La lettre hebdomadaire #232

Peine de mort. Une situation africaine ambiguë

Dans la lettre hebdomadaire : la situation de l’abolition de la peine de mort en Afrique, un nouveau média indépendant sur le Sahel... Et les articles de la semaine.

Senseless (Felix Lucero)
© prisonphotography.org

DANS L’ACTU

PLUSIEURS PAYS EN AFRIQUE TENTÉS PAR LETABLISSEMENT DE LA PEINE DE MORT

« Les peines en matière criminelle sont : 1. La mort » : beaucoup avait espéré que ce mot disparaîtrait du nouveau Code pénal nigérien (adopté en février), malgré la situation dans le pays dirigé par une junte impitoyable. Mais le journal officiel du 27 mars a douché ces espoirs. La réforme durcit même certaines dispositions, notamment contre les homosexuels.

Le 9 mai 2017, lors de la 60e cession de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, le ministre de la Justice du Niger d’alors, Marou Amadou, déclarait pourtant que l’abolition de la peine de mort était « nécessaire et conforme aux Constitutions modernes » et qu’elle devait « être adoptée ». Près d’une décennie plus tard, cette promesse est bien enterrée.

Quelle est la situation à l’échelle du continent ? Le 18 mai, l’ONG Amnesty International a publié son rapport mondial annuel sur les condamnations à mort et les exécutions. En Afrique, « le nombre de condamnations à mort enregistrées a augmenté de près de 75 % par rapport à 2024, principalement au Nigeria, en République démocratique du Congo [RD Congo] et au Soudan », détaille le document. En revanche, le nombre d’exécutions « a chuté de 47 %, passant de 34 en 2024 à 18 en 2025 ».

© Amnesty International
© Amnesty International

Dans certains pays, comme en Gambie, l’idée d’abolir la peine de mort progresse. Au Nigeria, où il y a eu plus de 243 condamnations à mort en 2025 (plus de 3 800 personnes sont à ce jour sous le coup de la peine capitale), un texte visant l’abolition était en bonne voie d’adoption avant d’être finalement annulé. Dans d’autres États, où cette pratique a été abandonnée, il y a une tentation d’y recourir de nouveau.

Le Burkina Faso a ainsi réintroduit la peine de mort en décembre 2025 pour des infractions telles que la « haute trahison », le « terrorisme » et les « actes d’espionnage ». Elle avait été abolie en 2018. Pour le chercheur Tanguy Quidelleur, interrogé par Radio France dans le cadre d’une série consacrée à la peine de mort (série Peine de mort : le grand retour en arrière ?, épisode Au Burkina Faso, un aveu d’impuissance ?), le rétablissement de la peine capitale au Burkina Faso vise à « nourrir un imaginaire politique autour de la guerre contre le terrorisme » et, surtout, à donner « un vernis sur des pratiques déjà en cours », rappelant notamment les exécutions sommaires de civils parce qu’ils sont soupçonnés d’avoir collaboré avec des « terroristes ».

Le Tchad semble suivre le même chemin, au point d’inquiéter l’ONU. Le Comité des droits de l’homme des Nations unies a ainsi invité N’Djamena « à s’abstenir de toute initiative visant à réintroduire la peine de mort », dans un communiqué publié en avril, à la suite de l’examen du troisième rapport périodique du Tchad en mars. Selon le Comité, les autorités ont répondu que « l’objectif du gouvernement n’est pas de réintroduire la peine de mort, mais de mener une réflexion et de renforcer ses moyens de répression et de sécurisation de la population ». Cet échange intervient dans un contexte où les libertés fondamentales sont de plus en plus restreintes, selon les organisations de défense des droits humains.

© Amnesty International
© Amnesty International

En RD Congo, le nombre de condamnés a été multiplié par trois (d’au moins 125 en 2024 à au moins 359 en 2025). Cette progression est due en grande partie à des sentences prises par les tribunaux militaires dans le cadre de la guerre dans l’est du pays contre le M23 : le 14 février 2025, 212 militaires accusés de meurtres, tentatives de meurtres, viols et fuite devant l’ennemi ont de fait été condamnés à mort.

Bien souvent la peine capitale, si elle n’est pas abolie, n’est pas appliquée. Une situation qui s’apparente à un moratoire. Sur les dix dernières années, seulement cinq pays africains ont réellement appliqué la peine de mort. En 2024, la palme des exécutions revient à la Somalie, où au moins dix-sept personnes ont été tuées. Au Soudan du Sud, où au moins 220 personnes sont sous le coup d’une condamnation à mort, Amnesty International dit n’avoir relevé qu’une seule exécution.

Ainsi, la situation africaine est ambiguë. D’un côté, le nombre de condamnations à mort augmente et il y a une poussée assez claire pour, au minimum, le statu quo, qui met un terme à des décennies de progrès. Mais, de l’autre, les exécutions se font plus rares. Sur ce dernier point, le continent africain se singularise par rapport à la tendance mondiale : avec 2 707 applications de la peine capitale, l’ONG affirme avoir « enregistré en 2025 le plus grand nombre d’exécutions dans le monde depuis 1981 », principalement à cause de l’Iran (où 2 159 personnes ont été tuées).

JE FAIS UN DON


_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

À LIRE

« SAHEL HORIZON », LE NOUVEAUDIA QUI PROMET « DE NE JAMAIS PACTISER AVEC L’OPPRESSEUR »

« Il y a cette conviction prophétique qu’un jour, malgré les canons et les sabres, la liberté, la paix et la justice finiront par déborder au Sahel, comme les eaux du fleuve Sourou, du fleuve Niger et du Djoliba, au moment de la saison des pluies » : de cet espoir est né Sahel Horizon, un nouveau média en ligne lancé par des journalistes de la région en exil.

Trois personnes (dont une qui s’occupe davantage de l’administratif) sont à l’origine du projet. Toutes sont parties de leur pays face à la répression des juntes. Elles sont toujours sur le continent africain, tout comme le journal, « mais nous préférons ne pas en dire plus car les juntes tenteront de nous mettre la pression », indique l’un des fondateurs. Sahel Horizon organisera un panel en ligne le 20 juin afin de marquer officiellement son lancement et s’active actuellement pour trouver quelques financements.

Sahel Horizon traitera en priorité du Mali, du Niger et du Burkina Faso, « avec quelques excursions au Tchad et en Guinée, où le pouvoir est aussi aux mains de juntes, bien qu’elles aient “blanchi” leurs coups d’État », poursuit le journaliste.

« Nous serons la voix de ceux que l’on a bâillonnés », promettent les journalistes dans leur éditorial de lancement en forme de « serment ». Ils y citent leurs références : « Mandela est dans nos plumes », « le combat de Martin Luther King nous parle », « Sankara est à nos côtés », « Norbert Zongo nous inspire », « Ki-Zerbo et Cheikh Anta Diop sont dans nos veines ».

À lire : Sahel Horizon, le nouveau média indépendant en ligne spécialisé sur le Sahel.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Afrique du Sud. Nongqawuse, un mythe colonial à déconstruire
Histoire Les prophéties de la jeune femme, à l’origine de la défaite du peuple xhosa contre les colons britanniques à la fin du XIXe siècle, sont aujourd’hui réexaminées pour déconstruire le récit colonial qui les a instrumentalisées.
Par Sophie Boutière Damahi

Les librairies du Mali s’éteignent, mais la littérature résiste
Enquête Autrefois vibrionnante à Bamako, la vente de livres semble au plus bas. Si les autrices et les auteurs maliennes ne se découragent pas, les habitudes ont bien changé, entre l’achat de copies bon marché dans la rue, l’avènement d’internet et un désintérêt pour le livre chez les plus jeunes.
Par Aly Diabaté

Coupe du monde de football 2026. L’édition de l’exclusion
Reportage Prix des billets, coût de la vie sur place, politique discriminatoire mise en place par Trump... La Coupe du monde de football, qui a démarré le 11 juin et qui se déroule principalement aux États-Unis, se jouera presque sans aucun supporters africains, sans que la Fifa y trouve à redire.
Par Florian Lefèvre

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don