
Au terme d’une tournée dans plusieurs pays africains, le militant noir états-unien Malcolm X s’adresse aux étudiants de l’université d’Accra le 13 mai 1964 :
Je ne me sens pas comme un visiteur au Ghana ni dans aucune autre partie de l’Afrique. Je me sens comme chez moi. J’ai vécu quatre siècles d’absence, mais pas de mon plein gré. Notre peuple n’est pas allé en Amérique sur le Queen Mary, ni à bord de la Pan American, ni sur le Mayflower. Nous sommes partis à bord de navires négriers, enchaînés. Nous n’étions pas des immigrants en Amérique, nous étions le fret d’un système déterminé à faire du profit.
Dans le sillage de son indépendance, obtenue de l’Empire britannique en 1957, le Ghana, sous Kwame Nkrumah (1957-1966), devient un symbole d’émancipation pour tout le continent. Inspiré par les idéaux panafricains de Marcus Garvey (1887-1940) et William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), Nkrumah défend l’unité politique et économique de l’Afrique comme condition essentielle à sa libération du colonialisme et de l’impérialisme des puissances occidentales. Sous sa houlette, une foule d’intellectuels africains états-uniens sont accueillis, et le Ghana devient le terreau d’une nouvelle réflexion transatlantique sur la condition noire des États-Unis à l’Afrique1.
Le Ghana, laboratoire du panafricanisme
Kwame Nkrumah conçoit le Ghana comme une base de lancement du panafricanisme politique, économique et culturel. Étudiant formé aux États-Unis et en Grande-Bretagne, il devient le chef du parti indépendantiste Convention People’s Party (CPP) en 1949. Malgré plusieurs emprisonnements, il remporte les élections législatives de 1951 et devient Premier ministre. Sous sa direction, les négociations avec la Grande-Bretagne aboutissent à l’indépendance, proclamée le 6 mars 1957, et le pays prend le nom de Ghana. Nkrumah devient le symbole du panafricanisme et de la lutte anticoloniale, et sa victoire inspire intellectuels et militants noirs, qui voient dans la cause panafricaine un instrument de libération de la diaspora africaine états-unienne.
En 1961, à l’invitation de Nkrumah, l’intellectuel africain états-unien W. E. B. Du Bois s’installe à Accra pour diriger un grand projet soutenu par le leader ghanéen, l’Encyclopedia Africana. L’œuvre est destinée à rassembler le savoir sur les peuples et les cultures africaines, et elle incarne la volonté de Kwame Nkrumah de faire du Ghana un centre intellectuel et symbolique du panafricanisme.
« Le Dr Du Bois a consacré sa vie à l’unité et à la dignité des peuples africains ; c’est pour cela que le Ghana sera désormais sa maison », déclare Kwame Nkrumah lors de la cérémonie d’accueil officielle de W. E. B. Du Bois à Accra, en février 1961. W. E. B. Du Bois, alors âgé de 93 ans, a dédié sa vie à la défense des droits civiques aux États-Unis. Sociologue, historien et écrivain, il avait été l’un des premiers Africains états-uniens à obtenir un doctorat à Harvard. En 1909, il cofonde la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et marque durablement le champ intellectuel africain états-unien avec son ouvrage The Souls of Black Folk (A. C. McClurg, 1903), dans lequel il introduit la notion de « double conscience » :
C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double – un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir.
S’il souhaite alors, au terme de sa vie, « écrire l’histoire de l’Afrique du point de vue africain », comme il l’affirmait dans sa lettre de présentation du projet au gouvernement ghanéen2, Du Bois participe aussi à faire du Ghana l’épicentre d’un renouveau intellectuel qui s’épanouit alors que la décolonisation se poursuit sur le continent. De quoi attirer de nombreux militants noirs américains en lutte pour leurs droits aux États-Unis. Accra devient un lieu de pèlerinage et d’échanges attirant entre autres Malcolm X et la poétesse Maya Angelou.
De la décolonisation à la lutte contre l’impérialisme
Ces liens perdurent après le décès de W. E. B. Du Bois, en 1963, à Accra, à la veille du lancement de la Marche sur Washington. Kwame Nkrumah ordonne deux jours de deuil national et préside personnellement la cérémonie à Accra, en grande pompe. L’Encyclopedia Africana, le legs de l’intellectuel, reste inachevée.
Neuf ans après l’indépendance, l’utopie panafricaniste de Nkrumah échoue avec son renversement en 1966. Son autoritarisme croissant, les difficultés économiques et la répression politique des opposants ont attiré l’ire de l’armée, du clergé et de la bourgeoisie urbaine. Le 24 février 1966, l’armée et la police ghanéennes organisent un coup d’État alors qu’il effectue une visite officielle en Chine et au Vietnam. Les putschistes bénéficient du soutien tacite, voire logistique, de la CIA et du MI6.

Les puissances occidentales voient en Nkrumah un dirigeant trop proche du bloc soviétique et de la Chine et jugent subversive son influence panafricaine. Membre de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, Nkrumah s’active en faveur d’une union politique forte du continent. Ce dessein menace les intérêts des anciens colonisateurs et fait obstacle à leurs ingérences impérialistes, dans un contexte marqué par le renversement de Patrice Lumumba, Premier ministre de la République démocratique du Congo, le 14 septembre 1960, puis par son assassinat quatre mois plus tard.
De l’expérience panafricaine aux Black Studies
La chute de Nkrumah, coup dur pour le panafricanisme au Ghana, provoque un exode des intellectuels vers les États-Unis. Ces chercheurs et militants vont jouer un rôle clé dans la naissance des premiers départements de « Black Studies3 ». Pour l’historien Bright Gyamfi4, « à bien des égards, leurs travaux ont mieux concrétisé les espoirs de Nkrumah concernant des travaux universitaires qui relieraient l’Afrique et la diaspora que […] au Ghana même ».

En 1973, le professeur ghanéen Dovi Afesi, de l’Université du Massachusetts, à Amherst, initie le transfert des documents de W.E.B. Du Bois depuis l’Académie des arts et des sciences du Ghana vers Amherst. Les archives arrivent en 1976, une victoire symbolique pour les chercheurs états-uniens souhaitant raviver l’esprit du Ghana des années 1960.
Figure de cet « Atlantique noir », Stokely Carmichael, plus connu pour son rôle dans le mouvement des droits civiques états-uniens, a fait de ce lien entre la communauté africaine états-unienne et l’Afrique l’axe central de son action politique. Né à Trinidad, Carmichael grandit aux États-Unis et étudie à l’université noire Howard. Avec Charles Hamilton, il popularise le terme de « Black Power » à partir de 1967 puis entre au Black Panther Party, dont il prend la direction. Convaincu que la libération des Noirs états-uniens ne peut être dissociée de celle du continent africain, il élargit progressivement son combat au champ du panafricanisme révolutionnaire.
En 1968, après avoir été empêché de voyager par les autorités états-uniennes, il s’installe en Guinée aux côtés de sa compagne sud-africaine, la chanteuse et militante Miriam Makeba. Il répond alors à l’invitation de Sékou Touré et de Kwame Nkrumah, réfugié à Conakry depuis sa chute. Stokely Carmichael prend le nom de Kwame Ture en hommage aux deux leaders et devient un relais majeur entre les luttes africaines états-uniennes et africaines, notamment en animant le All African People’s Revolutionary Party5 fondé en 1968 par Nkrumah en exil.
En 1971, à Whittier, en Californie, dans le cadre d’une tournée sur les campus universitaires, Carmichael qualifie le panafricanisme de « plus haute expression politique du Black Power6 » :
Notre objectif premier doit être le développement de la mère Afrique, car c’est notre seul salut. Si nous restons ici, en Amérique, nous ne pourrons jamais rassembler la force nécessaire pour vaincre l’Amérique. Nous ne pourrions pas. Nous n’aurions ni les ressources ni le temps nécessaires. Nous serions tellement occupés à nous battre que nous n’aurions jamais le temps de nous développer. Mais en Afrique, nous pourrions nous développer.
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1Kevin Gaines, American Africans in Ghana : Black Expatriates and the Civil Rights Era, Chapel Hill, 2006.
2W. E. B. Du Bois, Statement on the Encyclopaedia Africana Project, 1962.
3Les études universitaires consacrées à l’histoire et à la culture des Africains-Américains.
4Bright Gyamfi, « From Nkrumah’s Black Star to the African Diaspora : Ghanaian Intellectual Activists and the Development of Black Studies in the Americas », The Journal of African American History, volume 106, 2021.
5Le All African People’s Revolutionary Party (A-APRP) est un mouvement politique panafricain fondé en 1968 par Kwame Nkrumah avec l’objectif de poursuivre l’idéal panafricain malgré son exil en Guinée.
6Discours disponible en audio ici .
7Kevin Gaines, American Africans in Ghana : Black Expatriates and the Civil Rights Era, Chapel Hill, 2006.
8W. E. B. Du Bois, Statement on the Encyclopaedia Africana Project, 1962.
9Les études universitaires consacrées à l’histoire et à la culture des Africains-Américains.
10Bright Gyamfi, « From Nkrumah’s Black Star to the African Diaspora : Ghanaian Intellectual Activists and the Development of Black Studies in the Americas », The Journal of African American History, volume 106, 2021.
11Le All African People’s Revolutionary Party (A-APRP) est un mouvement politique panafricain fondé en 1968 par Kwame Nkrumah avec l’objectif de poursuivre l’idéal panafricain malgré son exil en Guinée.
12Discours disponible en audio ici .