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Éthiopie. Au Tigray, recrutements forcés et peur du retour de la guerre

Le Front de libération du peuple du Tigray a publié début juin une proclamation prévoyant des sanctions allant jusqu’à la peine capitale pour les opposants à la mobilisation militaire. L’échec de la mise en place de l’accord de Pretoria, signé en 2022, et les restrictions de carburant et de liquidités imposées par Addis-Abeba semblent avoir déclenché ce tournant autoritaire.

Si les recrutements forcés ciblent principalement les campagnes, des opérations ont eu lieu ces dernières semaines autour de la place Hayelom, dans le centre-ville de Shire (Tigré).
© Afrique XXI

Depuis début mai, les recrutements forcés s’accélèrent au Tigray, cette région du nord de l’Éthiopie à la frontière avec l’Érythrée et le Soudan. Les futurs combattants sont embarqués depuis leur domicile, lors d’opérations de porte-à-porte visant en priorité les foyers n’ayant envoyé aucun membre au front durant la précédente guerre, qui a fait plus de 600 000 morts entre 2020 et 2022. Des rafles ciblent aussi les bus reliant les villes de la province, les cérémonies de mariage, les funérailles, les bars, les clubs de billard…

À l’abri des journalistes et autres observateurs internationaux, les zones rurales sont privilégiées par les recruteurs des Forces de défense du Tigray (FDT), le bras armé du principal parti régional, le Front de libération du peuple du Tigray (FLPT). Au cœur de ces campagnes aux reliefs caillouteux, les mines aurifères, devenues le principal gagne-pain des jeunes hommes dans une région rendue exsangue par le conflit, constituent un vivier de choix.

Elias (un prénom d’emprunt) a été emmené par les FDT le 30 mai alors qu’il creusait la roche d’une mine artisanale en périphérie de la ville de Shire. « Nous avons passé cinq jours sous la surveillance des soldats qui nous retenaient dans un camp de déplacés », explique le trentenaire. Il fait lui-même partie des 760 000 Tigréens n’ayant pas pu rentrer chez eux depuis la fin de la guerre, selon les estimations de l’ONU. Le gouvernement fédéral et les autorités régionales se renvoient la responsabilité de l’échec de la mise en place de l’accord de paix signé à Pretoria le 2 novembre 2022, qui mentionne explicitement le retour des personnes déplacées et réfugiées. « Nous avons obtenu une permission de quelques jours pour informer nos familles mais les FDT reviendront nous chercher à tout moment », reprend Elias. Ce père de deux enfants prévoit de se cacher. S’il a enfilé l’uniforme en 2020, il refuse catégoriquement de retourner se battre. Les plus fortunés prennent, eux, la route vers la capitale, Addis-Abeba, pour échapper à ces recrutements sous la contrainte.

Une proclamation d’une « brutalité extrême »

À l’heure où des organisations de défense des droits humains commençaient à s’élever contre ces pratiques contraires au droit international, à l’instar de l’ONG éthiopienne Human Rights First1, qui a dénoncé le 4 juin « la conscription forcée et les rafles de masse actuellement menées dans la majeure partie de la région du Tigray », les autorités régionales ont décidé de légaliser cet effort de guerre anticipé.

Le FLPT a publié début juin la Proclamation n° 366/2018 affichant l’objectif de « sauvegarder l’existence et la sécurité du peuple du Tigray ». Le texte de 44 pages et 81 articles criminalise l’obstruction au recrutement, la critique de la mobilisation militaire et les activités médiatiques. Les sanctions incluent la peine de mort, des emprisonnements d’une durée de vingt-cinq ans et des amendes exorbitantes. Ce tournant répressif fait craindre un regain de violences à l’encontre des Tigréens, encore traumatisés par les exactions perpétrées en marge de la guerre.

« Il ne s’agit pas d’une loi ordinaire », résume l’avocat Getachew Gebrekiros Temare dans un article exhaustif2 pour le média Ethiopia Insight. « Il ne s’agit même pas d’une loi autoritaire classique, écrit-il. Comparée aux instruments juridiques restrictifs utilisés par le gouvernement [du Premier ministre] Abiy Ahmed, tels que l’état d’urgence, les poursuites pour atteinte à la sécurité et les lois restreignant la liberté d’expression, cette proclamation régionale se distingue par sa brutalité extrême. ». Human Rights Watch (HRW) condamne3 de son côté « le langage vague et excessivement général, susceptible d’abus » employé par la nouvelle législation qui intervient un mois après le rétablissement par le FLPT du gouvernement régional d’avant-guerre. 

« Notre cause a désormais été trahie »

Cette décision constitue une entrave sans précédent à l’accord de Pretoria. HRW redoute également que la proclamation ne serve de justification à « de nouvelles atrocités contre les civils tigréens », tout en s’inquiétant « des similitudes avec le système abusif de service national de l’Érythrée ». La dictature de ce pays, indépendant depuis 1993 et parfois surnommé « la Corée du Nord de l’Afrique », impose un service militaire à vie. « Les autorités [du Tigray] ne devraient pas répondre aux tensions politiques actuelles en contraignant des civils à effectuer un service militaire forcé tout en réprimant les critiques à l’encontre de cette conscription », insiste Laetitia Bader, directrice adjointe de la division Afrique de HRW.

Les commerçants de ce marché de Shire, au Tigray, redoutent une nouvelle guerre.
Les commerçants de ce marché de Shire, au Tigray, redoutent une nouvelle guerre.
© Afrique XXI

La répression des voix dissidentes n’a pas attendu la Proclamation n° 366/2018 pour se durcir. « Si nous disons quoi que ce soit contre les chefs du FLPT, ils peuvent l’interpréter comme une atteinte à leur réputation personnelle », constate un avocat tigréen qui a requis l’anonymat. Il cite plusieurs cas d’activistes, comme l’universitaire Shewit Wudassie, qui ont été détenus arbitrairement à la suite de publications sur les réseaux sociaux. De plus en plus de journalistes et d’opposants politiques se réfugient par conséquent à Addis-Abeba. Un paradoxe alors que, il y a cinq ans, en pleine guerre contre le FLPT, le gouvernement fédéral se livrait à une véritable chasse aux Tigréens indépendamment de leurs opinions politiques.

« Lorsque la guerre a éclaté, nous étions habités par un profond sentiment de patriotisme tigréen, se souvient l’avocat. Nous nous sommes mobilisés contre les viols, les violences sexuelles, les pillages, les meurtres, les tueries de masse et les autres types de crimes. Notre cause a désormais été trahie et nous considérons que les FDT sont devenus un outil au service d’un parti unique. Personne ne voit l’intérêt de reprendre les armes… » Cadre du parti d’opposition Salsay Weyane Tigray, Lesanwerk Birhane assure, lui aussi, que les milliers de jeunes qui ont combattu dans les rangs des FDT entre 2020 et 2022 « ont pris conscience qu’ils ont été trahis »

L’ombre du gouvernement fédéral

Des luttes de pouvoir internes ont rapidement succédé aux bombardements, morcelant le haut commandement du parti majoritaire de la région. Après avoir évincé au printemps 2025 Getachew Reda, alors chef de l’Administration intérimaire du Tigray, la faction du FLPT dirigée par Debretsion Gebremichael assigne à résidence son successeur, Tadesse Werede, depuis début mai. « Le gouvernement fédéral ne va probablement rien faire pour améliorer les choses puisqu’il parvient à accomplir ses propres objectifs sans dépenser le moindre centime, observe un chercheur éthiopien spécialiste des questions sécuritaires. Le FLPT est en effet en train de perdre ses soutiens face à la souffrance de son peuple. » Depuis des mois, Addis-Abeba attise en coulisses les rivalités en rationnant drastiquement les flux de carburant et de liquidités envoyés vers cette région.

Des habitants de Shire, au Tigray, font la queue devant une banque, alors que le gouvernement prive la région d'espèces depuis plusieurs mois.
Des habitants de Shire, au Tigray, font la queue devant une banque, alors que le gouvernement prive la région d’espèces depuis plusieurs mois.
© Afrique XXI

« En affaiblissant les dirigeants du Tigray à ce point pendant deux ans, Abiy Ahmed a provoqué une réponse brutale et radicale », regrette une chercheuse spécialiste de l’Éthiopie, qui s’exprime également sous le couvert de l’anonymat. Elle rappelle qu’« humilier un vaincu n’apporte jamais rien de bon et surtout pas des résultats démocratiques ». L’an dernier, les autorités fédérales ont franchi un pas supplémentaire en révoquant la licence du FLPT. En réaction, les responsables régionaux ont refusé de prendre part aux élections législatives du 1er juin. La plupart des formations d’opposition ont par ailleurs été empêchées de faire campagne. Vingt jours plus tard, le Parti de la prospérité, d’Abiy Ahmed, a revendiqué sa victoire en remportant 90 % des sièges au Parlement. La Commission électorale nationale d’Éthiopie a dénoncé des pressions à l’encontre des électeurs, tandis que des incidents sécuritaires ont entravé le déroulement du vote dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia.

« Abiy Ahmed a fait le pari politique de désencastrer les structures partisanes inscrites dans l’État éthiopien pour les remplacer par le Parti de la prospérité, explique la chercheuse précédemment citée. Or la structure sociopolitique administrative du FLPT est profondément ancrée et ne disparaîtra pas simplement en interdisant ce parti. Ce tournant nourrit en revanche les ambitions sécessionnistes du FLPT. » Pour autant, un retour à la guerre ne semble ni dans l’intérêt du FLPT, ni d’Asmara, sa nouvelle alliée de circonstance. Dans la nuit du 5 au 6 juin, des frappes de drone ont cependant visé la périphérie de Sheraro, à une centaine de kilomètres de Shire. « Il s’agit d’un message du gouvernement fédéral au lendemain des élections avertissant le FLPT qu’il a pris connaissance de ses plans et qu’il est en mesure de l’affaiblir davantage », décrypte Ahmed Soliman, analyste sur la Corne de l’Afrique au cercle de réflexion Chatham House. Pendant le conflit, l’acquisition de drones par les troupes fédérales avait renversé le rapport des forces en faveur de ces dernières.

Une alliance régionale tacite contre le Premier ministre

Mais voilà, les Émirats arabes unis, principal allié d’Addis-Abeba, ont été lourdement affectés par la guerre au Moyen-Orient amorcée en février. La crise qui se poursuit dans le détroit d’Ormuz rend incertain le niveau de leur soutien économique à l’Éthiopie. « Dans le même temps, il est peu probable que l’Érythrée procure des drones à son ennemi historique du FLPT. Leur alliance est tactique et repose en grande partie sur leur ambition commune de renverser Abiy Ahmed », souligne Ahmed Soliman. Ces derniers mois, le FLPT a en outre passé un pacte informel avec d’autres forces d’opposition éthiopiennes, notamment les Fano, ces miliciens amharas en guerre contre les autorités fédérales depuis trois ans. L’entente tacite s’étend jusqu’aux Forces armées soudanaises4, elles-mêmes enlisées dans une guerre contre les paramilitaires soudanais des Forces de soutien rapide depuis plus de trois ans.

Le futur de cette alliance hétéroclite dite « Tsimdo » demeure incertain5, faute de projet commun au-delà de l’éviction d’Abiy Ahmed. Ce dernier devrait être reconduit automatiquement à la tête du gouvernement lors de la session parlementaire prévue entre fin septembre et début octobre, à la suite des élections certes controversées mais qui sont parvenues à mobiliser 40 millions d’électeurs, ce qui a conféré une certaine crédibilité au parti du Premier ministre. Malgré ses dérives autoritaires et les combats qui endeuillent de larges pans du territoire, le lauréat du prix Nobel de la paix en 2019 parvient à maintenir un îlot de sécurité dans la capitale, qui prend des airs d’eldorado vu du Tigray.

« Après l’accord de Pretoria, personne ne s’est préoccupé des combattants. Nos chefs se sont concentrés sur leurs intérêts. Pourquoi retournerions-nous nous sacrifier pour eux ? », interroge Elias, le père de famille récemment raflé par les FDT, qui rêve de gagner Addis-Abeba. En 2022, Elias a quitté les rangs sans passer par le processus de « désarmement, démobilisation et réintégration » (ou « DDR »). Les quelque 45 000 Tigréens démobilisés après le conflit sont dorénavant incités à rejoindre les camps d’entraînement. Avant même l’adoption de la nouvelle loi du FLPT, des fugitifs auraient déjà été exécutés sommairement pour l’exemple.

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2Getachew Gebrekiros Temare, «  TPLF’s New Proclamation Codifies a Police State  », Ethiopia Insight, 23 juin 2026.

4Les Forces armées soudanaises (FAS) ont soutenu logistiquement le FLPT pendant la guerre au Tigray, de manière officieuse, en fermant notamment les yeux sur les Tigréens s’entraînant militairement aux abords des camps de réfugiés et en facilitant leur retour à la frontière. Lorsque la guerre a éclaté au Soudan, en 2023, des combattants issus du FLPT ont été recrutés par les FAS pour contribuer à la reprise de Wad Madani et de Khartoum début 2025. Pour en savoir plus sur cette alliance, lire notamment Federico Donelli, «  Eritrea and Sudan in Ethiopia’s Tigray conflict and implications for the Horn of Africa  », Trends Group, 30 octobre 2022.

7Getachew Gebrekiros Temare, «  TPLF’s New Proclamation Codifies a Police State  », Ethiopia Insight, 23 juin 2026.

9Les Forces armées soudanaises (FAS) ont soutenu logistiquement le FLPT pendant la guerre au Tigray, de manière officieuse, en fermant notamment les yeux sur les Tigréens s’entraînant militairement aux abords des camps de réfugiés et en facilitant leur retour à la frontière. Lorsque la guerre a éclaté au Soudan, en 2023, des combattants issus du FLPT ont été recrutés par les FAS pour contribuer à la reprise de Wad Madani et de Khartoum début 2025. Pour en savoir plus sur cette alliance, lire notamment Federico Donelli, «  Eritrea and Sudan in Ethiopia’s Tigray conflict and implications for the Horn of Africa  », Trends Group, 30 octobre 2022.