La lettre hebdomadaire #145

Irresponsables

L'image présente une vue aérienne d'un paysage nuageux. On peut distinguer plusieurs cheminées d'une centrale, émettant des colonnes de fumée blanche qui se fondent dans les nuages environnants. Les nuages eux-mêmes paraissent denses et vaporeux, créant une atmosphère mystique. La lumière semble filtrer à travers le brouillard, ajoutant une touche douce au paysage. Dans l'ensemble, l'image évoque une impression de grandeur et de puissance, avec la nature et l'industrialisation coexistant dans un environnement nuageux.
© Shuliahin/Unsplash

ÉDITO

EN FINIR AVEC LA PRÉDATION DES ENTREPRISES EXTRACTIVISTES

Le site d’information Politico.eu révèle, dans une terrifiante enquête publiée le 26 septembre, que des soldats mozambicains chargés de protéger le futur site de production de gaz naturel de TotalEnergies situé sur la péninsule d’Afungi, dans le nord du Mozambique, ont enlevé, violé et tué des dizaines de civils. Selon le journaliste Alexander Perry, les faits remontent à 2021. Durant plusieurs semaines, des villageois ont subi les foudres d’un groupe de commandos dirigé par un officier qui disait avoir pour mission de protéger « le projet de Total » face à l’insurrection djihadiste Ansar al-Sunnah (liée à l’État islamique), qui avait pris le contrôle d’une partie du territoire. Au moins 97 personnes ont été tuées, dont 22 femmes. Certains sont morts enfermés dans des containers, d’autre ont été tués par balle. Le journaliste assure qu’il y aurait « 80 à 150 victimes supplémentaires », qui n’ont pu être identifiées. Des femmes auraient en outre été victimes d’agressions sexuelles. Au moins l’une d’entre elles dit avoir subi un viol collectif.

Depuis que cet article a été publié, la multinationale française se défend comme elle peut. Dans un communiqué, elle affirme que, « avant d’être contacté[e] par l’auteur de cet article, [elle] n’avait jamais reçu d’information concernant les actes décrits dans l’article ». Maxime Rabilloud, le directeur général de Mozambique LNG, la filiale de TotaEnergies dans le pays, maintient qu’aucune information n’indique « que de tels événements ont eu lieu ».

Pour le géant pétrolier et gazier, la barque commence à être chargée dans ce pays. TotalEnergies est déjà visé par une plainte (déposée en France) pour « homicide involontaire » et « non-assistance à personne en danger » : la firme est notamment accusée d’avoir refusé du carburant aux hélicoptères d’une société de sécurité qui devaient évacuer des civils lors de l’attaque de la ville de Palma, en mars 2021 (attaque qui, selon Alexander Perry, a causé la mort ou la disparition de 1 562 personnes). Dans un article publié il y a quelques semaines sur Afrique XXI, Raphaël Granvaud rappelle en outre qu’à l’origine de ce méga-projet on retrouve, selon un rapport de l’ONG Les Amis de la Terre, « un scandale de corruption et de contraction de dettes cachées ». Ce à quoi s’ajoutent les répercussions sociales, environnementales, climatiques et sécuritaires potentiellement néfastes du projet, sans parler de ses implications, pour la France, en matière diplomatique, et notamment de sa dépendance vis-à-vis du Rwanda, appelé au secours par le Mozambique pour combattre les djihadistes.

Le projet d’Afungi n’est pas le seul investissement de TotalEnergies à susciter des critiques sur le continent. En Ouganda et en Tanzanie, le projet Eacop, qui prévoit le forage de 400 puits reliés par 180 kilomètres de tuyaux, et la construction d’un oléoduc chauffé de plus de 1 450 kilomètres jusqu’au port de Tanga, situé sur la côte de l’océan Indien, en Tanzanie, a provoqué une levée de boucliers sur place. Et pour cause : il devrait impacter des zones de biodiversité inestimables, dont le plus grand parc national d’Ouganda, Murchison Falls, 16 aires protégées, 35 cours d’eau et deux lacs qui représentent les deux plus grosses réserves d’eau douce de l’Afrique de l’Est (le lac Victoria et le lac Albert). En outre, sa réalisation implique le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Selon Les Amis de la Terre, 118 000 personnes se trouvent totalement ou partiellement privées de leur terre. Beaucoup d’entre elles ont accepté – souvent sous la contrainte – d’abandonner leur lopin, mais elles attendent toujours l’indemnité promise. En 2019, plusieurs associations locales et internationales ont porté plainte en France contre TotalEnergies pour « non-respect de son devoir de vigilance ». Précision importante : l’impact carbone de l’oléoduc est estimé à 34 millions de tonnes de C02 par an, soit six fois les émissions de l’Ouganda.

Alors que les effets du réchauffement climatique provoquent chaque jour des drames partout dans le monde, et que l’Afrique est particulièrement touchée – en témoignent les inondations observées ces dernières semaines en Afrique de l’Ouest, qui ont fait des centaines de morts –, il est plus que temps d’interroger non seulement les pratiques des firmes gazières et pétrolières, dont TotalEnergies est l’une des plus emblématiques, mais aussi le fondement même de leur activité. La Terre n’est plus en mesure, aujourd’hui, de répondre à leur soif de bénéfices. Il est temps, aussi, de dénoncer l’appui dont elles bénéficient de la part de leurs États. Car au Mozambique comme en Ouganda et en Tanzanie, TotalEnergies peut compter sur le soutien indéfectible et sans conditions de la France, dont la diplomatie pèse de tout son poids pour lui permettre de poursuivre ses activités. Il s’agit d’une rupture évidente avec les discours hypocrites appelant à la sobriété énergétique.

Plus globalement, c’est l’ensemble des activités extractivistes qui doivent être aujourd’hui revues, corrigées, et parfois stoppées. Ces activités ne détruisent pas seulement la planète en la polluant et en l’exploitant jusqu’au bout, elles impactent aussi durablement – et négativement – les humains. Le dossier publié par Afrique XXI cette semaine, consacré à l’exploitation de l’uranium nigérien par la France depuis plus de cinquante ans, montre à quel point les conséquences sociales et sanitaires, pour les hommes et les femmes qui vivent dans les zones concernées, peuvent être désastreuses. Il rappelle en outre que dans ce secteur peut-être plus que dans tous les autres règne une asymétrie insupportable entre les puissances du « Nord » et celles du « Sud », et que les immenses richesses issues de cette exploitation ne profitent qu’à une minorité et servent à financer des régimes prédateurs et à alimenter le virus de la corruption.
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À VOIR

NI CHAÎNES NI MAÎTRES, UN FILM POUR BRISER L’IGNORANCE

Pour son premier long-métrage, Simon Moutaïrou n’a pas fait dans la facilité. Avec Ni chaînes ni maîtres, dans les salles de cinéma françaises, suisses et belges depuis le 18 septembre, le réalisateur franco-béninois a choisi un sujet peu connu du grand public et ignoré par le septième art : le marronnage.

Le scénario est assez simple : sur l’île de France (l’actuelle île Maurice), au milieu du XVIIIe siècle, deux esclaves, Massamba et sa fille Mati, se retrouvent embarqués dans une fuite éperdue vers la liberté. Tous deux ont été déportés du Sénégal, et la mère de Mati est morte durant la traversée. Parce qu’il parle le français, Massamba fait le lien entre son maître, Eugène Larcenet, et les autres esclaves venus de différentes contrées (Madagascar, le pays dogon, le pays bambara, le pays wolof...). Il souhaite que sa fille, à qui il apprend le français, soit rendue libre. Mais celle-ci n’a pas sa patience : elle rêve de gagner elle-même sa liberté et de rejoindre les esclaves qui ont fui les plantations – les marrons. Un événement a priori anodin va précipiter leur départ.

Si le film, mené tambour battant, est une fiction, il s’inspire très largement de la réalité de ce que fut le marronnage. Le personnage de la chasseuse de marrons qui les traque, Madame La Victoire, a bel et bien existé. Le lieu dans lequel ils trouvent refuge, le Môme Brabant, aussi. Moutaïrou a d’ailleurs été conseillé par des historiens, et notamment par la Mauricienne Vijaya Teelock. « Ce film n’est pas sur Maurice, mais sur l’esclavage et le marronnage partout dans le monde », tient-elle à souligner dans une interview accordée au journal mauricien L’Express. Si l’histoire se situe à Maurice – et si le film y a été tourné –, elle est en effet universelle. Partout où il y a eu des esclaves, il y a eu du marronnage.

Peu connu du grand public, quasiment pas enseigné dans les établissements scolaires français, le marronnage est un phénomène majeur qui a forgé des mythes et façonné pendant plusieurs siècles des cultures, lesquelles imprègnent encore aujourd’hui les descendants des esclaves. En le mettant à la portée de toutes et de tous avec ce film captivant, Moutaïrou ne montre pas seulement la violence absolue de l’esclavage, il rappelle qu’il y eut des formes de résistance à la traite négrière.

À voir : Ni chaîne, ni maître, de Simon Moutaïrou, sortie le 18 septembre. en France, en Belgique et en Suisse.
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Niger-France, une relation radioactive
Série spéciale Alors que les relations entre Paris et Niamey sont quasiment rompues, l’avenir des mines exploitées par Orano est en suspens. Le géant du nucléaire quittera-t-il le Niger après plus de cinquante années d’une présence contestée ? Afrique XXI consacre un dossier à l’histoire explosive de l’uranium nigérien.

Episode 1 : À Arlit, des lendemains qui déchantent
Par Marco Simoncelli

Episode 2 : Aux origines d’un accord gagnant-perdant
Par Olivier Blamangin

Episode 3 : Un accaparement longue durée
Par Olivier Blamangin et Rémi Carayol

Episode 4 : L’uranium nigérien au service de la « grandeur » de la France
Par Olivier Blamangin et Rémi Carayol

Episode 5 : Ali Idrissa. « Aujourd’hui, l’uranium est synonyme d’injustice »
Par Rémi Carayol
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AGENDA

Vendredi 27 septembre (France) : projection de la version française du documentaire de Billy Woodberry, Mariò, à l’occasion du 12e festival du film de Montreuil, à 20h15, au cinéma Le Méliès (12 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil ). 4 € la séance.

Mardi 1er octobre (Internet) : émission Horizons XXI sur Aligre FM, 18 heures Paris (16 heures GMT). Sujet : « Au Kenya et en Ouganda, la révolte de la génération Z ». Avec Florence Brisset-Foucault et Marie-Emmanuelle Pommerolle, chercheuses à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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