
Les communautés pastorales des plaines du Borana, parmi les plus vastes d’Éthiopie, ne se sont pas encore remises des trois années de sécheresse historique qui ont frappé cette région du sud du pays à partir de la fin 2020. « J’ai perdu mes quinze vaches », témoigne Tunit Doyo. Coiffée d’un foulard violet et armée d’une faucille, cette mère de sept enfants tranche les hautes herbes qui serviront de fourrage aux animaux. Ce dur labeur est rémunéré 3 600 birrs (20 euros) à l’hectare. « Une fois que nous aurons terminé avec l’herbe, nous nous attaquerons aux ronces et aux buissons pour éviter qu’ils ne repoussent… », reprend Tunit Doyo. Il y a encore cinq ans, cette parcelle de 5 553 hectares, située à une quinzaine de kilomètres de la ville de Yabelo, était à l’abandon.
« Avant la sécheresse, il y avait suffisamment d’herbe sur le reste des pâturages donc nous n’avions pas besoin de ces espaces supplémentaires, jusqu’alors rongés par les espèces invasives », précise Galma Liban, responsable de la gestion des risques de catastrophes environnementales au sein de l’organisation internationale Vétérinaires sans frontières Suisse. Cet expert agricole se réjouit de voir les prairies reprendre vie grâce aux efforts déployés par les autorités pour améliorer la fertilité de la terre afin de constituer des stocks de foin en cas de nouvel épisode aride. La récente sécheresse a ainsi poussé à accélérer les travaux pour réhabiliter les sols dégradés dans les plaines du Borana, entrepris il y a plus de dix ans par les ONG et le gouvernement, en collaboration avec les communautés locales. Mais la tâche est titanesque tandis que le temps presse pour éviter une nouvelle catastrophe. Les trois années sans pluie ont coûté la vie à plus de 3,5 millions de têtes de bétail dans le Borana.

À l’époque, les éleveurs et les éleveuses se sont senties abandonnées. « Il n’y a pas eu de soutien ni de la part des autorités régionales ni du gouvernement fédéral », se souvient une source humanitaire locale, sous le couvert de l’anonymat. Or l’Éthiopie, la Somalie et le Kenya sont en ce moment confrontés à une nouvelle vague de sécheresse. Le Famine Early Warning Systems Network (FEWS, une organisation états-unienne spécialisée dans la prévention des famines) a en effet alerté, le 23 décembre 2025, sur « l’une des saisons des pluies d’octobre à décembre les plus sèches jamais enregistrées, conséquence du phénomène La Niña et d’un dipôle de l’océan Indien historiquement négatif ». Toujours d’après le FEWS, dans ces trois pays de la Corne de l’Afrique, entre 20 et 25 millions d’individus ont besoin d’une aide alimentaire. Les réserves de nourriture et d’eau sont déjà épuisées dans le Borana, affirme l’humanitaire cité précédemment. « Notre gouvernement refuse néanmoins d’entendre cela. Il préfère continuer à parler de prospérité et du blé qu’il exporte », dénonce-t-il, en référence au Parti de la prospérité dirigé d’une main de fer par Abiy Ahmed, Premier ministre depuis 2018.
« Pas une seule goutte n’est tombée »
Aux alentours de Yabelo, le manque de précipitations inquiète les éleveurs et les éleveuses, majoritaires, mais aussi les agriculteurrices. Galma Liban, le représentant de l’organisation suisse, nous emmène sur son propre champ, où les haricots n’ont pas poussé. « Il n’a pas suffisamment plu pendant la saison courte des pluies. Dans certaines localités, pas une seule goutte n’est tombée », regrette le trentenaire. Les 100 kg de graines plantées auraient dû lui permettre de récolter jusqu’à 400 kg de haricots en octobre. « J’ai perdu espoir », confie-t-il en cette mi-décembre 2025. Soudain, une averse inattendue s’abat sur les plaines environnantes. Illustration même du réchauffement climatique, affirme Galma Liban. Les sécheresses et autres précipitations irrégulières contribuent à la dégradation des terres. Le chercheur en sciences environnementales Belay Daba cite aussi « le surpâturage », « la déforestation » ou encore « la mauvaise planification de l’usage des terres ». « Dans les plaines du Borana, la production de bétail s’intensifie. Cela entraîne un surpâturage, décrit Chala Huka, chargé de la création d’emplois à la mairie de Yabelo. La protection de ces terres devrait devenir la priorité du gouvernement. »

Pour régénérer les sols, des méthodes de gestion ancestrales, comme le pâturage tournant, sont combinées à des techniques de réhabilitation modernes. Dans le Borana, il est dorénavant formellement interdit aux bêtes d’accéder aux terres en cours de restauration. C’est le cas sur la parcelle où trime Tunit Doyo, délimitée par des barbelés. Les éleveurs et les éleveuses sont autorisées, au cas par cas, à traverser les champs, sans laisser leurs bovins s’arrêter pour brouter. « Les propriétaires des animaux qui entrent sans permission sont sanctionnés », assure Godana Malicha, un autre éleveur qui s’est mué en ouvrier agricole. Ce quadragénaire a perdu ses vaches durant la sécheresse de 2020-2023. Alors il ramasse lui aussi du fourrage, en espérant économiser pour acheter un nouveau troupeau. « En cas de sécheresse sévère, les interdictions sont levées pour que les bêtes pâturent sur les terres en jachère », ajoute Godana Malicha, appuyé sur une des presses à foin tout juste livrées par la Banque africaine de développement.
Quelques kilomètres plus loin, la végétation commence à repousser sur les collines jonchées d’imposantes termitières. Le projet dit « Sustainable Households in Fragile Terrains » (« Foyers durables en zones fragiles »), financé par l’ONG chrétienne Swiss Church Aid, a permis de creuser des tranchées espacées de dix mètres. « Nous avons commencé par le sommet de la colline afin de minimiser l’écoulement de l’eau, car sinon cela pourrait contribuer à l’érosion du sol », précise Jaldesa Wako, de l’ONG Gayo Pastoral Development Initiative, qui supervise le projet mis en œuvre par les communautés locales. Il poursuit : « Au moment de la saison des pluies, les fossés se remplissent de boue, ce qui permet au sol de se régénérer. » Autour des tranchées creusées il y a deux ans, la végétation reprend vie. Sur le versant de la colline dénué d’herbe, des fossés fraîchement dessinés attendent la prochaine saison des pluies, prévue en mars.
« Il faut améliorer les races de bétail plus résistantes »
Mais voilà, les récentes victoires, comme ces reliefs reverdis, les champs défrichés et les stocks de fourrage, ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Galma Gufu, chef de l’équipe chargée de la gestion des pâturages, du développement et de l’utilisation des aliments pour le bétail dans la zone de la Borana, admet que « les interventions actuelles ne sont pas suffisantes pour répondre à la sécheresse actuelle ni aux défis futurs ». « Nous manquons de ressources financières tout en étant confrontés à l’ampleur considérable de la dégradation des plaines du Borana », poursuit le fonctionnaire. Il insiste sur le « besoin urgent » de redoubler d’efforts dans les différents domaines permettant de restaurer durablement les plaines du sud de l’Éthiopie. « Il faut renforcer la recherche scientifique ainsi que la mise en œuvre de projets à grande échelle. Il est également nécessaire d’intensifier l’élagage des buissons en réutilisant le bois coupé sous la forme de charbon de bois, de copeaux ou bien en fabriquant des meubles », énumère Galma Gufu.

De plus, il appelle à prendre des mesures immédiates pour éviter une autre hécatombe parmi les troupeaux. « Nous devons construire de nouveaux entrepôts pour conserver le fourrage. Nous devons par ailleurs établir des ranchs communautaires et renforcer les compétences des éleveurs, poursuit l’expert en sciences animales. Il faut enfin continuer à améliorer les races de bétail tout en veillant à conserver les races pures, plus résistantes aux périodes de sécheresse. » À l’ombre d’un toukoul (des huttes ornées d’un toit en chaume) décoré de peintures traditionnelles, Kule Gayo, 65 ans, se délecte d’une tasse de lait sucré aux grains de café : chez les Boranas, le café ne se boit pas, il se mange. Cette responsable d’une coopérative de vingt-cinq éleveuses ayant acheté vingt taureaux pour les engraisser s’inquiète, à son tour, du manque de précipitations. « Si la prochaine saison des pluies est normale, nous achèterons de nouveaux animaux, résume Kule Gayo. Mais si la sécheresse se prolonge, nous ne prendrons pas ce risque. Nous déposerons les recettes de nos ventes à la banque. »
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