
Qu’il semble loin ce jour d’octobre 2018 lorsque, après cinq années d’une guerre civile qui a tué près de 400 000 personnes (selon un rapport de la London School of Hygiene and Tropical Medicine1) à travers le Soudan du Sud, un accord de paix était célébré dans la capitale, Djouba. Les chefs des gouvernements de la région s’alignaient, souriants, sur l’estrade faisant face aux milliers de Sud-Soudanais venus célébrer la paix. Les diplomates occidentaux se réjouissaient du calme retrouvé, tout en nourrissant déjà quelques doutes sur la pérennité d’un accord arraché à contrecœur aux belligérants.
Six ans et demi plus tard, l’accord de paix n’existe pour ainsi dire plus puisque Riek Machar a annoncé s’en retirer avant d’être arrêté, le 27 mars, selon un communiqué de son parti. Il est depuis gardé par les troupes de Salva Kiir. Le spectre d’une nouvelle guerre totale n’a jamais été aussi menaçant, dans un pays qui compte plus de 2 millions de déplacés internes, selon l’ONU2, et où la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire aiguë.
Salva Kiir accuse Riek Machar et ses alliés, de plus en plus marginalisés à Djouba, de déstabiliser le pays en soutenant des milices ethniques contre le pouvoir central. Dans la province du Haut Nil, des combats entre l’armée et des milices Nuer (affiliées au vice-président) ont tué au moins 50 personnes, dont le général David Majur Dak (un proche du président). La tension est montée d’un cran aussi dans la province de l’Équateur-Occidental, à la suite du renvoi par Salva Kiir du gouverneur proche de Riek Machar. Ces évènements doivent être analysés non pas comme de soudaines insurrections mais plutôt comme le symptôme d’une lente mais bien réelle dégradation de la situation sécuritaire.
La décision présidentielle, début mars, d’arrêter plusieurs alliés de Riek Machar, dont le général Gabriel Duop Lam et le ministre du pétrole, Puot Kang Chol, a immédiatement accentué la pression à Djouba, aggravant les tensions politiques et militaires. Plusieurs ambassades ont évacué le pays. Des soldats ougandais se sont déployés dans la capitale en vertu d’un accord militaire entre les deux pays, sur ordre du président Yoweri Museveni, pour protéger le régime en cas d’attaque de Machar contre Kiir, a annoncé le 17 mars en conférence de presse le ministre sud-soudanais de l’Information, Michael Makuei Lueth.
Pire encore, le conflit au Soudan exerce une pression grandissante sur les alliances des élites sud-soudanaises, alimentant les craintes d’un embrasement régional. Mais comment le Soudan du Sud, indépendant depuis 2011 après plus de vingt ans de guerre entre le Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS) et le gouvernement soudanais, en est-il arrivé là ?
Construire un État illibéral
Dès la signature de l’accord de paix, en 2018, le président sud-soudanais, Salva Kiir, un Dinka de la région du Bahr el-Ghazal, n’avait qu’un seul objectif : consolider son pouvoir tout en donnant l’illusion de respecter les engagements pris, afin de contenter la communauté internationale. Séduit par les modèles autoritaires de ses voisins régionaux, il s’est attaché à façonner un État illibéral, bien éloigné des aspirations démocratiques prônées par ses partenaires occidentaux.
D’un point de vue politique, Salva Kiir a intensifié la répression contre la société civile. La pandémie de Covid-19 lui a offert un prétexte pour renforcer son emprise, instaurant un climat de contrôle étouffant. Les manifestations ont été réprimées avec une brutalité croissante3, plongeant le pays dans la peur.
Parallèlement, il s’est attaché à marginaliser et à affaiblir ses rivaux, en particulier Riek Machar, un Nuer originaire du Haut-Nil. Ce dernier, qui avait initialement manifesté son intention de se présenter contre Salva Kiir lors de l’élection prévue en 2015 – ce qui lui avait valu d’être mis à l’écart –, était à la tête de la rébellion pendant la guerre civile. Après la signature de l’accord de paix, en 2018, Machar a récupéré son poste de vice-président, mais son influence s’est trouvée considérablement amoindrie, minée par son incapacité à maintenir la cohésion au sein de son parti et par la fusion de ses troupes avec l’armée sud-soudanaise.
Enfin, pour empêcher l’émergence d’un mouvement capable de le renverser, Kiir a œuvré à la déstabilisation des périphéries, chaque province étant engluée dans ses propres dynamiques locales – une stratégie déjà éprouvée par Omar Al-Bachir, président du Soudan de 1989 à 2018. Né avec l’ambition de rompre radicalement avec l’héritage des pratiques politiques autoritaires qui avaient marqué la politique soudanaise depuis l’indépendance, le MPLS, dont Salva Kiir et Riek Machar sont tous les deux issus, s’est paradoxalement laissé gagner par les mécanismes mêmes qu’il avait jadis voués aux gémonies : une centralisation excessive du pouvoir et un refus de la représentation démocratique.
Le déclin des ressources de pétrole
Du point de vue économique, le président a cherché à séduire les investisseurs étrangers tout en conservant une mainmise absolue sur les leviers financiers afin de récompenser ses réseaux et de renforcer son pouvoir. Après cinq ans de conflit, l’ambition était d’en finir, enfin, avec l’aide humanitaire et d’attirer des investissements pour développer le pays. Hôtels de luxe, ponts, routes : alors que, presque quinze ans après l’indépendance, moins de 10 % de la population a accès à l’électricité, une nouvelle politique d’infrastructures devait voir le jour, symbole du développement tant promis par le MPLS depuis sa création, en 1983.
Par ailleurs, face au déclin inéluctable des ressources pétrolières, qui représentent 90 % du budget de l’État, Salva Kiir a tenté d’amorcer une transition vers l’agriculture, rêvant de faire du Soudan du Sud, grâce aux eaux du Nil et par la construction de méga-barrages, le grenier de la région : 95 % du territoire du pays est effectivement cultivable. La stratégie nationale de développement, proclamée en 2021 pour une période de trois ans, a donc mis en avant la nécessité d’effectuer une transition vers l’agriculture et d’investir dans l’or bleu – le Nil – afin de diversifier l’économie et de vendre au monde un immense potentiel agricole. Une ambition grandiose – ou un mirage – déjà caressée par le Soudan et l’Éthiopie mais qui, jusqu’à présent, s’est révélée illusoire.
Enfin, Salva Kiir a habilement redéfini sa politique étrangère, prenant ses distances avec les partenaires occidentaux sans s’en couper totalement, tout en renforçant ses liens avec la Turquie, les Émirats arabes unis et la Russie. Avec cette dernière, en septembre 2023, il a ainsi conclu un accord d’un montant de 1,47 milliard de dollars pour la construction de barrages, marquant une nouvelle étape dans sa stratégie d’alliances. Kiir s’est aussi imposé comme un partenaire important pour d’autres pays d’Afrique de l’Est comme le Kenya ou l’Éthiopie, multipliant les accords de coopération économique avec les leaders régionaux et essayant même, parfois, de jouer les médiateurs entre parties belligérantes.
Les effets de la guerre au Soudan
Depuis 2019, l’instabilité dans l’est du Soudan avait déjà sérieusement diminué la capacité du gouvernement à exporter le pétrole puisé dans les provinces du Haut-Nil et de l’Unité. Les exportations dépendent, en effet, d’un oléoduc qui aboutit à la ville soudanaise de Port-Soudan, sur les rives de la mer Rouge. En 2021, des mois d’échauffourées provoquées par les clans Bejas, marginalisés par Khartoum, avaient ainsi provoqué l’arrêt des activités à Port-Soudan.
De plus, la flambée des prix des engrais et des denrées alimentaires provoquée par la guerre en Ukraine, ajoutée à une corruption endémique, a desservi le projet de Salva Kiir. Même si la production de denrées alimentaires a augmenté depuis 2018, le pays reste largement dépendant des importations. La ministre de l’Agriculture a déclaré en octobre 2023 que le Soudan du Sud avait toujours l’ambition de devenir le grenier de l’Afrique de l’Est, mais la réalité se révèle tout autre.
La guerre au Soudan voisin a également pesé sur le ralentissement de l’économie, à travers un afflux massif de réfugiés (1 million, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) conjugué à des restrictions du commerce transfrontalier. Pire encore, début 2024, les combats entre les Forces armées soudanaises et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) ont endommagé un oléoduc, ce qui a empêché le gouvernement sud-soudanais d’exporter près de 70 % de son pétrole. Même si les autorités ont cherché à développer de nouvelles routes d’exportation, aucune solution à court terme n’a été trouvée. Le « corridor de Lapsset », un projet d’intégration reliant le port kényan de Lamu au Soudan du Sud et à l’Éthiopie, est jusqu’à présent toujours en suspens, alors qu’il permettrait de désenclaver le Soudan du Sud et de réduire sa dépendance au Soudan.
En conséquence, l’économie du pays s’est effondrée en quelques mois4. La livre sud-soudanaise a chuté de près de 40 % par rapport au dollar, et l’inflation a grimpé à 107 % en un an. Le gouvernement s’est retrouvé dans l’incapacité de payer fonctionnaires et militaires, ce qui a alimenté le mécontentement aussi bien de la population que des élites. Des rumeurs de coup d’État ont commencé à circuler, et le président a déployé sa milice, les Tigres, dans les rues de Djouba. Dans le même temps, la santé de Salva Kiir déclinait à vue d’œil, ce qui aiguisait les ambitions des candidats à sa succession.
Les proches de Salva Kiir ne sont pas épargnés
Dans cette dynamique, Salva Kiir et ses alliés ont fortement insisté pour organiser des élections en décembre 2024 afin de mettre fin au gouvernement national de transition. Ils espéraient ainsi obtenir une légitimité leur permettant de repousser l’ensemble des signataires de l’accord de paix dans l’opposition. Mais des difficultés logistiques et les réticences de nombreux ministres peu pressés de perdre leur portefeuille ont fait échec au plan et ont prolongé la transition de deux années supplémentaires.
La situation économique oblige cependant Salva Kiir, incapable de construire une économie florissante bénéficiant à une minorité substantielle comme il l’espérait initialement, à circonscrire ses gourmands réseaux de patronage et à recourir plus volontiers à la violence pour maintenir l’ordre. Exit le projet d’État illibéral, place à la survie du régime. Depuis quelques mois, la mise au pas de ces réseaux s’est ainsi accélérée, et les fidèles du président ne sont plus épargnés.
Le chef des services de renseignements, Akol Koor Kuc, a ainsi été démis de ses fonctions en octobre 2024. Tut Gatluak, le conseiller sécurité, a connu le même sort en janvier 2025, alors qu’il était un personnage central pour la survie du régime, notamment en raison de ses liens avec les généraux sud-soudanais et les Émirats arabes unis. Des généraux, le chef de la police, le chef de l’autorité de l’aviation civile, le chef de l’immigration, le président de la Banque centrale ont été renvoyés ou déplacés à des postes moins stratégiques, ce qui les a coupés d’importantes rentes financières… C’est une véritable purge que Kiir effectue pour rester au pouvoir.
Vers une nouvelle guerre totale ?
Salva Kiir pourrait être tenté par l’option de la guerre pour se débarrasser une fois pour toutes de Riek Machar et de ses alliés, dans un contexte où la violence a toujours été au centre des projets politiques. Mais à quel prix ? Alors que le pays connaît de très importants mouvements de populations et que le système humanitaire semble à bout de souffle, une nouvelle guerre au Soudan du Sud serait catastrophique pour des millions de personnes déjà vulnérables.
Les récents affrontements entre des milices soutenues par Riek Machar et les FSR du général Hemetti à la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud font craindre une extension du conflit soudanais au Soudan du Sud, qui pourrait redéfinir durablement les frontières, les identités, et les loyautés. Le conflit au Soudan atteint, en effet, le microcosme politique sud-soudanais : alors que Kiir paraissait allié à l’armée soudanaise et au général Al Burhan au début de la guerre, en 2023, il semble s’être ensuite rapproché de Hemetti. L’armée soudanaise, elle, pourrait avoir réactivé les liens qu’elle avait noués avec des milices Nuer dans les années 1990, quand Khartoum essayait de déstabiliser le MPLS. La nouvelle ère que beaucoup espéraient avec l’indépendance du Soudan du Sud en 2011 se fait décidément attendre.

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1Si le rapport ne semble plus disponible en ligne, il est mentionné à plusieurs reprises dans la presse, comme sur RFI à la sortie, ou lors d’un séminaire organisé par la London School of Hygiene and Tropical Medicine en 2018, année de publication du document.
2« South Sudan : Humanitarian Snapshot », Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, janvier 2025, document disponible ici.