Un⸱e auteur⸱e raconte un livre (4)

« L’Ivrogne dans la brousse », une quête dans l’au-delà

Série · La romancière franco-ivoirienne Véronique Tadjo a découvert l’œuvre emblématique du Nigérian Amos Tutuola alors qu’elle était encore étudiante. Traduit en 1953 par l’écrivain Raymond Queneau, ce roman lui a ouvert les portes de mondes imaginaires africains qui l’inspireront et qu’elle ne cessera d’explorer, du « panthéon yoruba » à la « cosmologie sénoufo ».

Photo prise en novembre 2021 à Abeokuta, la ville natale d’Amos Tutuola, qui se trouve en pays yoruba.
© Abiodun Odu / Unsplash

J’ai découvert The Palm Wine Drinkard (L’Ivrogne dans la brousse), de Amos Tutuola, en version originale quand j’étais étudiante au département d’anglais de l’université d’Abidjan, vers la fin des années 1970. Nous avions un professeur nigérian, monsieur Okafor, en cours de littérature africaine. Il nous a transmis sa passion pour la tradition orale de son pays. Nous avons d’abord lu le roman de D.O. Fagunwa Forest of A Thousand Daemons : A Hunter’s Saga, traduit en anglais par Wole Soyinka (1968). Ouvrage devenu aujourd’hui un classique de la littérature africaine, La Forêt aux mille démons est le premier roman écrit en langue yoruba, publié au Nigeria en 1938. Le récit est pétri de cosmologie yoruba : êtres surnaturels, animaux fantastiques, démons, arbres magiques, sorciers, esprits malins, chasseurs féroces, etc., tout un monde parallèle issu de la forêt. Cette œuvre a été une grande source d’inspiration pour Amos Tutuola.

Monsieur Okafor nous a aussi fait lire des textes d’un autre genre littéraire typiquement nigérian, la « Onitsha Market Literature ». Ce mouvement né sous la colonisation a été créé par des auteurs souvent semi-alphabétisés qui voulaient néanmoins s’exprimer en anglais, la nouvelle langue de la modernité. Les livres, ou plutôt les pamphlets, traitaient des expériences et préoccupations quotidiennes de gens ordinaires et se vendaient à la sauvette au marché d’Onitsha, une ville ibo située dans l’est du Nigeria. Nollywood, l’industrie du film nigérian à petits budgets qui connaît aujourd’hui un grand succès en Afrique et dans la diaspora, a probablement plongé ses racines dans ce type de narration très proche des gens. À l’époque de ces lectures, je ne savais pas encore que je deviendrai écrivaine, mais je fus littéralement subjuguée par l’univers des mythes et du fantastique.

Amos Tutuola.
© D.R.

Certes, ayant grandi en Côte d’Ivoire, les contes ont nourri mon imagination, de Senghor (La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre) à Birago Diop (Les Contes d’Amadou Koumba), de Bernard Dadié (Le Pagne noir) à Amadou Hampâté Bâ (Kaïdara). Cependant, ces nouveaux récits auxquels j’avais accès me parurent encore plus denses que ceux que j’avais lus jusque-là.

Par ailleurs, notre professeur voulant approfondir notre immersion est allé plus loin en organisant un voyage au Nigeria. Nous étions plusieurs étudiants du département d’anglais à partir par la route dans un car affrété pour l’occasion. Je me souviens encore de l’université d’Ibadan, où nous nous sommes arrêtés plusieurs jours. Magnifique construction flambant neuve avec un zoo en son sein, où j’ai pu admirer pour la première fois des gorilles au dos argenté. Le passage à Lagos, quant à lui, comprenait une soirée au Shrine de Fela Kuti, le formidable musicien et opposant politique aux régimes militaires.

La traque du malafoutier

Mais ce qui me marqua le plus pendant notre séjour, ce fut la visite du sanctuaire d’Osun, dans la forêt d’Osogbo. C’est la demeure de la déesse de la fertilité Osun, qui fait partie du panthéon des dieux yoruba. Partout, des sculptures, des autels et des poteries en l’honneur d’Osun et d’autres divinités. Peur et émerveillement. Des années plus tard, le souvenir de ce voyage que je qualifierais d’initiatique m’accompagnera tout au long de mes pérégrinations et de mon processus d’écriture. D’autant plus qu’en 1986 je suis allée vivre pendant trois ans à Lagos. Là, j’ai retrouvé le panthéon yoruba dans le théâtre de Wole Soyinka et j’ai fait connaissance avec Mamy Wata, mi-femme, mi-poisson, dotée d’une grande puissance et que l’on retrouve dans les légendes de nombreux autres pays africains ainsi que dans les Caraïbes. C’est l’un de mes personnages préférés.

Les mythes et les légendes font partie du système de pensée d’un peuple et posent les fondations de son identité. Histoires sacrées transmises de génération en génération. Les écrivains les perçoivent souvent comme une mine d’inspiration pour enrichir leur art. En tant qu’écrivaine, j’ai donc très vite pensé que cette part du patrimoine menacée de disparition devait trouver sa place dans une Afrique en pleine transition afin de rompre avec les dangers de l’amnésie et de l’aliénation.

L’Ivrogne dans la brousse date de 1952 et est le premier roman africain écrit en langue anglaise. L’histoire commence ainsi : « Je me soûlais au vin de palme depuis l’âge de dix ans. Je n’avais rien eu d’autre à faire dans la vie que de boire du vin de palme. »

Prétexte pour nous ouvrir la porte sur un monde irréel et cocasse. Le narrateur-protagoniste du récit, dont on ne connaîtra jamais le vrai nom sauf celui qu’il se donne lui-même, « Père-Des-Dieux-Qui-Peut-Tout-Faire-En-Ce-Monde », est soudain privé de sa boisson quotidienne lorsque son malafoutier (celui qui récolte et prépare le vin de palme) tombe du haut d’un palmier et meurt. La soif le taraudant et ne pouvant remplacer son talentueux serviteur, il décide d’aller à sa recherche dans la « Ville-des-Morts ». Raconté à un rythme haletant, il s’agit d’une odyssée à travers la brousse au cours de laquelle notre héros affronte de multiples obstacles semblant insurmontables, fait des rencontres effrayantes avec des « êtres étranges et terribles », utilise des gris-gris aux pouvoirs magiques lui permettant de changer d’apparence pour se tirer d’affaire et de continuer à avancer d’une aventure à l’autre. Quand il retrouve enfin son malafoutier, il comprend qu’il ne peut le ramener dans le monde des vivants et se résout à reprendre son chemin.

Une écriture qui ne ment pas

L’Ivrogne dans la brousse est porté par une langue rebelle aux conventions de la langue anglaise. En effet, Amos Tutuola était fils de paysan. Né en 1920, il a fait des études sommaires car, très jeune, il a dû commencer à travailler à la mort de son père afin d’aider la famille à survivre. Il a fait toutes sortes de petits métiers, de forgeron à veilleur de nuit et magasinier à la radio nigériane. Autodidacte, c’est lorsqu’il était simple planton dans l’administration coloniale qu’il s’est mis à l’écriture de son livre. Il l’a écrit comme il parlait, c’est-à-dire dans un mélange d’anglais scolaire et de syntaxe yoruba. À sa parution, le livre a connu un grand succès dans les milieux littéraires britanniques, qui lui accorderont même le qualificatif d’œuvre « authentiquement africaine ». Six autres romans dans la même veine suivront.

L’Ivrogne dans la brousse sera publié en France par les prestigieuses éditions Gallimard dès 1953, soit un an après sa parution en anglais. C’est l’écrivain Raymond Queneau, reconnu dans le milieu français, qui en assurera la traduction. Et pourtant, ce roman-conte, ou conte romanesque, avait bien des défauts : longueurs, digressions, répétitions, manque de transitions, redondances, dimension cumulative du récit. Mais, apparemment, c’est ce qui faisait aussi son charme !

En réalité, le fait que Raymond Queneau ait choisi ce premier roman africain n’est pas un hasard. Tout comme Picasso a été fasciné par l’art traditionnel africain pour sa symbolique et sa puissance émotionnelle, au point d’opérer un revirement radical dans sa manière de peindre, Queneau a vu chez Tutuola une écriture qui ne ment pas. Et cela correspondait à sa propre quête.

Se rapprocher de la langue parlée

En 1924, il avait intégré le mouvement surréaliste français avant de s’en détacher six ans plus tard pour se lancer dans des recherches sur les « fous littéraires », des auteurs marginaux publiant souvent à compte d’auteur et traitant essentiellement de sujets non conventionnels. Il en tirera d’ailleurs un roman, Les Enfants du Limon (Gallimard, 1938). Il alla même au cours de sa carrière littéraire jusqu’à s’intéresser au « néo-français » car il pensait que la langue littéraire s’était trop éloignée de la langue parlée et qu’il fallait trouver un style qui pourrait les rapprocher.

En fait, l’écriture de Tutuola était en quelque sorte une rencontre à laquelle Queneau ne pouvait pas ne pas répondre. C’était ce qu’il recherchait lui-même en tant qu’écrivain avant-gardiste. Quelque temps après L’Ivrogne dans la brousse, il publiera Zazie dans le métro (Gallimard, 1959), une jungle urbaine elle aussi peuplée d’êtres insolites.

Si cette aventure littéraire m’interpelle, c’est parce que la traduction joue un rôle particulièrement important pour moi. Dans ma vie quotidienne, je passe constamment du français à l’anglais et de l’anglais au français. Mon père ne m’ayant jamais appris sa langue (l’agni, du groupe akan), je n’en ai pas d’autres. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles je me suis mise à l’art visuel. Pour parler une troisième langue faite de couleurs, de signes et de formes.

Quand je pense à Amos Tutuola, me vient aussi à l’esprit Frédéric Bruly Bouabré (1923-2014), un artiste ivoirien qui s’est inspiré de la mythologie bété (peuple de l’Ouest) pour faire ses innombrables petits dessins. Ceux-ci représentent, par exemple, « Un génie Guié, Guié, Guié, couvert d’yeux », « La vison d’un soleil jaune masqué », « L’ordre des grandes vérités, les végétaux et la terre », « Un sublime danseur de race rouge de beauté », « Une main tenant l’humanité », « Une pirogue aux couleurs de l’arc-en-ciel, à tête d’homme », et plein d’autres thèmes. Il a par ailleurs inventé l’alphabet bété, composé de 401 caractères.

Nécessité intérieure, spirituelle et céleste

Bouabré était lui aussi un autodidacte né dans un petit village sous la colonisation (française). En 1948, il eut une vision : « Le ciel s’est ouvert ; sept soleils dansaient autour d’une étoile centrale. » Il se sentait investi d’une nécessité intérieure, spirituelle et céleste, et il a développé son style tout seul, en dehors des canons occidentaux. Il aurait pu passer totalement inaperçu du monde artistique aussi bien en Afrique qu’en Occident s’il n’avait pas été un jour « découvert ». Ses dessins sont merveilleux de sincérité et d’humanisme. Un jour, j’ai eu le privilège de le rencontrer dans son atelier, à Marcory, un quartier populaire d’Abidjan. À mon arrivée, je l’ai trouvé installé dans sa cour, assis en plein air à une petite table devant plusieurs dessins.

Quand je pense à Amos Tutuola, je pense aussi à mon séjour à Korhogo, la capitale du grand nord de la Côte d’Ivoire. J’y ai passé trois ans à enseigner l’anglais au Lycée moderne. C’est là que je suis tombée amoureuse de la savane, de la terre rouge et des toiles de Korhogo. J’ai pris l’habitude d’aller dans le village artisanal de Fakaha, à l’endroit même où les artistes traditionnels avaient créé ces toiles de coton tissées puis peintes à la main qui m’ont émerveillée la première fois que je les ai vues au Musée national d’Abidjan et qui ont fait le tour du monde. Je ne parle pas de celles qui sont produites aujourd’hui pour les touristes – coton filé en usine et bandes cousues à la machine à coudre. Non, il s’agissait de voir les vraies toiles peuplées d’animaux fantastiques et d’esprits sortis tout droit des mythes sénoufos du Poro.

Ces toiles sont devenues rares car les anciens maîtres n’ont pas pu transmettre leur art en le protégeant des influences extérieures. La cosmologie sénoufo est fascinante. L’institution du Poro, le système d’initiation qui a lieu dans un bois sacré, est entourée de mythes et de croyances ancestrales. Il existe également une langue secrète, celle des initiés.

Quand je voyais encore une toile ancienne qu’il fallait souvent sortir des trésors familiaux, je restais longtemps silencieuse à admirer la grande finesse du trait et l’univers fantastique des tableaux. J’aurais voulu ne plus m’en aller. J’imaginais l’artiste du temps jadis, assis à même le sol, un pot de peinture végétale posé devant lui, dessinant sur le tissu fixé dans la terre des personnages sortis tout droit de ses croyances. Quel monde étrange habitait-il alors ? Tout naturellement, ma première œuvre littéraire fut un recueil de poèmes, Latérite, en hommage à la culture sénoufo.