
DANS L’ACTU
VAGUE DE LIBÉRATIONS AU NIGER : UN SIGNE D’APAISEMENT ?
Le général Abdourahmane Tiani, désormais président de la République du Niger, a libéré par décret, le 1er avril, 57 personnes détenues, civiles et militaires, pour satisfaire une recommandation insistante des récentes Assises nationales pour la refondation. Deux grandes catégories de personnes ont ainsi retrouvé la liberté : des militaires de tous grades et des politiques, surtout des cadres de premier plan du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya, le parti « rose », au pouvoir depuis 2011) et arrêtés au lendemain du coup d’État du 26 juillet 2023. La quasi-totalité des personnes libérées reste sous le coup de poursuites judiciaires.
On a pu suivre sur les réseaux sociaux des images de retrouvailles familiales et politiques, plus ou moins sobres : l’accolade très souriante de l’ex-président Mahamadou Issoufou et de son fils Mahamane Sani, dit Abba, ex-ministre du Pétrole, tous deux en boubou blanc, en présence de la mère d’Abba et de plusieurs proches coiffés du bonnet rouge devenu la marque de distinction du régime ; l’accueil d’Ibrahim Yacouba, tout sourire, dirigeant d’un parti allié du PNDS (le Mouvement patriotique nigérien-Kishin Kassa) arrêté en janvier 2024 à son retour de Côte d’Ivoire, où le ministre de l’Énergie de Mohamed Bazoum s’était réfugié avec d’autres caciques du régime renversé. La vidéo de l’arrivée à la maison de Foumakoye Gado, l’inusable ministre du Pétrole de Mahamadou Issoufou, cheville ouvrière du parti rose et haut représentant de son successeur, le président renversé Mohamed Bazoum, a également circulé sur les réseaux sociaux.
Au total, sept anciens ministres figurent sur la liste des personnes libérées. En plus des trois cités ci-dessus, on compte Kalla Moutari et Daouda Mamadou Marthé, respectivement ex-ministre de la Défense et ex-ministre de l’Enseignement primaire de Mahamadou Issoufou ; Ahmat Jidoud, ministre du Budget d’Issoufou puis ministre des Finances de Bazoum ; et Abdou Rabiou, ministre du Plan de ce dernier.
Neuf autres civils sont également concernés, essentiellement des collaborateurs politiques, ainsi qu’un journaliste, Ousmane Toudou, et l’ancien directeur de la Société nigérienne du pétrole (Sonidep) Ibrahim Mamane.
Les images des militaires libérés, en revanche, n’ont pas circulé sur les réseaux sociaux. Pourtant, ces annonces sont au moins aussi importantes que les précédentes. Elles semblent bien sceller la réconciliation de l’armée, profondément fracturée par les divisions politiques depuis 2011 – même si les coups d’État ont régulièrement ponctué la vie politique du Niger depuis l’indépendance.
Ces militaires peuvent être rangés en trois groupes. Les premiers sont les quatre derniers prisonniers condamnés à de lourdes peines, en 2018, pour une tentative présumée de coup d’État contre Mahamadou Issoufou commise trois ans plus tôt. Parmi eux, le général Salou Souleymane, ex-chef d’état-major de l’armée nigérienne (qui est, par ailleurs, l’oncle de Salou Djibo, le tombeur de Mamadou Tandja en 2010 qui a dirigé la transition militaire jusqu’en 2011). À ses côtés, un commandant et un capitaine, ainsi que le bouillant lieutenant Ousmane Awal Hambali, très connu au Niger. Radiés de l’armée, ils font l’objet de remises totales de peine. Au total, huit militaires et un civil, le fils du général Salou, avaient été condamnés dans cette affaire.
Le deuxième lot concerne les personnes condamnées par le tribunal militaire en février 2023 pour atteinte à la sûreté de l’État, dans le cadre d’une tentative de coup d’État contre Mohamed Bazoum à la veille de son investiture, deux ans plus tôt. Vingt-sept hommes ont été condamnés dans cette affaire et radiés des forces de défense et de sécurité. Parmi eux, deux poids lourds : le colonel-major Hamadou Djibo (chef des opérations spéciales à l’état-major des Forces armées du Niger) et le général Seydou Badie, chef d’état-major de l’Armée de terre. Sur la liste, ils sont au nombre de seize, ex-membres des forces armées du Niger et de la Garde nationale.
Le troisième groupe est composé de soldats, de gendarmes et de gardes nationaux en exercice. Il s‘agit des hommes qui sont intervenus pour tenter de mettre en échec le renversement de Mohamed Bazoum en juillet 2023. La plupart (dix-sept) appartiennent à la Garde nationale, qui s’était mobilisée derrière son commandant, le colonel-major Djirey Midou, et son chef des opérations spéciales, le colonel Alio Matani, pour mener une contre-attaque finalement avortée, à laquelle devaient initialement participer des soldats français en poste au Niger.
Le général Tiani a plusieurs fois affirmé la nécessité d’une réconciliation des Nigériens, profondément divisés autour du fondateur du parti rose, Mahamadou Issoufou, bien davantage qu’autour du sort de Mohamed Bazoum, le président déchu qui reste détenu. « Gardons à l’esprit que ce n’est plus le moment des rancœurs, des divisions, de l’adversité stérile », avait-il exhorté le 10 mars, à la clôture des travaux des assises nationales. « Aucun pays ne s’est développé dans la division. Aucun pays ne s’est développé dans une lutte de clans. » Le 25 mars, à la cérémonie solennelle de mise en œuvre des résolutions des assises, il a affirmé qu’il n’y aurait sous son régime « ni chasse aux sorcières, ni impunité, ni protection politique offerte à un quelconque Nigérien face à la justice ». Pour convaincre, le général Tiani devait donner l’exemple dans l’institution militaire. C’est chose faite.
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À LIRE
RECONSTITUER LES MÉCANISMES DU « PREMIER GÉNOCIDE DU XXE SIÈCLE »
Quelle est la mémoire laissée par le premier génocide du XXe siècle, perpétré contre les Hereros et les Namas dans le « Sud-Ouest africain » allemand (actuelle Namibie) ? C’est l’une des questions posées dans Femmes et génocides : la colonisation allemande du Sud-Ouest africain (Namibie), XIXe-XXIe siècles de la germaniste Christine de Gemeaux, paru chez Hermann en janvier 2025.
Professeure émérite de civilisation et d’histoire des idées allemandes à l’université de Tours, l’autrice, précurseure dans ses travaux sur la colonisation allemande, présente les mécanismes historiques qui ont mené à ce génocide colonial et les discussions actuelles autour de son héritage (mémoire et polémiques).
De 1884 à 1919, le « Sud-Ouest africain » est une colonie allemande. Fondée sur une idéologie raciste, imprégnée dans la société européenne de l’époque, l’administration coloniale mène une politique « moralisatrice », « civilisatrice », et exproprie massivement les autochtones de leurs terres. Face à cette brutalité, les Hereros d’abord puis les Namas se révoltent entre 1904 et 1905. En réponse, le IIe Reich ordonne l’extermination de l’ensemble des insurgés.
Cette politique génocidaire, en grande partie sous les ordres du gouverneur Lothar von Trotha, se matérialise par des camps de concentration et par la soumission des groupes à des conditions d’existence mortelles. Des politiques qui ont conduit à l’extermination de 80 % des Hereros et 50 % des Namas en trois ans.
À l’issue de la Première Guerre mondiale, en raison de sa défaite mais aussi de la publicisation de ses agissements dans le Sud-Ouest africain, l’Allemagne perd l’ensemble de ses colonies. Sur décision de la Société des Nations (SDN) en 1920, l’actuelle Namibie passe sous l’égide de l’Afrique du Sud, elle-même sous mandat britannique. Et après plus d’un siècle de domination coloniale, la République de Namibie obtient son indépendance, en 1990.
La bataille mémorielle entre l’Allemagne et les descendants Hereros et Namas s’ouvre dans les années 2000 avec le centenaire du génocide. La demande de sa reconnaissance comme « premier génocide allemand » fait débat. Pourtant, comme le met en avant l’autrice, il existe des similarités entre l’Holocauste et le génocide des Hereros, tant par leurs mécanismes de justification (idéologie raciste) que par leur mise en place (conquête de l’espace et camps de concentration). Les discussions entre les dirigeants namibiens ovambos et allemands ont également tendance à écarter les descendants hereros et namas de la table des négociations. Finalement, en 2021, la reconnaissance officielle d’un « génocide en Namibie » par l’Allemagne va exclure d’office sa spécificité « ethnique ».
Cet ouvrage de Christine de Gemeaux expose des éléments essentiels de l’histoire coloniale allemande. Il traite d’un sujet encore trop peu connu du grand public. Cependant, ce travail souffre par moments d’un manque de pédagogie sur les contextes politiques pourtant clés pour saisir les enjeux mentionnés. Si Femmes et Génocides raconte, entre autres, la place des femmes allemandes et namibiennes dans la colonisation du Sud-Ouest Africain, en se basant sur les mémoires de femmes colons, ce n’est pas le cœur de cet ouvrage. Il porte davantage sur des mécanismes historiques et sur la décolonisation culturelle actuelle.
Une (petite) critique qui n’empêche pas de reconnaître la nécessité de mettre en lumière cet aspect ultra-violent de l’histoire coloniale allemande qui résonne particulièrement avec l’actualité : lorsque l’Afrique du Sud dépose plainte pour génocide contre Israël auprès de la Cour internationale de justice en décembre 2023, Berlin soutient inconditionnellement l’État Hébreu... Une position qui interroge sur la capacité de l’Allemagne à retenir les leçons de son passé.
À lire : Christine de Gemeaux, Femmes et génocides. La colonisation allemande du Sud-Ouest africain (Namibie), XIXe-XXIe siècles, Hermann, collection Les chemins du savoir, 25 euros.
Alexia Sabatier
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In English
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By Souleymane Yameogo
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