Un⸱e auteur⸱e raconte un livre (5)

« Pour une Afrique libre », un souffle libérateur

Série · Quel est le lien entre l’œuvre de Ngũgĩ wa Thiong’o et des pays comme la Corée du Sud, l’Inde ou encore le Japon ? C’est en revenant sur les influences et les expériences asiatiques de l’auteur kényan que l’écrivain Abdourahman Waberi a choisi de raconter son dernier essai traduit en français.

Le West Irian Liberation Monument, à Jakarta (Indonésie), symbolise la libération du joug colonial.
Creativa Images / Shutterstock

Hiver 2019, un colloque universitaire transnational tire une partie de son argumentaire d’un article que j’ai écrit quelques années plus tôt. Les organisateurs du colloque1, ouvrent leur argumentaire par la restitution de mon petit récit journalistique, « Comment dit-on “roman africain” en japonais ? » publié le 25 mai 2015 dans les pages du Monde. Une semaine plus tôt, j’étais en visite au Japon pour la promotion de deux de mes romans traduits dans la langue de Haruki Murakami. Entre les rencontres avec les étudiants, les lectures publiques et les vols entre Sapporo et Tokyo, je me suis lancé un petit défi : dresser la (courte) liste d’auteur·es du continent africain à avoir connu cet honneur.

C’est, à dire vrai, Katsumata Makoto, un économiste de l’université Meiji Gakuin de Tokyo, qui m’a soufflé l’idée à la fin d’un prodigieux repas. Pacifiste et progressiste, ce lecteur de Frantz Fanon et de Samir Amin a travaillé de 1982 à 1984 à la faculté de droit économique de l’université de Dakar, au Sénégal. Retraité, il anime le club des Amis du Monde diplomatique à Tokyo et préside le Centre d’études internationales sur la paix.

Katsumata Makoto ne cache pas son plaisir de converser en français avec un écrivain africain, qui lui rappelle les joutes verbales avec ses amis sénégalais, dont l’illustre romancier Cheikh Hamidou Kane. Il m’apprend aussi que le célèbre roman du Nigérian Chinua Achebe Le monde s’effondre vient tout juste de sortir au Japon. Il a fallu attendre presque six décennies – cinquante-sept ans – avant que les lecteurs de l’archipel japonais puissent savourer le roman africain le plus étudié dans les universités anglophones. C’est à ce type de détail que l’observateur peut jauger la distance culturelle qui sépare le Japon du continent africain.

Seuls dix-huit romans africains traduits en japonais

J’expose les grandes lignes de ma quête à la chargée de mission du pôle livre de l’Institut français au Japon qui a organisé ma tournée, et cette dernière me remet aussitôt un fichier. En parcourant la petite liste de romans francophones d’Afrique sortis au Japon depuis 1970 avec le concours de l’ambassade de France, on mesure l’ampleur de la tâche qui reste à accomplir. À défaut d’être exhaustif, ce fichier nous donne une image assez nette de l’état des lieux. Il comporte seulement dix-huit titres, dont deux sont incomplets. Le titre le plus ancien, Le Devoir de violence du Malien Yambo Ouologuem (prix Renaudot, 1968), remonte à 1970 et est traduit par Koji Okaya. S’il fallait retenir un seul enseignement de ce catalogue, c’est le rôle du précieux passeur que le traducteur joue dans l’économie de la connaissance. Ce traducteur est, au Japon, presque toujours un·e universitaire lettré·e, francophile et humaniste.

La traduction de Balbala en 2014, de Passage des larmes en 2015 et de Transit en 2019 doit beaucoup au traducteur Takashi Hayashi, qui a découvert mon premier roman lors de sa première visite dans mon pays natal, la République de Djibouti. Ironie du sort, cette découverte s’est effectuée dans le cadre de la coopération militaire nippo-djiboutienne. C’est dans ce petit État stratégique que le Japon a choisi d’ouvrir en 2010 sa première base militaire permanente à l’étranger depuis sa défaite de 1945. Impliqués depuis 2009 dans la lutte antipiraterie au large de la Somalie, les militaires nippons ne se sentent pas isolés aux côtés de leurs collègues français et américains implantés dans ma contrée natale. La traduction de mes trois romans s’inscrit, enfin, dans un projet plus vaste émanant de la diplomatie culturelle française pour permettre le rayonnement de la francophonie littéraire en Asie.

Ngũgĩ wa Thiong’o en 2019.
© Shawn Miller/Library of Congress.

Si le Japon peut paraître éloigné du reste du continent, le développement des liens commerciaux entre le continent asiatique, notamment la Chine, et nombre de pays subsahariens a fait l’objet d’une foule de publications. Là encore, peu d’observateurs se sont intéressés, à notre connaissance, au domaine de la culture. Pourtant, les initiatives témoignant de la vitalité de ces échanges ne datent pas d’hier. La conférence de Bandung (Indonésie), en 1955, et le premier congrès de l’Afro-Asian Writers Association, tenu à Tachkent (Ouzbékistant) en 1958, ont permis aux uns et aux autres de tisser les liens par-delà la distance et les langues. Dans les années 1980, la Chine communiste a donné le sentiment de miser sur la circulation d’œuvres africaines, notamment les ouvrages de Léopold Sédar Senghor (Sénégal), de Wole Soyinka (Nigeria) ou de Mouloud Mammeri (Algérie), sortis des presses de la Foreign Literature Publishing House.

Le souffle de Kim Ji-Ha

Plus remarquable est la réception du prix Park Kyung-ni par Ngũgĩ wa Thiong’o en 2016, qui est la suite d’un long compagnonnage de l’auteur de Decolonising the Mind avec la Corée du Sud amorcé dès les années 1980, époque où il prit la défense du poète Kim Ji-Ha – lequel, en retour, va lui redonner un souffle esthétique et politique. Si la première rencontre avec le barde coréen s’est déroulée au Japon, comme le rappelle le natif de Kamirithu dans son discours de réception à la Fondation culturelle de Wonju, nul ne pouvait imaginer que cette relation allait durer plus de quarante ans.

C’est en 1976, à l’occasion de la Conférence d’urgence internationale à Tokyo à laquelle m’avait convié le regretté romancier japonais Oda Makoto, dans une minuscule librairie attenante à mon hôtel, que je suis tombé sur un recueil de poésie Le Cri du peuple de Kim Ji-Ha. C’était le seul ouvrage en anglais, et j’ai acheté le dernier exemplaire. Je crois que Kim Ji-Ha était en prison à l’époque pour ses écrits. Son travail m’a fasciné sur-le-champ, et notamment son célèbre poème Les cinq bandits, que j’ai découvert plus tard au cours de la conférence. De retour au Kenya, j’ai mis Le Cri du peuple au programme de littérature de l’Université de Nairobi où j’étais alors professeur et directeur du département de littérature. Tout le monde a été séduit par le recueil, et surtout par le poème Rumeurs sans raison. Le personnage du paysan An-Do est devenu un héros populaire adulé par les étudiants. Mais un an plus tard, en décembre 1977, je me suis aussi retrouvé dans une prison de haute sécurité au Kenya pour mes écrits.

[...]

Seul en prison sans procès, j’ai décidé d’entamer un roman en kikuyu. Avant, j’avais écrit tous mes romans en anglais. Le roman, Caitaani Mũtharabaini, rédigé sur du papier toilette, le seul matériel disponible, a ensuite été traduit en anglais sous le titre Devil on the Cross. Ce roman doit beaucoup au célèbre poème de Kim Ji-Ha Les cinq bandits. Écrire ce roman en prison m’a permis de supporter les douze mois d’incarcération dans la bonne humeur. L’esprit de Kim Ji-Ha a été mon compagnon de geôle. Publié en 1982, le roman est devenu le premier roman moderne en langue kikuyu. Depuis, j’écris tous mes romans, pièces de théâtre et poésie dans cette langue. Je suis également devenu un guerrier se battant pour les langues africaines et les langues marginalisées du monde. Les idées qu’on retrouve dans mon ouvrage théorique, Décoloniser l’esprit, ont eu pour terreau cette période de ma vie et le souffle que Kim Ji-Ha m’a donné.

Le détour par l’Asie, la Corée en l’occurrence, est l’une des modalités pour Ngũgĩ wa Thiong’o de trouver son centre magnétique. Au sortir des indépendances, nombreux sont les penseurs asiatiques et africains qui se découvrent, tissent des liens et travaillent à l’avènement d’une troisième voie internationale ou, autrement dit, d’un axe afro-asiatique réunissant les conditions qui permettent de critiquer et de concurrencer la modernité occidentale ou euro-américaine.

L’envers du décor de l’Afrique des aventuriers

Né en 1938 à Kamiriithu, un petit hameau près de Nairobi niché au cœur des hauts plateaux accaparés par les colons britanniques, celui qui s’appelait alors James Ngũgĩ appartient à la génération charnière qui a pu accéder aux meilleures écoles coloniales tout en éprouvant, au fond de leur cœur, la blessure de leurs ancêtres dépossédés de tout ce qui faisait le sel de leur vie – terre, langue, rites, rythmes et croyances. Cette génération fera les frais des errements de l’État postcolonial et de l’autoritarisme grandissant des Pères de la Nation à l’instar de Jomo Kenyatta (1897-1978) issu, lui aussi, des hauts plateaux.

Très tôt, le futur écrivain a enregistré dans sa mémoire les petites vibrations et les grandes secousses de ce monde en délitement avancé où de multiples et conjointes colères – celles des fermiers expropriés, des métayers exploités, des femmes sans terre, des jeunes gens en butte contre l’ordre colonial – macèrent de conserve et trouvent un débouché dans la célèbre révolte des Mau-Mau. Le feu insurrectionnel touche sa famille, emportant plusieurs parents de l’adolescent.

L’univers qui a vu naître le futur grand écrivain est l’envers du décor de l’Afrique des aventuriers et des explorateurs, rêvée par Hollywood dans ses grosses productions comme African Queen (1951), de John Huston (avec Humphrey Bogard et Ava Gardner), ou Out of Africa (1985), de Sydney Pollack. Rappelons que le dernier film est adapté du roman autobiographique de Karen Blixen, La Ferme africaine, et évoque la vie d’une aristocrate danoise venue s’établir au Kenya, alors colonie de peuplement, avant la guerre de 14-18. Ce sont ces mêmes collines verdoyantes au brouillard épais qui sont décrites avec tendresse dans la première partie de l’œuvre somptueuse de Ngũgĩ wa Thiong’o. La beauté cohabite avec le malheur et le tumulte, la délicatesse côtoyant le bruit et la fureur dans son premier roman, Ne pleure pas, mon enfant, publié en 1964, soit un an avant ma naissance, à Djibouti, à plus de 2 000 kilomètres de Nairobi. La suite est connue : le recours à la langue maternelle, la prison, la campagne d’Amnesty International, l’exil et le fils (Ngũgĩ) renouant avec le nom du père (Thiong’o).

Décentrer le regard

Pour une Afrique libre, le dernier essai de Ngũgĩ wa Thiong’o disponible dans la langue d’Aimé Césaire et de Kateb Yacine, porte un titre qui annonce clairement le projet de son auteur qui revient sur les innombrables défis rencontrés par les sociétés africaines contemporaines pour esquisser les moyens et les manières de les dépasser. L’ouvrage réunit sept essais précédés d’une préface. Il est de bout en bout stimulant et engageant, écrit dans une langue claire et limpide. Les lecteurs y trouveront les thèmes chers à l’auteur, et notamment : la nécessité de l’estime de soi chez les Africains, trop souvent prédisposés à déprécier leur propre culture ; le rapport de l’écrivain africain à sa ou ses langues ; l’héritage de l’esclavage ; ou l’écriture comme instrument de paix.

Dans une chronique qui rendait compte de la sortie de l’ouvrage dans sa version originale, je soulignais combien la pensée de Ngũgĩ wa Thiong’o est originale quand elle ouvre, par exemple, un nouveau front de réflexion en plaçant l’uranium nigérien au cœur d’une réflexion à portée d’emblée universelle tout en déployant avec patience les enjeux politiques, économiques, environnementaux et éthiques. Ainsi le romancier de langue kikuyu invite les Africains à élargir progressivement le champ de leurs préoccupations en s’emparant des questions relatives à la prolifération des armes nucléaires parce qu’elles concernent l’avenir de notre planète. Comme pour mieux illustrer le décentrement du regard auquel nous invite l’auteur, l’ouvrage ne nous arrive pas d’une grande capitale occidentale mais d’une métropole asiatique.

C’est à Calcutta que le photographe, poète et éditeur indien Naveen Kishore a installé sa magnifique maison d’édition de langue anglaise et de renommée internationale. Dans son catalogue, on trouve tous les auteur·es du monde sans cette hiérarchie savamment orchestrée qui fait la part belle aux Occidentaux. La distribution est tout autre chez Seagull Books, par choix et regroupement plus esthétique que géopolitique. Y figure un peloton d’auteurs originaires du continent africain, dont le romancier sud-africain Zakes Mda, l’anthropologue gabonais Joseph Tonda, le romancier et dramaturge togolais Kossi Efoui, la romancière et éditrice camerounaise Leonora Miano, ou encore votre serviteur.

Dans l’aire francophone, une influence sous-estimée

Ce tour d’horizon nous donne une petite idée de la réception de l’œuvre de Ngũgĩ wa Thiong’o, un auteur qui est à la scène littéraire et artistique mondiale ce que le majestueux iriko, non, mieux encore, ce que le fastueux moabi est à la forêt africaine. Cet homme aux idées pénétrantes et au courage indéniable est aussi un être très humble, attentif et chaleureux, qui m’a accueilli dans son bureau à l’université de Californie-Irvine, à plusieurs reprises. Au cours de nos multiples discussions, je vis défiler certains de ses collègues précédés d’une réputation indubitable comme nombre de ses étudiants encore à un âge tendre. Aux uns et aux autres, l’auteur de Pétales de sang montrait le même égard et la même sollicitude.

Avec tact, il a l’art de vous mettre à l’aise mais aussi, privilège rare, de partager avec vous les questions qui occupent son esprit à cet instant. Comme s’il vous offrait, de facto, un accès de plain-pied aux dilemmes artistiques, politiques, éthiques ou spirituels qui le préoccupent. Et la conversation de se poursuivre sans protocole ni chichis jusqu’à plus d’heure. C’est cet homme que j’ai eu le bonheur de rencontrer, et l’honneur d’échanger idées, émotions et intuitions. Sa présence est de qualité. Sa solidarité est légendaire, et je peux en témoigner.

En France et, par ricochet, dans l’Afrique francophone, on n’a pas idée de l’influence de l’écrivain, dramaturge, essayiste et activiste, unanimement respecté non seulement pour son œuvre littéraire mais également pour sa réflexion critique et stimulante sur des grands sujets socioculturels, et notamment les liens entre la nation et la narration, le pouvoir et sa mise en scène, la langue et l’identité, l’impérialisme et le néocolonialisme. Dans les aires francophones, c’est à peine si on a entendu parler de son passionnant et convaincant plaidoyer pour la dignité littéraire des langues africaines. Ailleurs, dans le monde anglophone mais également en Asie, au Brésil, en Afrique anglophone et jusqu’en Catalogne, son œuvre foisonnante et protéiforme suscite depuis des décennies réflexions, adaptations, discussions, réfutations et, bien sûr, moult traductions. Le guerrier des langues africaines et des idiomes minoritaires continue son bonhomme de chemin avec passion, pugnacité et sans se départir de sa modestie légendaire.

1« Circulations littéraires afro-asiatiques : écrire, publier et traduire après Bandung », organisé à l’Université de Paris Nanterre le vendredi 6 et le samedi 7 décembre 2019.