
Au pouvoir depuis 2016, le président Faustin-Archange Touadéra a été réélu une deuxième fois le 28 décembre 2025, dès le premier tour d’une élection présidentielle sans suspense. La suppression de la limite de deux mandats, après modification de la Constitution en 2023, lui avait ouvert la voie à une nouvelle candidature. Recueillant officiellement 78 % des suffrages exprimés, il a devancé l’opposant Anicet-Georges Dologuélé (13 %), qui conteste les résultats.
Ces élections, qui comprenaient également les scrutins législatifs et locaux, se sont déroulées globalement dans le calme et n’ont été perturbées que dans le sud-est du pays. Là-bas, une milice formée par Wagner, la célèbre société militaire privée (SMP) russe arrivée dans le pays fin 2017 pour former et soutenir les Forces armées centrafricaines (Faca), s’est retournée contre ces dernières et a empêché la tenue du vote dans la ville de Bambouti.
Le président Touadéra peut se targuer d’être parvenu, en dix ans, avec l’appui de ses partenaires russes et rwandais – des éléments des Forces de défense du Rwanda déployés dans le cadre d’un accord bilatéral –, à rétablir une certaine sécurité sur la quasi-totalité du territoire national. Alors que, lors des élections de 2020, les rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), dirigée par l’ancien président François Bozizé (2003-2013), étaient arrivés aux portes de Bangui. Depuis la fin de la troisième guerre civile (2013-2014), le pays n’a jamais été aussi stable qu’aujourd’hui.
Pour autant, nombre de questions de fond ne sont pas résolues. Sur le plan politique, les logiques de confiscation du pouvoir perdurent, comme en témoigne la nouvelle Constitution qui non seulement supprime la limitation des mandats, mais, de plus, renforce les prérogatives du président. Les diverses manœuvres pour réprimer et affaiblir l’opposition sont d’autres signes. Les groupes armés ont beau jeu d’utiliser ces prétextes pour continuer leur lutte en affirmant que c’est la seule manière possible de s’opposer au gouvernement. De son côté, la mainmise de la milice Wagner sur le pays (sur l’architecture sécuritaire comme sur l’économie, notamment minière) depuis 2018 a conduit à de nombreuses exactions sur l’ensemble du territoire. À ce titre, Touadéra, des membres de son entourage et des dirigeants de la SMP russe sont visés par une plainte déposée en octobre 2025 auprès de la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité (voir encadré à la fin de cet article).
L’intégration nationale est un autre défi. En dehors de Bangui, les populations manquent presque de tout. « Dans l’arrière-pays, le quotidien est marqué par la souffrance, la précarité et la pauvreté », explique Fulbert Ngodji. L’analyste à l’International Crisis Group que nous interrogeons longuement ici souligne : « Le terrain reste fertile pour la création et l’implantation de groupes armés et le recrutement de combattants. Tandis que, sur le plan social, les tensions ethnoreligieuses exacerbées par la troisième guerre civile sont toujours palpables. »
« Des irrégularités ont été observées dès le début »
Tangi Bihan : Les élections de 2020 ont eu lieu dans un contexte de grande instabilité, avec l’offensive des rebelles de la CPC. Cinq ans plus tard, la situation semble s’être nettement améliorée...
Fulbert Ngodji : Depuis 2013, les groupes armés choisissaient systématiquement le mois des élections (en général organisées en décembre) pour faire des attaques. C’était presque une tradition. Cette fois, la période électorale a été relativement calme, même si le pays fait toujours face à quelques poches d’insécurité, notamment dans le Nord-Est, le long de la frontière soudanaise, du fait du conflit dans ce pays, et dans le Sud-Est, avec la présence de la milice Azandé, qui s’est rebellée contre le gouvernement et ses alliés russes il y a quelques mois.
Il faut souligner la nature inédite de ces scrutins : le pays a organisé quatre élections à la fois (présidentielle, législatives, régionales et municipales). La population attend qu’elles marquent un nouveau départ pour prolonger les gains que le pays a enregistrés ces dix dernières années. Le gouvernement compte aussi sur ces scrutins pour renouveler sa crédibilité vis-à-vis de ses partenaires internationaux et potentiellement pour attirer de nouveaux investisseurs, et tourner la page de la crise qu’il a traversée.
De leur côté, les bailleurs de fonds ont longtemps attendu que les élections locales se tiennent (les dernières ont eu lieu en 1988). La mission des Nations unies (Minusca) a beaucoup plaidé pour qu’elles puissent avoir lieu, car elles vont offrir aux populations des zones reculées les moyens de gérer elles-mêmes leurs affaires.
Tangi Bihan : Malgré les craintes initiales de l’opposition, l’élection a finalement été relativement inclusive. Est-ce une bonne chose pour la stabilité du pays ?
Fulbert Ngodji : Il y avait en effet une vraie crainte que le président Faustin-Archange Touadéra n’aille aux élections seul, que ces élections ne soient qu’une formalité pour sécuriser le fauteuil d’un seul homme et que cela n’entache la crédibilité du processus électoral.
Mais la présence des opposants Henri-Marie Dondra ou Anicet Georges Dologuélé ne constitue pas en soi un signe d’inclusivité car le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC), qui regroupe les principaux partis de l’opposition, a boycotté ces élections. Ce dernier ne reconnaît pas non plus la Constitution de 2023, qui autorise le président Touadéra à briguer un nombre illimité de mandats, contre deux avec l’ancien texte. Il a également contesté la composition de l’autorité nationale des élections, l’organe de gestion des élections, qui favoriserait les intérêts du parti au pouvoir. Des irrégularités ont aussi été observées dès le début du processus électoral, et Dologuélé, principal adversaire au président Touadéra, a contesté les résultats.
Dondra et Dologuélé ont aussi subi des pressions politiques : les frères du premier ont été arrêtés en 2024 dans des conditions qui restent non élucidées ; le second a dû renoncer à sa nationalité française pour se présenter mais, malgré cela, la justice lui a retiré sa nationalité centrafricaine, ce qui l’a momentanément rendu apatride. Le Conseil constitutionnel l’a finalement réhabilité et il a pu se présenter.
À mon sens, la participation de Dondra et de Dologuélé a surtout permis de légitimer la candidature du président Touadéra.
« La majorité des provinces ont renoué avec la présence de l’État »
Tangi Bihan : Le calme observé est-il durable ?
Fulbert Ngodji : Tout le monde reconnaît que le président Touadéra a ramené la sécurité après trente années d’instabilité. Cet acquis est précieux pour les Centrafricains. L’accord de Khartoum, en 20191, a connu des hauts et des bas, mais il est resté le principal cadre de dialogue entre le gouvernement et les groupes armés signataires, et la majorité d’entre eux a été dissoute.
La création de la CPC en 2020 et sa tentative avortée de prendre Bangui avait fait craindre que le pays ne bascule à nouveau dans la guerre civile. Mais cela a été évité grâce à l’offensive des Forces armées centrafricaines [Faca], soutenues par ses alliés russes et rwandais.
Par la suite, la majorité des provinces ont renoué avec la présence de l’État, incarnée par des préfets et des sous-préfets qui ont repris leurs fonctions même si, par endroits, l’État partage encore son autorité avec des groupes armés.
Tangi Bihan : Le pays peut-il tourner la page de l’instabilité ?
Fulbert Ngodji : Récemment, le pays s’est doté d’un nouveau plan national de développement. Celui-ci met fin au Plan national de redressement et de consolidation de la paix : c’est une manière de tourner la page de la crise qui dure depuis 2013 et de dire qu’il s’engage maintenant sur la voie du développement.
Mais plusieurs arguments permettent de penser que la situation reste fragile. La sécurité s’est améliorée du fait d’acteurs extérieurs : la Minusca, qui maintient une présence robuste dans l’arrière-pays, et les forces russes et rwandaises. Que se passera-t-il si ces forces se retirent ? L’armée centrafricaine est très dépendante de la logistique de la Minusca, notamment pour ses approvisionnements, or la mission va réduire la voilure, voire se retirer prochainement.
Depuis 2025, les accords avec les groupes armés se sont multipliés, notamment, en avril à N’Djamena, avec les groupes Retour, réclamation et réhabilitation (3R) et Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), les deux groupes les plus puissants du pays qui étaient membres de la CPC – devenue une coquille vide depuis le départ en 2023 de l’ancien président François Bozizé du Tchad vers la Guinée-Bissau. Mais on a l’impression qu’il s’agit de cessez-le-feu électoraux, puisque ces groupes maintiennent une présence dans l’arrière-pays et continuent de s’affronter avec d’autres groupes armés pour le contrôle des ressources, notamment les mines. La plupart de ces combattants vivent de la violence et aucun des deux groupes n’a formellement annoncé sa dissolution telle que prévue par l’accord de N’Djamena.
Ce sont donc des gains à court terme. Sur le long terme, il y a toujours eu une crise de confiance entre le gouvernement et les groupes armés. Et l’État pourrait avoir du mal à assumer les coûts du plan de Démobilisation, désarmement et réintégration (DDR) des combattants : pour l’instant, neuf cadres de groupes armés ont été nommés conseillers à l’Assemblée nationale, dans les ministères ou à la présidence, tandis que les combattants sur le terrain continuent de vivre de l’insécurité. Par endroits, ils collaborent même avec les Faca pour perpétrer des braquages et de la petite criminalité. L’accord tient grâce à des arrangements.
Le danger est que les groupes en aient marre d’attendre les promesses du DDR. La grande majorité des combattants veut rentrer dans l’armée, mais il n’y a pas de place pour eux, notamment pour des raisons financières. Ensuite, même en cas d’intégration dans l’armée, la collaboration avec l’armée, qu’ils ont combattue, sera difficile.
« Le bilan économique est mitigé »
Tangi Bihan : Quel est le bilan de Touadéra sur le plan économique ?
Fulbert Ngodji : Il est très mitigé. En Centrafrique, pays enclavé, le carburant est le plus cher de la région, ce qui crée de l’inflation et rend les denrées sur les marchés très chères. Cette question, principale cause de la crise économique, a fait l’objet d’un bras de fer avec le Fonds monétaire international [FMI], mais les réformes exigées n’ont jamais été réalisées.
Les opposants ont d’ailleurs mobilisé l’argument de cette crise économique pendant la campagne. Ils ont dénoncé l’absence d’eau, d’électricité et de services publics comme les hôpitaux. Et, c’est vrai, l’eau et l’électricité restent des denrées rares. Le gouvernement a bien construit quelques routes et hôpitaux, mais se soigner demeure compliqué pour la majorité des Centrafricains, en particulier dans l’arrière-pays.
En juin 2025, un drame est survenu dans le plus grand lycée de Bangui, le lycée Boganda : les candidats au bac composaient et un transformateur a explosé à l’extérieur. Ce bruit a ravivé la mémoire de la crise de 2013 et révélé la fragilité du pays. Dans un mouvement de bousculade, vingt-six élèves sont morts et une centaine ont été blessés. L’État n’était pas préparé à gérer cela.
Tangi Bihan : Et sur le plan politique ?
Fulbert Ngodji : Sur le plan politique, l’espace démocratique a été réduit. Depuis 2022, il y a un dialogue républicain censé rassembler toutes les « forces vives de la nation » pour trouver des pistes de sortie de crise. Mais il a surtout constitué le point de départ de l’adoption de la nouvelle Constitution. Le nouveau texte renforce les pouvoirs du président, au détriment de la Cour constitutionnelle (devenue un Conseil constitutionnel) et instaure une vice-présidence (toujours vacante)… L’opposition est sortie très affaiblie de ce bras de fer, tandis que Touadéra a utilisé la répression : des opposants ont été arrêtés et contraints à l’exil. L’interdiction de la binationalité pour être candidat à une élection [pour qu’un Centrafricain soit considéré « d’origine », il doit avoir un père et une mère centrafricains « d’origine », NDLR] a nourri un débat sur la figure du « vrai » Centrafricain, qui fait écho à « l’ivoirité » en Côte d’Ivoire, l’une des causes de la guerre civile des années 2000.
Enfin, les grandes figures de l’opposition qui ont dominé l’espace politique centrafricain pendant des décennies sont essoufflées. Or la jeunesse est peu investie, donc la classe politique peine à se renouveler. L’opposition manque également d’une stratégie claire pour contrer ce qu’elle dénonce comme une dérive autoritaire de Touadéra.
« Les Russes et les Rwandais ont changé la situation sur le terrain »
Tangi Bihan : L’une des raisons qui avait poussé le président Touadéra à faire appel à la Russie était l’état désastreux de l’armée nationale à son arrivée. Dans quelle situation se trouvent aujourd’hui les Faca ?
Fulbert Ngodji : La question de la réforme du secteur de la sécurité a été centrale dans les efforts du gouvernement depuis 2016, appuyé par les acteurs internationaux comme la Minusca ou l’Union européenne. Concrètement, les effectifs de l’armée ont presque triplé, passant de 10 000 à 26 000 hommes. C’est une avancée quantitative, mais de grands défis persistent.
Le premier, c’est la question de la représentativité de cette armée. On a vu émerger des corps d’élite, qui sont surtout investis par des membres de l’ethnie ngaka-mandia, au pouvoir. Ses hommes disposent de grands moyens, ils sont mieux équipés et mieux traités que les autres combattants. Les postes clés au sein de l’armée sont tenus par cette communauté. Il y a aussi la question de la représentativité confessionnelle. La crise de 2013 s’est cristallisée sur l’antagonisme chrétiens contre musulmans. Il y a eu des efforts, beaucoup de ressortissants des provinces du Nord, où l’islam est dominant, ont pu rejoindre l’armée, mais ils sont cantonnés aux grades les plus bas.
Le deuxième défi, c’est la question de la discipline de l’armée. La majorité des soldats a été formée à la hâte par les Russes ou les Rwandais, et beaucoup sont d’anciens rebelles qui n’ont pas rompu avec les pratiques de prédation. Dans certaines provinces, la principale source d’insécurité vient des agissements de membres des Faca, avec des braquages, du vol de bétail ou des violences contre les civils, et cela en toute impunité.
Enfin, il y a la question de la capacité du gouvernement à financer l’armée. Si celle-ci continue à pratiquer la prédation, à braquer ou à se financer sur le dos des éleveurs transhumants, c’est aussi parce que les salaires sont irréguliers. À cause de la corruption et du manque de moyens de l’État, beaucoup de soldats ne perçoivent pas à temps, et parfois pas en totalité, le montant qui leur est dû, notamment dans l’arrière-pays.
Tangi Bihan : Quel a été l’apport des forces russes et rwandaises dans la stabilisation du pays ?
Fulbert Ngodji : Quand Touadéra a été élu, en 2016, il a changé l’équation sécuritaire en faisant venir de nouveaux partenaires, notamment les combattants russes de Wagner. Ils ont changé la situation sur le terrain en faisant ce que personne n’avait voulu faire avant eux : aller en brousse pour affronter les groupes armés, tenter de rétablir l’autorité de l’État. Cela s’est fait avec beaucoup de violence, notamment contre les civils peuls, qui étaient parfois pris à partie parce qu’assimilés aux groupes rebelles. Cette stratégie a fragilisé les groupes armés et a permis à l’État de reprendre le contrôle du territoire.
De leur côté, des soldats rwandais étaient déjà présents dans le cadre de la Minusca. Mais, en 2020, ils ont été déployés dans un cadre bilatéral. Le Rwanda a maintenu une présence dans la capitale, autour du président Touadéra et des institutions clés comme l’Assemblée nationale ou les sièges des ministères. Ils ont aussi entrepris la formation des corps d’élite, que ce soit à Bangui ou dans les académies rwandaises.
Cependant, les deux partenaires offrent leurs services sécuritaires contre des contreparties économiques : signature de contrats miniers, facilités économiques… Cela a créé beaucoup de pression. La présence d’entrepreneurs rwandais à Bangui ou dans l’arrière-pays augmente et est contestée par les opérateurs locaux. Des Rwandais sont accusés d’acheter beaucoup de terrains, et cela est perçu comme une manière de coloniser le pays. Les Russes ont, eux, pris le contrôle de beaucoup de mines.
Aujourd’hui, le gouvernement reste dépendant de ces deux partenaires. Les gains sécuritaires ne sont-ils pas que de façade ? Je crains que la présence de ces acteurs ne dispense Touadéra de réfléchir de manière approfondie sur les défis de l’armée et sur la manière de créer une véritable armée nationale.
« La population reproche à Wagner d’avoir pris le contrôle des mines d’or »
Tangi Bihan : Des discussions étaient en cours entre Faustin-Archange Touadéra et Vladimir Poutine sur le maintien de forces russes, alors que, progressivement, dans d’autres pays, Wagner a été remplacé2 par Africa Corps, à la suite de la mort d’Evgueni Prigojine, en août 2023. Qu’en est-il en Centrafrique ?
Fulbert Ngodji : On a du mal à voir, pour l’instant, comment cela va se concrétiser. On sait que les autorités russes font pression pour qu’Africa Corps, contrôlé par le ministère de la Défense, remplace Wagner, mais le gouvernement centrafricain ne le souhaite pas. Il craint qu’Africa Corps ne soit pas aussi efficace que Wagner : Africa Corps se concentrerait sans doute dans la capitale et ne maintiendrait pas cette présence active face aux groupes armés dans l’arrière-pays. Il n’est cependant pas exclu que Wagner reste présente alors qu’Africa Corps arrive : Touadéra pourrait demander à Wagner de se concentrer sur l’arrière-pays pour laisser la place à Africa Corps dans la capitale. Mais, à ma connaissance, rien n’est encore décidé entre Bangui et Moscou.
Tangi Bihan : L’un des enjeux des crises successives est le contrôle des mines, disputé aujourd’hui entre d’un côté les groupes rebelles et, de l’autre, l’État et ses partenaires étrangers. L’État a-t-il gagné du terrain dans ce domaine ?
Fulbert Ngodji : En effet, reprendre le contrôle des mines est l’un des objectifs principaux. Pas seulement parce que cela doit faire partie du domaine régalien de l’État, mais aussi parce que cela prive les groupes armés de leurs sources de financement pour s’armer. Et dans ce domaine beaucoup d’efforts ont été faits, et la plupart des mines ont été récupérées.
Mais, souvent, cela se fait au profit des Russes et crée des tensions. Par exemple, dans le Sud-Est, la milice Azandé a accusé Wagner – qui l’a pourtant formée – d’avoir pris le contrôle des mines d’or artisanales de la région. Et un peu partout à travers le pays, les populations locales dénoncent l’octroi des mines à des entreprises étrangères et les impacts environnementaux de leurs activités. Elles sont frustrées, car elles ont le sentiment de ne pas en bénéficier. Par ailleurs, les populations accusent ces entreprises de polluer les sols et les cours d’eau.
Cela dit, sur le plan de la formalisation du secteur minier, il y a eu des avancées. Un code minier a récemment été adopté. Le rétablissement du processus de Kimberley et la levée de l’embargo sur le diamant centrafricain vont dans ce sens.
« La Centrafrique est en position de force avec le Tchad »
Tangi Bihan : Les relations avec les pays voisins, notamment le Tchad et le Soudan, où les groupes politico-militaires établissent historiquement leurs bases arrière, se sont-elles améliorées ?
Fulbert Ngodji : Les crises structurelles dans les deux pays les ont poussés à se rapprocher de la Centrafrique, alors qu’ils ont toujours traité cette dernière comme leur périphérie en y exportant leurs conflits et leurs combattants. Pour rappel, la majorité des hommes de la Séléka [responsable du coup d’État de mars 2013 contre François Bozizé, NDLR] était des Tchadiens et des Soudanais.
Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Touadéra, plusieurs choses ont changé. En 2019, c’est à Khartoum que l’accord de paix entre le gouvernement et les groupes armés a été signé. Ensuite, depuis le début de la guerre civile au Soudan, en 2023, des rebelles centrafricains y sont allés pour combattre dans les deux camps. On peut craindre qu’à un moment donné, ces combattants ne rentrent et ne déstabilisent la Centrafrique. Aujourd’hui, la frontière côté Soudan est contrôlée par les Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemetti, qui font des incursions régulières en Centrafrique, dans la Bakaga. Ils constituent une menace dans cette zone, surtout pour les populations sédentaires qui font face à des éleveurs transhumants arabes qui bénéficient des armes et du soutien des FSR.
Côté Tchad, on a une vraie amélioration des relations. Le premier voyage de Touadéra après son élection en 2016 était à N’Djamena. Cela avait été apprécié parce que le Tchad a toujours été accusé de soutenir et d’abriter les rébellions qui se sont succédé dans le pays depuis les années 1990. Le Tchad s’est comporté comme une puissance qui faisait et défaisait les gouvernements à Bangui et cela a tendu les relations entre les deux pays. En 2013, les accusations du soutien du Tchad à la Séléka ont été très relayées à Bangui, au point qu’une hostilité contre les Tchadiens s’était installée. Cela a même abouti au retrait du contingent tchadien de la mission onusienne en 2014, suivi de la fermeture des frontières entre les deux pays, qui n’a été rouverte qu’en 2024.
Le décès du président Idriss Déby en 2021 a laissé un grand vide, car il était l’architecte des interventions tchadiennes en Centrafrique. La transition que le Tchad a connue, avec la prise de pouvoir contestée du fils du président, Mahamat Idriss Déby, a fragilisé le pays.
La présence russe en Centrafrique a aussi changé la donne. En mai 2021, une colonne de l’armée tchadienne a essuyé un revers face aux Faca et aux Russes. C’est rare dans la relation entre les deux pays que la Centrafrique soit en position de force. On a alors commencé à voir que la Centrafrique pouvait résister ou même constituer une menace pour le Tchad. À partir de 2022, des groupes armés tchadiens ont cherché à s’implanter en Centrafrique pour s’opposer au régime de Mahamat Déby. De plus, les inquiétudes tchadiennes se sont amplifiées depuis le début de la guerre au Soudan car le président Mahamat Déby est accusé de soutenir les FSR, ce qui l’expose au risque que le régime du général Al-Burhan ne soutienne des groupes armés dans les pays voisins pour le renverser, notamment à partir du nord-est de la Centrafrique. Tout cela a poussé le Tchad à apaiser ses relations avec la Centrafrique.
Le président Touadéra est ainsi parvenu à obtenir le départ de l’ancien président François Bozizé du Tchad vers la Guinée-Bissau, en 2023. C’était important de l’éloigner, car il contrôlait la CPC depuis N’Djamena. Son départ a contribué à réduire la méfiance entre les deux pays au point que la force mixte de sécurisation de la frontière commune a été réactivée.
« Les principaux chefs de la Séléka sont dans le gouvernement »
Tangi Bihan : Où en sont les processus de justice transitionnelle et de réconciliation nationale ?
Fulbert Ngodji : La réconciliation reste un enjeu central dans la Centrafrique post-2013. La guerre civile qui a éclaté dans le pays a laissé beaucoup de clivages et a conduit à des ruptures du lien social entre chrétiens et musulmans, entre des ethnies, entre le Nord et le Sud... Il faut recoudre tout cela. Les ONG, très actives dans l’arrière-pays, ont fait un grand travail. Elles font de la promotion du dialogue, de la médiation et de la cohésion sociale.
Sur le plan judiciaire, les autorités ont créé une cour pénale spéciale, mandatée pour juger les crimes commis entre 2002 et 2013. Cette cour a effectué un travail remarquable en arrêtant et en jugeant un certain nombre de responsables de la crise. Cela a donné un sentiment de justice et de réparation aux victimes de ces conflits. Il faut aussi ajouter le rôle de la Cour pénale internationale [CPI], devant laquelle un certain nombre de leaders ont été conduits. Certains ont été jugés, pour d’autres les procès sont encore en cours. Mais les mandats d’arrêt internationaux lancés contre un certain nombre de protagonistes peinent à se matérialiser.
L’un des défis de la justice transitionnelle est de faire des jugements équilibrés. Jusqu’à présent, à la CPI, ce sont surtout des anti-balaka qui ont été jugés. C’est une avancée pour les victimes des anti-balaka mais c’est perçu à Bangui comme un acharnement contre ce groupe, qui est encore largement vu comme un mouvement de résistance contre l’hégémonie de la Séléka, accusée d’être un groupe d’envahisseurs étrangers, tchadiens ou soudanais. Aussi, les principaux chefs de la Séléka figurent aujourd’hui dans le gouvernement, certains sont très proches du président Touadéra, et ils jouissent d’une certaine impunité. La présence de ces chefs au sein de l’appareil d’État et des ministères est parfois perçue comme une hégémonie étrangère sur les institutions du pays.
Ces tensions persistantes sont liées au fait que, si le pays semble avoir tourné la page de 2013, la mémoire de la guerre continue de hanter le quotidien des Centrafricains et cela se ressent dans les interactions entre les communautés ou entre les populations et l’État. Le travail mémoriel est donc l’un des aspects sur lesquels il faut travailler. Les autorités, avec l’aide des partenaires internationaux, ont mis en place une Commission vérité, justice, réparation et réconciliation. Malheureusement, la commission manque de moyens et ses travaux avancent lentement.
Le président Faustin-Archange Touadéra et son entourage accusés de crimes contre l’humanité
Le 8 octobre 2025, l’association des « 12 Apôtres », par l’intermédiaire du cabinet d’avocats international Larochelle (Canada), a déposé une « communication » auprès du Bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) visant des « crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis en République centrafricaine depuis 2018 ». Selon le document de 63 pages, le président Faustin-Archange Touadéra (réélu pour un troisième mandat le 28 décembre 2025), « son cercle restreint et des dirigeants de Wagner », la société militaire privée russe arrivée en Centrafrique fin 2017, devraient être tenus pour responsables de « crimes contre l’humanité et de crimes de guerre » commis en Centrafrique depuis 2018.
Les parties déposantes demandent à la CPI de rouvrir des enquêtes (les dernières sur ce pays ont été clôturées en décembre 2022) et visent en particulier le président Faustin-Archange Touadéra, des personnalités du régime, des dirigeants de Wagner et des anciens chefs de milices qui ont sévi sous les ordres de Touadéra. On trouve entre autre Hassan Bouba (ancien rebelle devenu ministre), Jules Wananga et Gervais Simplice Yarkopa, membres de la famille de Faustin-Archange Toudéra et de la garde présidentielle, Claude Rameaux Bireau (neveu du président et ministre), Zéphirin Mamadou (le chef d’état-major des Forces armées centrafricaines), Bienvenue Zokoué (chef de la police), et les dirigeants de Wagner Valery Zakharov, Dimitri Sytyi, ou encore Vitali Perfilev.
Sur la base d’une trentaine de témoignages, les parties déposantes affirment que le pouvoir centrafricain et ses soutiens pourraient être poursuivis notamment pour « meurtre, emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international, viol, persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique et ethnique, disparitions forcées de personnes ».
Le document détaille des assassinats ciblés (sur la base par exemple d’une liste de « 23 noms » qui aurait été constituée par le président lui-même et son entourage), des exécutions sommaires et des massacres dans des camps. Le 15 novembre 2018, dans la localité d’Alindao, l’attaque d’un camp de déplacés soupçonné d’abriter des membres de la milice chrétienne anti-balaka3, « a fait au moins 112 morts, y compris 19 enfants, 44 femmes et 49 hommes, dont la plupart étaient des civils, ainsi que 27 blessés », dont des membres du clergé. Toujours selon le document, « entre 2020 et 2024, les incidents de violences sexuelles en RCA sont passés d’environ 9 200 cas signalés à 25 500 selon les Nations unies ».
Le dossier est aussi alimenté par les données de l’organisation Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), spécialiste du recensement des incidents sécuritaires dans le monde et qui soutient la démarche, et les travaux d’ONG (comme The Sentry), de groupes de travail de l’ONU, et d’enquêtes journalistiques. M.P
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1Accord de paix signé le 6 février 2019 entre le gouvernement centrafricain du président Faustin-Archange Touadéra et quatorze groupes armés centrafricains. Il est censé entériner les processus de paix entamés depuis 2012. Voir notamment « Centrafrique : un huitième accord de paix a été paraphé à Khartoum », Jeune Afrique avec AFP, 6 février 2019.
2Lire notamment Gleb Borshchevskii, Qu’est-ce que l’Africa Corps russe et remplace-t-il le groupe Wagner ?, BBC, 12 juin 2025, https://www.bbc.com/afrique/articles/cdj9vn40gm7o
3Les anti-balaka sont des formations d’autodéfense montées en puissance à l’automne-hiver 2013-2014, qui s’en prennent en particulier aux communautés musulmanes établies sur le territoire. Elles se sont constituées en réaction à la rébellion de confession musulmane Séléka, à l’origine du coup d’État de mars 2013 contre François Bozizé. Pour en savoir plus, lire notamment : Andrea Ceriana Mayneri, « La Centrafrique, de la rébellion Séléka aux groupes anti-balaka (2012-2014) : usages de la violence, schème persécutif et traitement médiatique du conflit », Politique africaine, 2014/2 n°134, Karthala, disponible ici.
4Accord de paix signé le 6 février 2019 entre le gouvernement centrafricain du président Faustin-Archange Touadéra et quatorze groupes armés centrafricains. Il est censé entériner les processus de paix entamés depuis 2012. Voir notamment « Centrafrique : un huitième accord de paix a été paraphé à Khartoum », Jeune Afrique avec AFP, 6 février 2019.
5Lire notamment Gleb Borshchevskii, Qu’est-ce que l’Africa Corps russe et remplace-t-il le groupe Wagner ?, BBC, 12 juin 2025, https://www.bbc.com/afrique/articles/cdj9vn40gm7o
6Les anti-balaka sont des formations d’autodéfense montées en puissance à l’automne-hiver 2013-2014, qui s’en prennent en particulier aux communautés musulmanes établies sur le territoire. Elles se sont constituées en réaction à la rébellion de confession musulmane Séléka, à l’origine du coup d’État de mars 2013 contre François Bozizé. Pour en savoir plus, lire notamment : Andrea Ceriana Mayneri, « La Centrafrique, de la rébellion Séléka aux groupes anti-balaka (2012-2014) : usages de la violence, schème persécutif et traitement médiatique du conflit », Politique africaine, 2014/2 n°134, Karthala, disponible ici.