
Dès la fin du XIXe siècle, en Afrique du Sud, la mémoire des prophéties de la jeune Nongqawuse (1841-1898) est érigée par l’historiographie coloniale en symbole d’une prétendue folie collective ayant précipité le peuple xhosa sous la coupe de la colonisation. Pendant plus d’un siècle, l’abattage du bétail effectué par les AmaXhosa en 1856-1857 dans la province du Cap-Oriental a été présenté comme la preuve d’une prétendue irrationalité. « Le grand mouvement d’abattage du bétail reste une plaie ouverte dans la conscience historique de la plupart des Sud-Africains », écrit1 l’historien Jeff Peires, en 1989, dans son ouvrage consacré à cet évènement. Si celui-ci a bien eu lieu et a bien mené à une famine qui a décimé la population, dans l’historiographie coloniale britannique dominante du XIXe siècle, il est interprété comme un suicide collectif2 de la nation xhosa. Cet argument est repris dans les corpus éducatifs du régime de l’apartheid pour justifier la colonisation.
Depuis plusieurs décennies, des chercheurs s’emploient à déconstruire ce récit et à en restituer la complexité, comme un mouvement de résistance passive à la colonisation, à rebours de son instrumentalisation dans l’histoire officielle de l’Afrique du Sud. Pour de nombreux historiens postcoloniaux, les faits qui se sont déroulés dans la nation xhosa entre 1856 et 1857 s’inscrivent avant tout dans une réponse à l’oppression coloniale.
Parmi ces universitaires, l’historien sud-africain Jongi Joseph Klaas revient sur l’histoire des prophéties dans son ouvrage Triangle of One Hundred Wars (JJ Klaas, 2023) : « Le faux récit colonial de Nongqawuse a engendré de profondes cicatrices psychologiques, marquées par la honte, la haine de soi et un complexe d’infériorité. Dans une certaine mesure, ce récit a contribué à instaurer un état durable de résignation et de soumission psychologique auto-imposée », affirme-t-il encore à Afrique XXI.
La résistance xhosa
Au milieu du XIXᵉ siècle, l’Empire britannique peine à soumettre les AmaXhosas, installés dans l’actuelle province du Cap-Oriental. Depuis la fin du XVIIIᵉ siècle, ils opposent une résistance continue à l’expansion coloniale lors des Guerres des frontières (1779-1879), une série de neuf conflits majeurs opposant les chefferies xhosas aux forces coloniales britanniques et aux colons du Cap. Ces guerres ont constitué l’action militaire coloniale la plus longue de l’histoire de l’Afrique3.
Cette farouche résistance contraint l’Empire britannique à renforcer ses moyens militaires et administratifs mais révèle aussi les limites de la conquête par la force. Les autorités coloniales sont amenées à adopter des formes de domination plus indirectes comme le démantèlement des structures politiques xhosas en imposant des chefs reconnus par l’administration britannique ou en divisant les chefferies pour limiter leur pouvoir – la nation xhosa étant alors composée d’un ensemble de chefferies autonomes, une division qu’ont exploitée les autorités coloniales à leur avantage.

À l’hiver 1856, une adolescente xhosa, Nongqawuse, déclare avoir reçu une vision au bord de la rivière Gxarha. Elle aurait reçu un message de ses ancêtres : abattre tout le bétail dont disposent les AmaXhosas et brûler leurs récoltes pour qu’il revienne à la vie. Les troupeaux décimés seraient ensuite ressuscités et les colons britanniques chassés. Son oncle Mhlakaza, prêtre et devin reconnu chargé de la communication avec les ancêtres dans la tradition xhosa, transmet le message auprès du chef Sarili, et la prophétie se propage dans presque tout le Xhosaland ; seule la minorité xhosa des Amagogotya refuse d’obéir et se voit alors ostracisée par le reste de la communauté.
« Les sources principales sont truffées de mensonges »
En 1989, dans son ouvrage pionnier The Dead Will Arise : Nongqawuse and the Great Xhosa Cattle-Killing Movement of 1856–57, Jeff Peires rompt avec l’historiographie coloniale et de l’apartheid et dresse, au moyen d’un minutieux travail de reconstitution des événements, une analyse historique complexe des dynamiques de résistance contre la colonisation. À propos de l’abattage, il écrit dans sa préface :
De quoi s’agissait-il exactement ? demandent les gens. Les Xhosas n’ont sûrement pas pu croire Nongqawuse ? Il doit y avoir quelque chose de plus derrière cet événement, une histoire secrète derrière l’histoire que tout le monde connaît. Mais malgré l’intérêt largement répandu pour les prophéties de Nongqawuse, l’histoire complète de cette terrible période n’a jamais été écrite. Il n’existe aucun livre sur l’abattage du bétail, pas même un mauvais. Plusieurs historiens ont commencé à travailler sur le sujet, mais aucun n’a achevé son travail. La raison en est que les sources principales, les preuves sur lesquelles repose le récit historique, sont truffées de mensonges, à la fois de mensonges délibérés et d’auto-tromperies.
Ses estimations portent le nombre de têtes de bétail abattues à près de 400 000 en seulement treize mois, ce qui représente la très grande majorité des cheptels traditionnels des AmaXhosas. Sur ce vaste ensemble de communautés, environ 85 % des hommes adultes participèrent à la mise en œuvre. Mais le 18 février 1857, jour fixé par Nongqawuse pour la résurrection, la prophétie ne se produit pas. S’ensuit une terrible famine : toujours selon l’ouvrage de Jeff Peires, environ 40 000 personnes meurent de faim, des dizaines de milliers d’hommes et femmes se dispersent pour chercher du travail ou du secours hors des limites territoriales du Xhosaland. Cette crise affaiblit profondément la société xhosa, préparant le terrain à sa domination coloniale.
Un abattage pour lutter contre une maladie bovine
Les germes de cette crise sont aussi liés au contexte sanitaire de l’époque. Cette approche, qui s’appuie sur un contexte documenté de crise sanitaire, fait son chemin dans l’historiographie des événements. Pour Afrique XXI, JJ Klaas développe sa thèse :
Les résultats de ma recherche montrent que les AmaXhosas ont abattu leur bétail afin d’enrayer la propagation de la maladie pulmonaire bovine européenne, connue sous le nom d’épizootie, dans la colonie du Cap et dans les chefferies xhosas. Par conséquent, la construction du récit colonial autour de Nongqawuse constituait une tentative de dissimulation visant à masquer le fait historique que la résistance des AmaXhosas a été brisée par la destruction de leurs capacités productives […]. L’omission délibérée des effets de la catastrophe liée à la maladie bovine, survenue à la même période, visait à imposer un récit servant les intérêts coloniaux au détriment des AmaXhosas.
Le récit britannique dominant est repris par certains administrateurs coloniaux pour justifier la confiscation de terres et l’expansion coloniale après la catastrophe : l’administrateur du Cap Sir George Grey4 et son administration soutinrent à l’époque l’hypothèse du « Chief’s Plot », rappelle5 Jeff Peires dans l’ouvrage susmentionné, affirmant que les chefs xhosas auraient intentionnellement affamé leur peuple pour provoquer une guerre contre les colons. Cette version fut ensuite utilisée comme prétexte pour confisquer des terres et les attribuer à des colons européens.
Naturaliser l’ordre racial
Sous le régime de l’apartheid (1948-1994), l’histoire sud-africaine enseignée dans les écoles blanches visait explicitement à légitimer la séparation raciale et la suprématie politique afrikaner. Dans les manuels d’histoire, la catastrophe engendrée par les prophéties de Nongqawuse est présentée comme un acte d’auto-anéantissement. Cette lecture s’inscrit dans l’architecture idéologique plus large du Bantu Education Act, qui organise un système scolaire séparé et inégalitaire destiné à former les populations noires à des rôles subalternes.
Adoptée en 1953 sous l’égide du gouvernement du Parti national (expression politique du nationalisme afrikaner), alors dirigé par les architectes de l’apartheid, cette loi instaure un enseignement de l’histoire valorisant entre autres le Grand Trek6 (grande migration des Boers vers l’intérieur du pays) et la mission chrétienne des Afrikaners7. Hendrik Verwoerd, alors ministre des Affaires indigènes, déclare en 1953 au Parlement qu’il n’y a « pas de place pour le Bantou dans la communauté européenne au-delà de certaines formes de travail ».
Les programmes scolaires contribuaient à naturaliser l’ordre racial. L’histoire devenait un argument pédagogique démontrant que la tutelle blanche n’était pas seulement un fait politique, mais une logique historique. Le gouvernement du Cap profita de ces régions affaiblies pour y installer des colons européens alors que des masses de travailleurs autochtones xhosas affluaient dans les zones urbanisées et fournissaient une main-d’œuvre au profit du système colonial. Et ce, pourtant, au terme d’une des plus longues guerres de résistance africaine à la colonisation.
Replacer dans le contexte de la violence coloniale
Ce récit a permis de passer sous silence ce point de l’Histoire. « Les historiens contemporains ont un rôle majeur à jouer en explorant toutes les voies possibles pour mener des recherches empiriques depuis leurs propres perspectives. Ils doivent faire preuve d’audace en racontant leurs propres histoires, enracinées dans leurs socialisations et leurs environnements locaux », avance JJ Klaas.
Klaas s’inscrit dans un mouvement historiographique critique qui émerge à la fin des années 1980. Parmi les travaux pionniers sur la question, ceux de l’historien sud-africain J. B. Peires permettent enfin de replacer la prophétie dans son contexte colonial et politique. Dans son ouvrage The Dead Will Arise, il s’appuie à la fois sur des archives coloniales, des sources missionnaires et des traditions orales. Peires replace cet événement dans le contexte de la violence coloniale, de la dépossession foncière et des bouleversements sociaux imposés par la domination britannique. La prophétie de Nongqawuse ne peut être comprise indépendamment de ce contexte. Après l’échec de l’abattage, le pouvoir colonial a exploité la famine pour accélérer la conquête et l’assujettissement des AmaXhosas.
Dans le sillage de cette réappropriation historique, l’écrivain et dramaturge Zakes Mda publie son roman Heart of Redness en 2000 (Au pays de l’ocre rouge, traduit au Seuil en 2006). À travers une narration polyphonique qui permet de réinscrire les AmaXhosas dans leur propre histoire, Zakes Mda revient sur la prophétie qui divise alors les « Croyants » et les « Non-Croyants ». Dans son roman, cent cinquante ans après la catastrophe et presque dix ans après la libération de Nelson Mandela, les descendants AmaXhosas de la prophétie se divisent sur la voie à suivre pour développer leur village alors qu’un projet de casino et de développement touristique agite la communauté. Un miroir de plus tendu à la société sud-africaine contemporaine, à la croisée des chemins entre la reconstruction d’une mémoire collective postcoloniale et la composition d’un avenir politique commun.
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1Jeff Peires, The Dead Will Arise : Nongqawuse and the Great Xhosa Cattle-Killing Movement of 1856–57, Indian University Press, 1989.
2Christian B. Andreas, « The Spread and Impact of the Lung Sickness Epizootic of 1853–57 », 2005, à lire ici.
3Vusumzi Mba, « War of Hintsa - the forgotten history of the Sixth War of the amaXhosa against Imperial Britain », Daily Maverick, 1er novembre 2023.
4Sir George Grey était un administrateur colonial britannique du XIXe siècle, gouverneur de la colonie du Cap en Afrique du Sud (1854-1861).
5J. B. Peires, « The Late Great Plot : The Official Delusion Concerning the Xhosa Cattle Killing 1856-1857 », History in Africa, Cambridge University Press, 13 mai 2014.
6Le Grand Trek désigne la migration des Boers (colons afrikaners) au XIXᵉ siècle depuis la colonie du Cap vers l’intérieur des terres sud-africaines, à la recherche d’indépendance vis-à-vis du contrôle britannique et pour établir de nouvelles républiques.
7Adam Ashforth, « The Xhosa Cattle-Killing and the Politics of Memory ». Sociological Forum, 1991.
8Jeff Peires, The Dead Will Arise : Nongqawuse and the Great Xhosa Cattle-Killing Movement of 1856–57, Indian University Press, 1989.
9Christian B. Andreas, « The Spread and Impact of the Lung Sickness Epizootic of 1853–57 », 2005, à lire ici.
10Vusumzi Mba, « War of Hintsa - the forgotten history of the Sixth War of the amaXhosa against Imperial Britain », Daily Maverick, 1er novembre 2023.
11Sir George Grey était un administrateur colonial britannique du XIXe siècle, gouverneur de la colonie du Cap en Afrique du Sud (1854-1861).
12J. B. Peires, « The Late Great Plot : The Official Delusion Concerning the Xhosa Cattle Killing 1856-1857 », History in Africa, Cambridge University Press, 13 mai 2014.
13Le Grand Trek désigne la migration des Boers (colons afrikaners) au XIXᵉ siècle depuis la colonie du Cap vers l’intérieur des terres sud-africaines, à la recherche d’indépendance vis-à-vis du contrôle britannique et pour établir de nouvelles républiques.
14Adam Ashforth, « The Xhosa Cattle-Killing and the Politics of Memory ». Sociological Forum, 1991.