti, semblait initialement être à même d’assurer le compromis entre TPLF et les « réformateurs » oromo, il s’est rapidement autonomisé de ses tutelles partisanes, mettant en avant un projet politique propre. Il a rapidement multiplié les mesures marquant une réelle rupture : libération de milliers de prisonniers politiques, « paix » avec l’Érythrée, retour au pays de groupes d’opposition exilés et accélération de la libéralisation économique8. Ce dernier point n’était pas au goût des cadres du TPLF qui, malgré des réformes plus libérales au cours des années 2010, avaient construit leur légitimité sur le soutien (autoritairement encadré) des paysans pauvres. Fin 2019, Abiy a symboliquement acté ces changements, en renommant l’EPRDF en Parti de la Prospérité, sans toutefois en changer le fonctionnement centralisé et autoritaire.

Dans ce contexte, les reports successifs – notamment pour cause de pandémie - des élections générales, qui devaient donner un mandat populaire à un Premier ministre qui ne devait jusqu’alors sa place qu’à des tractations partisanes, n’ont été que des motifs mineurs au regard des débats fondamentaux sur la forme de l’État. Car plutôt qu’une perte de pouvoir à Addis-Abeba, ce sont surtout les remises en cause par Abiy du fédéralisme ethnique que l’ancienne garde du TPLF n’a pas acceptées, au point de se retrancher au Tigray, d’y organiser ses propres élections en septembre 2020 et de multiplier les démonstrations de force.

Le retour du projet impérial

Dès juin 2018, Abiy Ahmed avait eu des mots très durs contre le fédéralisme ethnique. Dans un livre9, où il proposait une nouvelle « philosophie » - en fait un mélange de développement personnel et de recettes économiques néolibérales – Abiy poursuivait ses attaques contre la politisation de l’ethnicité, y opposant un vivre-ensemble pacifié et aveugle aux différences. Ce faisant, il balayait d’un revers de main plus de cinquante ans d’histoire politique éthiopienne. La politisation de l’ethnicité remonte en effet au mouvement étudiant qui a secoué Addis-Abeba dans les années 1960, au cours duquel les étudiante·e·s ont ajouté, à leurs références marxistes, une vision anticolonialiste de l’histoire éthiopienne10.

Pour eux, l’Éthiopie impériale était, en plus d’un régime féodal à abattre, une « prison des nationalités » où il fallait, pour être éthiopien, parler amharique, adopter les pratiques culturelles des Amhara et être chrétien orthodoxe. Après la révolution de 1974 et la chute de l’empire, plusieurs groupes se sont structurés sur la base de l’ethnicité pour revendiquer la reconnaissance des identités périphériques. Parmi eux, l’Oromo Liberation Front et surtout le TPLF, qui sortira vainqueur de la guerre civile en 1991.

Inscrite dans les rapports inégaux de formation d’un État éthiopien qui a colonisé ses marges, mise en mots par la contestation estudiantine des années 1960, la politisation de l’ethnicité a gagné sa consistance sociale au cours de dix-sept années de guerre civile puis de près de trente ans de fédéralisme ethnique. Il n’est pas surprenant que des jeunes nés au début des années 1990 aient spontanément adopté ce langage pour formuler leurs revendications pour la justice sociale et contre la répression, en 2014. Inscrite dans les structures étatiques, l’ethnicité est la grille de lecture spontanée de la domination dans le pays.

On comprend alors comment la promotion violente par Abiy Ahmed d’une Éthiopie unifiée peut être interprétée comme un retour du projet impérial assimilateur, et ce d’autant plus qu’elle se traduit par une alliance avec des nationalistes Amhara qui revendiquent incarner la pureté et défendre l’intégrité de l’Éthiopie. À plusieurs reprises, Abiy Ahmed a aussi laissé transparaître sa vision messianique du pouvoir11. De ses longs discours se dessine une vision de la guerre actuelle comme une épreuve placée sur le chemin de l’Éthiopie dont il serait à même d’assurer la survie.

Une « campagne existentielle » pour la survie de l’Éthiopie

Cette conception du pouvoir s’ancre dans des appels à la mobilisation violente émanant de tout l’appareil étato-partisan. Au fil des mois, l’appellation choisie par la télévision régionale Amhara pour parler de la guerre - une « campagne existentielle » pour la survie de l’Éthiopie - a essaimé dans tout le pays. La propagande de la chaîne officielle d’une région dont les dirigeants sont ralliés aux thèses nationalistes amhara est d’une rare violence. S’y succèdent des discours d’officiels appelant à l’extermination du TPLF et opérant souvent à des glissements de ce parti vers le peuple du Tigray dans son ensemble. Une série d’appellations péjoratives ont été accolées au TPLF, appelé tour à tour « hyène », « junte avide », « cancer » ou tout simplement « organisation terroriste » - cette qualification juridique empêchant de jure l’entame de toute négociation.

Abiy Ahmed a lui-même participé à la popularisation de ces termes. S’il a bien mentionné une « guerre » dans sa première intervention médiatique dans la nuit du 3 au 4 novembre 2020, c’est le terme d’« opération de rétablissement de l’ordre légal » que le gouvernement s’est attaché à imposer dans les mois qui ont suivi. Le premier ministre dispose pour cela d’une équipe de spin doctors souvent issus de la diaspora, qui ont engagé une reformulation complète de la communication gouvernementale, notamment marquée par la création d’un Ministère de la Paix en 2018.

Un bureau de la vérification des informations a été créé, sous l’autorité de Redwan Hussein, un cadre de premier plan de l’EPRDF, tôt rallié à Abiy et ancien ambassadeur en Érythrée. Communiqué après communiqué, ce bureau de fact check « rectifie » les informations jugées relever d’une propagande internationale dirigée contre l’Éthiopie. Au fil des mois, des journalistes se sont vu retirer leurs accréditations et certains ont même été violentés.

Le passage d’un empire à un État-nation

En parallèle, les forces armées et les milices pro-gouvernementales ont mis en place un véritable blocus sur le Tigray, contrôlant dès la mi-novembre 2020 tout mouvement vers le Nord. Très peu d’aide humanitaire parvient à atteindre la région, et les informations qui en sortent sont étroitement contrôlées. En novembre et décembre, les militaires empêchaient même certains miliciens de monter au front de peur qu’ils ne filment les exactions dont ils se rendraient responsables. Plusieurs crimes de guerre et massacres de civils filmés par des soldats ont ainsi pu être documentés.

Malgré ces quelques brèches, la version gouvernementale d’une Éthiopie « menacée d’implosion par un groupe terroriste sanguinaire », relayée à tous les niveaux de l’appareil d’État, parvient à s’imposer dans l’espace public. Administrations locales, associations de jeunesse et même des entreprises privées ont lancé des collectes en « solidarité avec l’armée ». En novembre et décembre 2020, les files devant les tentes de collecte de sang s’allongeaient, permettant aux citoyens de « verser leur sang pour la cause » à leur manière, comme le disait un habitant de Gonder en novembre 2020.

Les tentatives de pourparlers sous l’égide de l’Union africaine sont peu convaincantes12. La terrible crise économique que la guerre a entraîné ne semble pas non plus appeler à la modération un régime pourtant attendu sur ses performances économiques. Cette guerre est le produit du lent passage d’un empire à un État-nation dans un contexte d’intégration marchande globalisée, comme tant d’ensemble impériaux ont connu13. Il appartient aux élites éthiopiennes d’en écourter la violence.

Entre soutien assumé et « diplomatie discrète »

Les raisons de cette guerre sont proprement internes. Cependant, le gouvernement éthiopien peut compter sur différents soutiens internationaux. Il bénéficie de l’aide de l’Ouganda, de la Turquie (qui lui a notamment vendu des drones), de la Russie et de l’Iran, ainsi que des investissements des pays du Golfe (notamment les Émirats arabes unis) depuis 2018. Si les Tigray Defence Forces (TDF) ont reçu un soutien militaire du Soudan, ils peuvent surtout compter sur les communautés tigréennes établies à l’étranger, notamment aux États-Unis.

Les condamnations des États occidentaux restent mesurées. Les États-Unis ont pris des sanctions individuelles contre des membres du gouvernement et des commandants des TDF, sans toutefois dévoiler la liste de ces personnes et sans couper l’essentiel de leur aide budgétaire. Début novembre, Washington a cependant annoncé son intention de retirer l’Éthiopie de la liste des bénéficiaires de l’Agoa (la loi états-unienne qui régit les relations commerciales entre les pays africains et les États-Unis), en raison des nombreuses violations des droits de l’Homme.

L’Union européenne fait pression pour un accès humanitaire au Tigray mais plusieurs États membres continuent de privilégier une « diplomatie discrète » visant à ne pas froisser leurs interlocuteurs à Addis - quand certains ne cachent pas leur soutien au régime (l’Italie notamment).

2Lire « Eritrea’s Role in Ethiopia’s Conflict and the Fate of Eritrean Refugees in Ethiopia », Mesfin Hagos, African arguments, 4 décembre 2020.

3En septembre dernier, les forces rebelles ont déclaré avoir tué 3 073 « forces ennemies » et en avoir blessé plus de 4 000. L’armée a déclaré de son côté avoir tué plus de 5 600 rebelles, en avoir blessé plus de 2 000, et en avoir capturé 2 300. « Ethiopia’s Tigray conflict : Thousands reported killed in clashes », BBC News, 5 septembre 2021.

4Depuis le milieu des années 2010, les régions se sont autonomisées et ont notamment recruté leurs propres forces spéciales, indépendantes du pouvoir fédéral. La première région à l’avoir fait est la région Somali. Depuis, l’on a assisté à une course aux forces spéciales entre les différentes régions.

5Lire « “We thought he was dead” : Tigrayans speak of torture in detention », Jaclynn Ashly, African arguments, 25 octobre 2021.

6Lire « Ethiopia : ‘Because I am Oromo’ : Sweeping repression in the Oromia region of Ethiopia », rapport d’Amnesty International, 28 octobre 2014.

7Lire « La République fédérale démocratique en marche : crise politique, état de grâce et avancée néolibérale en Éthiopie », Mehdi Labzaé, Sabine Planel, Politique africaine 2018/2, n°150.

8Autant de « gestes » politiques - à commencer par la paix signée avec l’Érythrée en juillet 2018 - qui lui avaient permis d’obtenir le prix Nobel de la paix en 2019. Lors de la remise de ce prix, il avait déclaré : « La guerre est l’incarnation de l’enfer pour toutes les parties impliquées ».

9Abiy Ahmed, Ida’amuu (titre en oromo) ou Medemer (titre en amharique), Tsehai Publishers, novembre 2019, 286 pages.

10Lire « The Quest for Socialist Utopia. The Ethiopian Student Movement, c. 1960-1974 », Bahru Zewde, Boydell & Brewer, avril 2014.

11Lire « Mind over matter : Abiy Ahmed’s aim to “Pentecostalize Ethiopian politics” », René Lefort, Ethiopian insight, 24 décembre, 2020.

12En novembre 2020, l’Union africaine a nommé un médiateur en la personne d’Olusegun Obasanjo, l’ancien président nigérian. Mais des diplomates qui l’ont rencontré affirment qu’il ignore tout du dossier, et le TPLF refuse cette négociation. Lire « Not Impartial, Not Principled, Non-Starter : African Union Mediation in Ethiopia », Mulugeta Gebrehiwot Berhe, World peace foundation, 1 octobre 2021.

13Lire L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, Jean-François Bayart, La Découverte, 2017.