
Quatre ans après les accords de paix, qui avaient mis fin à deux années d’une guerre dévastatrice dans le Tigray (environ 600 000 morts et 800 000 réfugiés entre 2020 et 2022), les coups de canon retentissent de nouveau dans le nord de l’Éthiopie.
Cette fois, plusieurs groupes armés (Amharas, Afars, Tigréens...) se sont réunis au sein d’une coalition, l’Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie. Le Front de libération du peuple du Tigray (TPLF) s’est allié à certains de ses ennemis d’hier, et ses troupes, les Forces de défense du Tigray (TDF), ont été alimentées par des mois de campagne de circonscriptions forcées, comme le racontait Afrique XXI en juillet. Une pratique qui aurait également été utilisée par les Forces de défense nationale éthiopienne (ENDF), selon un communiqué du Haut-Commissariat aux Nations unies pour les droits humains1 (OHCHR) publié le 25 septembre.
Selon les différentes sources, les premières victimes se comptent par centaines et les réfugiés par dizaines de milliers – dont 150 000 déplacés sur le front à la frontière entre la région Afar et le Tigray, selon une source humanitaire citée par l’AFP2 le 28 septembre. Le gouvernement fédéral éthiopien affirme, lui, avoir tué 272 combattants des TDF dans la région Amhara3. Les hôpitaux, où affluent combattants et civils, seraient déjà saturés et manqueraient de tout pour les soigner.
Si ce conflit a des racines éthiopiennes, de nombreux acteurs régionaux et internationaux jouent leur partie, que ce soit le Soudan, l’Érythrée, les Émirats arabes unis, ou encore les États-Unis et Israël, comme l’explique dans cet entretien Mehdi Labzaé, chargé de recherches au CNRS et spécialiste de l’Éthiopie. Pour Afrique XXI, il avait notamment couvert la guerre civile de 2020-2022 et réalisé plusieurs reportages par la suite, dont une série sur [les réfugiés de ce conflit→https://afriquexxi.info/Ils-nous-ont-chacun-tire-une-balle-pour-verifier-si-nous-etions-morts].
Un renversement d’alliance entre les Fano et le TPLF
Michael Pauron : Peut-on dater le début de cette nouvelle guerre civile et savoir qui a déclenché les hostilités ?
Mehdi Labzaé : Comme pour la précédente guerre, il est difficile de savoir qui a tiré le premier. Mais on sait qu’il y a eu des combats importants en août, avec des frappes sur les positions du TPLF à la frontière soudanaise qui, a priori, ont fait beaucoup de victimes. Les forces gouvernementales ont frappé des convois militaires, mais aussi des écoles et des dispensaires, y compris en région Amhara.
Michael Pauron : Où se déroulent les principaux combats ?
Mehdi Labzaé : Les combats les plus intenses sont dans le sud du Tigray (Korem, Maychew, Samre...), dans l’Afar et dans différents endroits de la région Amhara.
Michael Pauron : Quelles sont les forces en présence ?
Mehdi Labzaé : Il y a une dizaine de jours, il y a eu l’annonce d’une coalition entre plusieurs acteurs régionaux, nommée Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie. On y retrouve le TPLF, qui a gouverné l’Éthiopie de 1991 à 2018 au sein d’une coalition qui a été l’architecte du système ethno-fédéral actuel. Le TPLF était opposé au gouvernement fédéral dans la guerre du Tigray, qui s’est déroulée entre 2020 et 2022.
Il y a également le Mouvement national des Fano-Amhara, un mouvement important. C’est une coalition de milices nationalistes Fano qui revendiquent la représentation du peuple Amhara. Historiquement, les élites amharas ont participé à la création de l’État éthiopien. Pendant longtemps, être éthiopien était quasi synonyme d’adopter une culture Amhara. Dans les années 1970, de nombreux groupes, dont le TPLF, remettent en cause cette hégémonie. Il prend le pouvoir en 1991, et, trois ans après, il fait adopter une nouvelle Constitution, ethno-fédérale cette fois-ci.
Ce rapprochement entre Tigréens et Fano est un renversement d’alliance puisque, durant la guerre du Tigray de 2020-2022, les milices nationalistes Fano ont combattu contre le TPLF, aux côtés de l’armée fédérale.

On trouve ensuite l’Armée de libération Oromo, qui revendique l’autonomie de la région Oromia, la plus peuplée d’Éthiopie avec environ 40 millions d’habitants. Il y a aussi le Front national de libération de l’Ogaden, un parti toujours officiellement enregistré qui revendique l’autonomie de l’Ogaden, une partie de la région somali, dans l’est de l’Éthiopie. Mais aussi le Mouvement démocratique des peuples Gumuz, actif notamment dans le nord du Benishangul-Gumuz, et qui ont combattu les nationalistes amharas.
Le Mouvement de libération du Benishangul est également présent. Il représente surtout la population Berta, et reçoit des soutiens des membres de cette communauté qui sont basés au Soudan. Ce groupe aurait des liens avec les Forces armées soudanaises du général Al-Burhan.
Enfin, il y a le Front uni démocratique révolutionnaire afar, soutenu par l’Érythrée, où il avait trouvé refuge. Il y a une semaine, ce groupe a pris le contrôle d’Abala, une des plus importantes villes du nord de la région Afar.
Michael Pauron : Quel est l’objectif de l’Alliance ?
Mehdi Labzaé : La coalition annonce vouloir renverser le régime du Premier ministre, Abiy Ahmed. Elle dit vouloir mettre en place un gouvernement de transition inclusif, qui représenterait toutes les composantes de la société éthiopienne.
Selon elle, l’entente entre les différents groupes n’est pas seulement tactique, c’est-à-dire de court terme, mais bien stratégique, avec un plan à moyen terme pour gouverner ensemble après la guerre.
Érythrée, Soudan, Émirats arabes unis...
Michael Pauron : Vous citez deux pays de la sous-région, à savoir l’Érythrée et le Soudan. Quel est leur degré d’implication ?
Mehdi Labzaé : Les racines du conflit sont bien éthiopiennes et non régionales. Mais, comme toute guerre civile, elle s’internationalise. La coalition est effectivement soutenue par l’Érythrée et le Soudan.
La coopération entre Asmara et le TPLF n’est pas nouvelle et a maintenant plus d’un an. Rappelons qu’ils combattaient l’un contre l’autre en 2020-2022. Là aussi, il s’agit d’un renversement d’alliance.
Khartoum aussi soutient les TDF, en les accueillant sur le territoire soudanais, mais aussi en faisant passer du matériel. Certains membres des TDF ont combattu dans la guerre civile qui déchire le Soudan depuis trois ans, aux côtés des Forces armées soudanaises contre les Forces de soutien rapides (FSR), notamment dans l’État soudanais du Nil Bleu.
Michael Pauron : Pourquoi le Soudan s’implique-t-il ?
Mehdi Labzaé : Parce que le gouvernement fédéral éthiopien soutient les FSR. Il leur a mis à disposition une base à Assosa, à la frontière, dans la région de Benishangul-Gumuz, d’où ont pu décoller des drones. C’est de cette base aussi que des combattants des FSR sont partis pour reprendre des villages soudanais du côté de Kurmuk (État du Nil Bleu).
Michael Pauron : Sur qui le gouvernement fédéral éthiopien peut-il compter ?
Mehdi Labzaé : Addis-Abeba peut compter sur le soutien des Émirats arabes unis (EAU), qui fournissent du matériel, dont des drones. La Turquie également a fourni de nombreux drones.
Des fuites dans la presse israélienne, notamment dans Haaretz, ont fait état de plans pour changer le régime à Asmara. Les États-Unis et Israël pourraient soutenir des groupes armés érythréens d’opposition basés en Éthiopie, leur permettant de se positionner sur le détroit de Bab-el-Mandeb. L’Éthiopie, de son côté, profiterait d’un accès à la mer...
Ces informations me semblent assez sérieuses : la déclaration de l’ambassadeur des États-Unis à Addis-Abeba, le 23 septembre4, est très pro-régime éthiopien. Il a clairement condamné le TPLF.
Les pratiques du TPLF ressemblent à celles de l’Érythrée
Michael Pauron : Quelle est la situation humanitaire ?
Mehdi Labzaé : Nous pouvons déjà alerter sur un risque accru de famine, à cause de plusieurs facteurs. D’abord, les pluies ont été très déficitaires dans le nord de l’Éthiopie, de moitié environ. Ensuite, cette famine a été organisée par le gouvernement fédéral avec des blocus (essence, approvisionnement des marchés, aide humanitaire...), en bombardant les infrastructures sanitaires et d’approvisionnement en eau, en empêchant les transferts d’argent, créant une pénurie de cash…
Au Tigray, on estime que 3,9 millions de personnes, sur 7 millions, ont déjà besoin d’une aide humanitaire d’urgence à cause des problèmes de récoltes, alors que nous ne sommes pas encore en période de soudure. Si on ajoute à cela l’aide humanitaire entravée, tous les voyants sont au rouge pour que le nord de l’Éthiopie connaisse une des pires crises humanitaires de son histoire, peut-être aussi catastrophique que celle de 1984-1985.
Pour le TPLF, ce sera une difficulté supplémentaire si ses combattants doivent se réfugier dans des campagnes où les gens n’ont plus de quoi se nourrir.
Michael Pauron : Le TPLF recourt aux recrutements forcés. Ceux qui dirigent aujourd’hui sont-ils les mêmes qu’en 2020 ?
Mehdi Labzaé : Le TPLF a en effet mené une politique de conscription des jeunes avec un niveau de coercition très élevé, en faisant du porte-à-porte, en menaçant les parents, en les obligeant à fournir au moins un enfant par famille. En juin, une loi de sécurité nationale disproportionnée a été mise en place. Elle expose toute personne, y compris basée à l’étranger, qui relaie de la propagande de nature à entraver cette circonscription à vingt-cinq ans de prison. Cela comprend des posts sur les réseaux sociaux.
Les pratiques du TPLF ressemblent à celles de l’Érythrée. La direction actuelle du TPLF n’a plus rien à voir avec celle de 2020, et encore moins avec celle des années 1990. Ces dirigeants, qui se sont imposés dans des luttes de factions, n’ont respecté aucune loi de la région, ni les procédures internes au parti de règlement des conflits. Certains de ces militaires contrôlent des sites d’orpaillage, etc. Toute l’idéologie historique du TPLF – développement, redistribution, lutte contre la pauvreté… – a disparu.
Michael Pauron : Quelle est la situation des réfugiés ?
Mehdi Labzaé : Les 800 000 personnes qui avaient fui la guerre en 2020 ne sont jamais rentrées au Tigray de l’Ouest. Elles sont soit dans les camps autour des différentes villes du Tigray, et seront les premières exposées à la famine, soit dans d’autres pays, dont la Libye, où la situation des exilés africains est bien connue. Ou bien encore elles sont sur la route, en direction de l’Arabie sSaoudite, pays où, pourtant, le régime n’hésite pas à prononcer des condamnations à mort contre les Éthiopiens, pour des motifs comme avoir été pris avec un peu de khat sur soi.
Mais, actuellement, beaucoup de jeunes me disent qu’il n’y a plus d’avenir au Tigray. Pour les Éthiopiens, le seul moyen de prendre son destin en main est de partir, tout en connaissant les risques.
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1« Ethiopia : Türk alarmed by civilian impact of hostilities, urges de-escalation », OHCHR, 25 septembre 2026.
2« As fighting intensifies, humanitarian source estimates at least 150,000 displaced in Afar, Tigray TV hit by drone », Addis Standards, 28 septembre 2026.
3« Ethiopian army says 272 Tigrayan fighters killed in Amhara », Al Jazeera Staff, AFP et Reuters, 24 septembre 2026.
4Ervin J. Massinga, « Statement on Recent Developments in Tigray and Afar », ambassade des États-Unis à Addis-Abeba, 23 septembre 2026.
5« Ethiopia : Türk alarmed by civilian impact of hostilities, urges de-escalation », OHCHR, 25 septembre 2026.
6« As fighting intensifies, humanitarian source estimates at least 150,000 displaced in Afar, Tigray TV hit by drone », Addis Standards, 28 septembre 2026.
7« Ethiopian army says 272 Tigrayan fighters killed in Amhara », Al Jazeera Staff, AFP et Reuters, 24 septembre 2026.
8Ervin J. Massinga, « Statement on Recent Developments in Tigray and Afar », ambassade des États-Unis à Addis-Abeba, 23 septembre 2026.