
Addis-Abeba, le 25 mai 1963. Ce jour-là, la capitale éthiopienne accueille les trente-deux dirigeants des États africains tout juste indépendants. Sous les ors de l’Africa Hall, un centre de conférences inauguré deux ans plus tôt par l’empereur Haïlé Sélassié, les voilà réunis pour signer la charte fondatrice de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), ancêtre de l’Union africaine. Il y a là le « Ras Tafari », donc, le « roi des rois » célébré comme un demi-dieu par les rastas jamaïcains depuis son couronnement, en 1930 ; mais aussi les pères des indépendances que sont le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guinéen Ahmed Sékou Touré…
Comme toute organisation régionale qui se respecte, l’OUA s’est dotée d’un hymne, Africa Africa. Mais lorsque les premières notes de cette ode à la fierté africaine retentissent devant le parterre de chefs d’État, ce n’est pas son compositeur qu’on voit conduire les musiciens, mais un chef d’orchestre fantoche. Le véritable auteur, lui, a été relégué dans l’ombre, condamné à diriger depuis les coulisses ce concert historique. Son tort : pas assez éthiopien, trop blanc, trop arménien. Son nom : Nersès Nalbandian.
Cette anecdote résume à elle seule le sort réservé à celui que le producteur Francis Falceto[[Francis Falceto, « Un siècle de musique moderne en Éthiopie », Cahiers d’études africaines, 2002, à lire ici] considère comme « l’incontournable parrain de la musique éthiopienne moderne ». Pilier du « Swinging Addis » des années 1960, Nersès Nalbandian n’a jamais bénéficié de la postérité qu’il méritait, les autorités éthiopiennes s’étant bien gardées de le mettre en avant. Une injustice que le créateur de la célèbre série d’albums « Éthiopiques » a voulu réparer en lui consacrant le 32e volume de sa collection : Nalbandian l’Éthiopien, qui réunit quatorze morceaux interprétés par l’Either/Orchestra (E/O) de Boston, est paru début décembre 2025 sur les labels Heavenly Sweetness (vinyle) et Buda Musique (CD).
« Ses anciens élèves lui doivent tout »
« Cela fait quarante ans que je vais en Éthiopie pour y comprendre la genèse de la musique moderne, explique le musicographe français de 76 ans. Nalbandian est un personnage central sur lequel j’ai rassemblé de nombreux documents de première main. Car, à l’inverse des artistes éthiopiens, il avait tout conservé : des centaines de partitions ainsi qu’une riche correspondance, qui va de la lettre de démission jusqu’au courrier pour créer un conservatoire… Il est cité par de nombreux musiciens de la vieille génération, ses anciens élèves lui doivent tout, mais les plus jeunes le connaissent à peine… »

Tout le contraire d’un Mulatu Astatke, dont le nom reste indissociable de la musique éthiopienne et plus particulièrement de « l’éthiojazz », terme diablement vendeur qu’il a lui-même inventé à la fin des années 1960. Sa notoriété explose en 1998 à la faveur du quatrième volet des « Éthiopiques », puis en 2005 avec la sortie au cinéma de Broken Flowers, du réalisateur états-unien Jim Jarmush, Palme d’or au Festival de Cannes : la bande originale du film comprend trois de ses morceaux, dont le légendaire Yekermo Sew.
« Mulatu est arrivé à la bonne époque, poursuit Francis Falceto. Il a enregistré des choses magnifiques, mais je le considère un peu comme un escroc. Il n’y a qu’à comparer Yekermo Sew avec Song For My Father, de Horace Silver : la ressemblance est frappante ! Mais il fait la fierté de son pays car c’est l’un des premiers Éthiopiens à avoir étudié la musique à l’étranger [à Londres puis à Boston, à la fin des années 1950]. » Nalbandian, lui, était autodidacte. Ce qui ne l’empêchait pas de maîtriser presque tous les instruments, sauf la batterie.
« C’était bien plus qu’un arrangeur »
Mais reprenons depuis le début. Le jeune Nersès naît le 15 mars 1915, à l’aube du génocide perpétré par l’Empire ottoman contre les Arméniens, qui fera 1,2 million de morts jusqu’en 1923. Dans ce contexte historique chaotique, on ne sait s’il a vu le jour à Antep (aujourd’hui Gaziantep, dans l’actuelle Turquie) ou de l’autre côté de la frontière, à Alep (Syrie), où sa famille a trouvé refuge.
On est encore loin de l’Éthiopie mais c’est son oncle, Kevork Nalbandian (1887-1963), qui foule le premier la terre abyssinienne, en 1924, en compagnie des Arba Lijoch, une fanfare de quarante orphelins arméniens recrutés par Haïlé Sélassié lors d’un voyage à Jérusalem. C’est aussi à lui que le prince régent demande, déjà, de composer le tout premier hymne national. Durant un quart de siècle, l’oncle Kevork « fut bouillonnant d’activités dans la formation musicale comme dans l’invention théâtrale », écrit Francis Falceto dans le texte qui accompagne l’album.

Nersès le rejoint à la fin des années 1930, alors que l’Éthiopie est occupée par l’Italie de Mussolini (de 1936 à 1941). Dégourdi, le neveu exerce comme chef de chœur, compositeur, arrangeur, adaptateur, loueur de pianos, accordeur… avant de devenir, en 1946, directeur musical de l’orchestre de la municipalité d’Addis-Abeba. « En quelques années, il en fait la première formation véritablement moderne, tant par l’efficacité de son enseignement que par le choix du répertoire ou la sophistication de ses arrangements », affirme le créateur des « Éthiopiques ». Plus tard, l’orchestre intègre le prestigieux Théâtre Haïlé-Sélassié, inauguré en 1955 pour fêter les vingt-cinq ans du couronnement de l’empereur.
Nersès Nalbandian a mis sur pied « une école de musique et des orchestres officiels, aux cuivres souvent pléthoriques, dont les plus prestigieux, comme l’Imperial Bodyguard Band, l’Army Band ou le Police Orchestra », souligne le journaliste Florent Mazzoleni dans son ouvrage Afriques Musiques, une histoire des rythmes africains (Hors Collection, 2022) : « Sa rigueur, son exigence et son professionnalisme en font le père fondateur de nombre de musiciens éthiopiens de renom. » Auprès d’Afrique XXI, Francis Falceto ajoute : « C’était bien plus qu’un arrangeur. Un chanteur lui sifflotait une mélodie, et Nalbandian revenait quelques jours plus tard avec une partition pour chacun des instruments ! »
« Comme un jeu de mots croisés »
Le saxophoniste états-unien Russ Gershon, 66 ans, dirige l’Either/Orchestra (E/O), formation à laquelle on doit la redécouverte des compositions de Nalbandian. Il confie à Afrique XXI :
En tant qu’immigrant issu d’une autre culture musicale, Nersès a apporté ses racines arméniennes et classiques européennes, et plus généralement une ouverture d’esprit dans sa façon d’aborder la musique. Je suis sûr qu’il a trouvé les modes et le chant éthiopiens aussi fascinants que moi lorsqu’il les a découverts, et qu’il a passé sa carrière à chercher comment intégrer ces éléments dans un contexte d’ensemble qui n’existait pas vraiment en Éthiopie avant les années 1930 ou 1940. Il a été un pionnier de ce que nous appelons aujourd’hui la world music, créant une fusion organique de styles provenant de plusieurs continents.
Hélas, « Moussié Nersès » n’a laissé derrière lui que trois morceaux sur vinyle, ainsi que des enregistrements radiophoniques difficilement exploitables. Un bien maigre butin pour un chasseur de trésors sonores. Pour lui rendre hommage, il a donc fallu repartir de la base : ses propres partitions. Russ Gershon se souvient : « Lorsque l’E/O s’est rendu pour la première fois à Addis-Abeba, en 2004, Francis m’a présenté Vartkès et Salpi Nalbandian, les enfants de Nersès. Avec le recul, je le soupçonne d’avoir planifié cette rencontre depuis un certain temps afin de les convaincre que l’E/O serait capable de faire revivre la musique de Nersès… Ils ont gentiment invité tout l’orchestre chez eux, nous ont régalés de plats et d’alcool arméniens et éthiopiens, et ont sorti une boîte de musique en disant : vous devez jouer ça ! »
« Certaines partitions étaient complètes, d’autres partielles, certaines chansons n’avaient pas de partition, seulement un enregistrement, continue le saxophoniste. C’était un peu comme un jeu de mots croisés. Nous avons pris plus ou moins de libertés avec le matériel, allant de rendus fidèles à des aventures assez lointaines. » À l’écoute de l’album, enregistré lors de concerts de l’E/O donnés entre 2011 et 2015 en Éthiopie, aux États-Unis et au Canada, l’influence majeure de Nalbandian ne fait guère de doute. C’est d’ailleurs pour sa contribution au patrimoine culturel éthiopien que l’empereur finira par lui accorder la nationalité, même si, du fait d’un « chauvinisme extravagant », selon Francis Falceto, « sa situation d’étranger apatride l’a régulièrement tenu à l’écart des positions de haute direction ».
Le « Négus rouge » et la « décadence »
Un dernier épisode s’avère particulièrement révélateur, et il y est encore question d’hymne. Après la chute de Haïlé Sélassié, en 1974, les autorités issues de la révolution veulent doter le pays d’une nouvelle chanson officielle. Une soixantaine de propositions sont envoyées sous pli fermé, et le jury choisit celle… de Nersès Nalbandian ! Inacceptable pour le dictateur Mengistu Haïlé Mariam, qui demande que le deuxième choix soit finalement retenu. Problème : la partition se révèle injouable, si bien que son auteur revient vers Nalbandian pour lui demander d’y mettre un peu d’ordre.
Dirigé par le « Négus rouge », le régime du Derg (1974-1987) marquera la « décadence » de la musique éthiopienne, d’après Francis Falceto : « Les grands orchestres institutionnels d’une quinzaine de musiciens ont été dissous, remplacés par des one-man bands avec des claviers omniprésents. C’était le couvre-feu, la fin des fiestas nocturnes… Ce qui reste des années révolutionnaires n’est vraiment pas terrible… »
Nersès Nalbandian n’assistera que brièvement à ce déclin : il meurt le 13 novembre 1977 à Addis-Abeba. Quelques mois plus tôt, en janvier et février, c’est lui qui avait conduit la délégation éthiopienne au Festival mondial des arts nègres (Festac), à Lagos, au Nigeria. Sur une photo prise lors de l’événement, on le voit, sourire modeste, entouré de ses protégés : il y a là, notamment, les chanteurs Muluken Mellesse et Tlahoun Gessesse (qui font ou feront l’objet des 31e et 34e « Éthiopiques »)… mais aussi Mulatu Astatke, promis au succès que l’on sait. Une page se tourne alors, se refermant impitoyablement sur l’héritage de « Moussié Nersès ».
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