Dette. Le jeu dangereux (mais très lucratif) des banques françaises

En une quinzaine d’années, l’endettement extérieur de l’Afrique subsaharienne a presque triplé. Les signaux d’alerte se multiplient, une nouvelle crise de la dette menace. Le risque est d’autant plus élevé qu’une part importante de ces créances est aujourd’hui entre les mains d’investisseurs privés peu scrupuleux, et notamment de plusieurs banques françaises.

La statue de la liberté zambienne, située devant les bureaux du gouvernement à Lusaka. Avril 2015.
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Chaque jour, des milliards de dollars d’obligations souveraines – des titres de dettes émis par les États – s’achètent et se vendent sur les marchés. Les gouvernements se financent ainsi auprès des banques, des fonds d’investissement, des fonds de pension ou des compagnies d’assurance. Si la dette africaine a longtemps échappé à cette financiarisation, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur la dernière décennie, un grand nombre de gouvernements africains ont, à leur tour, multiplié les crédits bancaires et les emprunts obligataires. Cette dette croissante et le poids toujours plus important des acteurs financiers inquiètent aujourd’hui les organisations de la société civile, qui en dénoncent le coût très élevé pour les pays emprunteurs. Les analystes du Fonds monétaire international (FMI) s’en alarment également, alors qu’en 2020 « 17 pays [africains] connaissaient une situation de surendettement ou présentaient un risque élevé de surendettement »1.

La crise menace, mais l’opacité règne toujours. Les crédits bancaires se négocient discrètement tandis que les titres de dettes sont dispersés entre les mains de centaines d’investisseurs. Dans ces conditions, difficile pour les simples citoyens d’identifier les véritables créanciers de leurs États. Un récent rapport sur la dette des pays les plus pauvres, publié par Oxfam France et la Plateforme française Dette & Développement (étude à laquelle l’auteur de cet article a contribué), tente de mettre quelques noms derrière le terme « créanciers privés ».

Les auteurs de l’étude ont travaillé à partir de bases de données privées2 portant sur des dizaines de milliers de déclarations d’opérations (prêts bancaires, émissions obligataires, achats de titres de dettes, etc.), dont plus de 2 700 concernent des acteurs financiers français. Le recensement n’est pas exhaustif, loin s’en faut, mais il apporte un grand nombre d’informations inédites sur les détenteurs des créances et sur les pratiques des opérateurs privés. Le rapport montre ainsi que les grands noms de la finance internationale – BlackRock, JPMorgan Chase, Citigroup ou Standard Chartered – sont devenus en quelques années des acteurs majeurs de l’endettement africain. « Mais ce terrain est loin d’être une chasse gardée des fonds d’investissement anglo-saxons, explique Louis-Nicolas Jandeaux, chargé de plaidoyer au sein d’Oxfam France. Les grandes banques françaises y sont également très actives, aussi bien dans le crédit que dans les services d’émissions obligataires, ou comme détenteurs de titres de dette ».

L’intransigeance des créanciers privés

La Zambie en est un exemple intéressant. Dans les premières semaines de novembre 2020, tous les regards se sont tournés vers cet État d’Afrique australe qui compte parmi les principaux exportateurs mondiaux de cuivre. Le gouvernement de Lusaka a en effet sollicité un report de quelques mois du paiement des intérêts qu’il doit verser aux détenteurs d’un emprunt obligataire arrivant à échéance en 2022. La somme est presque dérisoire – 34 millions d’euros – mais les caisses de l’État sont vides, après plusieurs années de crise économique. La négociation tourne court, les créanciers concernés refusant d’accorder un sursis. Dès lors, le défaut de paiement est inéluctable : le 18 novembre, Christopher Mvunga, le gouverneur de la Banque centrale zambienne, annonce la suspension des remboursements. C’est la première défaillance d’un État africain pendant la pandémie du Covid-19, qui prive le pays d’accès aux nouveaux crédits et fait craindre un effet domino sur les pays de la région.

Cette crise de la dette a été au cœur des débats lors de l’élection présidentielle d’août dernier, à l’issue de laquelle le président sortant, Edgar Lungu, a été battu dès le premier tour par son principal opposant, Hakainde Hichilema (élu avec 59,02% des suffrages).

Comment en est-on arrivé là ? La Zambie a connu une forte croissance de son revenu par habitant dans la seconde moitié des années 2000, lorsque les prix des matières premières étaient au plus haut. Mais le ciel s’est brusquement obscurci à partir de 2012, quand les cours du cuivre se sont effondrés. Plusieurs années de sécheresse puis la pandémie ont précipité la crise. En une décennie, la dette extérieure du pays s’est envolée, passant de 22 % à plus de 120 % du revenu national brut. À défaut de ressources internes ou de financements publics internationaux suffisants, le gouvernement s’est tourné vers les banques commerciales et les marchés financiers, à tel point que ces créanciers privés détiennent aujourd’hui près la moitié des dettes du pays. Parmi ces détenteurs d’obligations qui ont refusé tout report de l’échéance de remboursement, on retrouve sans surprise quelques noms bien connus dans le monde de la finance, comme Goldman Sachs, BlackRock, T. Rowe Price ou Eaton Vance. Mais aussi et surtout, en première position, une banque française qui s’est alors faite très discrète : le Crédit agricole.

Le défaut de la Zambie illustre parfaitement l’augmentation inquiétante de l’endettement africain, le poids croissant des créanciers privés et l’intransigeance de ces derniers quand surviennent les difficultés. Comme le soulignent les économistes de l’Agence française de développement (AFD), « les ressources budgétaires et fiscales domestiques ne permettent pas de couvrir l’ensemble des dépenses auxquelles les pays d’Afrique doivent faire face, que ce soit pour assurer le fonctionnement des services de l’État ou pour financer l’investissement public. L’accumulation des déficits publics qui en découle conduit logiquement au réendettement »3.

Des acteurs financiers qui rivalisent avec les États

La dette extérieure publique de l’Afrique subsaharienne atteint aujourd’hui 58 % du PIB du continent - il s’agit de son niveau le plus élevé depuis vingt ans. Rien qu’en 2020, le remboursement des intérêts et du capital a dépassé les 40 milliards de dollars, et ce malgré l’initiative de suspension du service de la dette (ISSD) lancée par les pays du G 20 pour alléger la charge des pays les plus pauvres pendant la pandémie4.

Dans cet océan de dettes – 453 milliards de dollars en 2020, hors Afrique du Sud –, plus de 40 % est entre les mains du secteur privé. Cette part monte à plus de 60 % pour des pays à revenu intermédiaire comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire, qui ont multiplié les emprunts obligataires. Les fonds d’investissement nord-américains BlackRock et Franklin Ressources sont ainsi devenus des créanciers de premier plan du Ghana, certes derrière la Banque mondiale, mais au même niveau que la Chine et très loin devant les grands bailleurs de fonds comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis. En Côte d’Ivoire, la compagnie d’assurance Equitable holdings se positionne parmi les cinq premiers créanciers internationaux et rivalise avec la France ou la Banque africaine de développement (BAD).

Les grandes banques hexagonales ne sont pas en reste. « Le Crédit agricole, par exemple, est de loin le principal détenteur français d’obligations souveraines africaines, explique Mathieu Paris, coordinateur de la Plateforme française Dette & Développement. Il se classe même au sixième rang mondial des créanciers obligataires du continent. » Les auteurs du rapport ont pu identifier 1,5 milliard de dollars d’obligations souveraines de pays éligibles à l’ISSD entre les mains de ce seul groupe français, à fin juin 2021, avec un portefeuille de titres ghanéens (286 millions de dollars), nigérians (265 millions), ivoiriens (144 millions), sénégalais (142 millions) ou encore zambiens (106 millions). Ils estiment à au moins 100 millions de dollars le montant des intérêts perçus par le Crédit agricole en 2021 pour ses créances sur les pays les plus pauvres et les plus fragiles.

Les banques françaises pointées par les ONG

Les établissements financiers français, en consortium avec d’autres groupes internationaux, sont également très actifs dans le champ du crédit bancaire aux États. Sur la dernière décennie, la Société générale a par exemple accordé des crédits bancaires importants au Kenya, à la Côte d’Ivoire, à l’Angola ou à la Tanzanie, pour un total d’au moins 780 millions de dollars. L’octroi de nouveaux prêts bancaires s’est même accéléré ces dernières années puisque le volume de ces créances hexagonales sur les pays d’Afrique subsaharienne a presque doublé entre 2017 et 2020. En cette année de pandémie, les banques françaises auront perçu, hors créances obligataires, plus de 440 millions de dollars de remboursement, dont près de 90 millions d’intérêts.

Les groupes français sont également pointés par les ONG pour une activité plus discrète mais fort rémunératrice : la fourniture de services financiers lors des émissions obligataires. Les gouvernements leur confient, contre commissions, le soin de placer les titres de dette sur les marchés internationaux en devises (eurobonds), ou régionaux (dette domestique). Trois banques françaises, la BNP Paribas, la Société générale et le groupe Banque populaire / Caisse d’épargne (BPCE), figurent ainsi dans les douze groupes financiers mondiaux ayant pris en charge le plus grand volume d’émissions obligataires des pays africains depuis janvier 2011. Elles ont placé près de 8 milliards de dollars sur les marchés financiers, pour le compte de huit pays parmi les plus pauvres. BNP Paribas est ainsi le seul établissement financier à avoir été de tous les consortiums d’émission de la Côte d’Ivoire depuis 2014, aux côtés de grandes banques internationales comme Citigroup (États Unis), Deutsche Bank (Allemagne), JPMorgan Chase (États Unis) ou Standard Chartered (Royaume-Uni).

De son côté, la Société générale, via sa filiale Société Générale Capital Securities West Africa, s’est fait une spécialité du placement des bons du Trésor ivoiriens sur les marchés « domestiques » de l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (UEMOA). Entre juin 2020 et juin 2021, elle a offert ses services, comme « chef de file » ou « co-chef de file », pour des émissions qui totalisent 500 milliards de FCFA, soit plus de 760 millions d’euros.

Un risque calculé, une rentabilité sans égale

Sur l’ensemble des créances bancaires ou obligataires détenues par des banques françaises, près de la moitié concernent des pays africains identifiés par le FMI comme à risque élevé de surendettement ou en situation de surendettement (Cameroun, Congo, Éthiopie, Ghana, Kenya, Mozambique), quand ils ne sont pas tout simplement en défaut de paiement, comme la Zambie. Une prise de risque évidente pour les prêteurs - qui se rémunèrent en conséquence par des taux d’intérêts très élevés - mais un risque calculé puisque les créanciers privés sont rarement mis à contribution quand une dette doit être restructurée.

La perspective d’une nouvelle crise n’effraie pas les investisseurs en recherche de rendement, qui se pressent pour acheter ces obligations offrant une rentabilité sans égale quand les taux d’intérêts sont au plus bas en Europe et aux États-Unis. Par exemple, l’émission obligataire réalisée par le gouvernement ghanéen en mars 2021, pour un milliard de dollars à 12 ans, a trouvé preneur sur les marchés au taux prohibitif de 8,625 %, quand les taux d’intérêt sur les obligations d’État à 10 ans de la France, de l’Allemagne ou du Japon sont, depuis 2015, systématiquement inférieurs à 1 %. « En d’autres termes, explique le rapport des ONG françaises, quand le Cameroun émet en 2015 un emprunt obligataire de 750 millions de dollars sur 10 ans à 9,5 %, avec l’aide de la Société générale, il devra au total rembourser près du double à ses créanciers (1,46 milliard de dollars). »

Les débiteurs paient aujourd’hui au prix fort ce poids grandissant des créanciers privés. Ces derniers ne sont en effet pas concernés par l’initiative de suspension du service de la dette proposée par le G 20, qui ne s’impose qu’aux prêteurs publics bilatéraux. Entre mai 2020 et décembre 2021, en pleine pandémie, la trentaine de pays africains qui ont bénéficié de l’ISSD auront remboursé près de 17 milliards de dollars aux banques commerciales, fonds d’investissement et autres compagnies d’assurance. Pour la Côte d’Ivoire, c’est 840 millions de dollars qui viendront enrichir les détenteurs d’obligations, dont 684 millions de dollars - presque l’équivalent du budget annuel de la santé du pays - pour le seul paiement des intérêts.

Le G 20 a bien encouragé, sur une base volontaire, les créanciers privés à suspendre temporairement leurs remboursements. Mais, comme pour la Zambie, aucun ne l’a fait. « Ces sommes considérables devraient aujourd’hui être consacrées au renforcement des systèmes sanitaires de ces pays, au financement de leurs services essentiels ou à la relance de leurs économies, s’insurge Louis-Nicolas Jandeaux. Comment peut-on aujourd’hui envisager des restructurations de dettes sans mettre à contribution les créanciers privés ? » Une question qui devrait être au cœur des inévitables restructurations à venir de la dette africaine.

1« Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne. Faire face à une longue pandémie », Études économiques et financières, avril 2021.

2Bases de données eMAXX de la société Refinitiv.

3Marin Ferry, Benoît Jonveaux, Maxime Terrieux, « La soutenabilité des dettes en Afrique : état des lieux et enjeux futurs », Macroéconomie et développement n°34, publication de l’AFD, mai 2021.

4Le 15 avril 2020, les vingt pays les plus riches (G 20) lançaient une Initiative de suspension du service de la dette (ISSD) des pays les plus pauvres ou les plus fragiles. Elle prévoit la suspension temporaire, jusque fin 2021, des remboursements (capital et intérêts) dus aux seuls créanciers publics bilatéraux et le report, sans annulation, de ces échéances sur les années 2022-2024. Finalement, 47 pays ont demandé à bénéficier de l’initiative.