Enjeux de mémoire (2/2)

En Europe, des avancées timides sur les crimes coloniaux

Alors qu’en France Emmanuel Macron multiplie les commissions d’historiens sur des épisodes sanglants de la décolonisation, ailleurs en Europe, plusieurs initiatives visant à la reconnaissance – voire à la réparation – des crimes commis durant la colonisation cristallisent les tensions mémorielles. État des lieux.

Au Musée de l’Afrique, à Tervuren (Belgique), en août 2020, le buste de Léopold II a été couvert de peinture couleur sang.
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Les récentes déclarations d’Emmanuel Macron annonçant la création de commissions d’historiens sur la guerre du Cameroun et la colonisation de l’Algérie ont relancé les débats sur la mémoire coloniale des anciennes « métropoles ». Ailleurs en Europe, les initiatives de ces dernières années visant à la reconnaissance, voire à la réparation, des crimes commis cristallisent aussi les tensions mémorielles. Voici un état des lieux, pays par pays.

AU ROYAUME-UNI, LE PRÉCÉDENT DES MAU MAU

En août 2022, des communautés kényanes de Kipsigis et de Talais ont déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour obtenir des excuses et des réparations du Royaume-Uni, qui les a spoliées de leurs terres durant la colonisation. Ces populations vivaient dans la région fertile de la vallée du Rift avant de s’en faire expulser dans les années 1930 au profit de grands producteurs de thé. Ces terres ne leur ont jamais été restituées et sont aujourd’hui exploitées par des multinationales comme Unilever. Ce recours est la suite d’un combat lancé en 2019, lorsque 100 000 membres de ces communautés avaient envoyé une pétition à l’ONU, et poursuivi en mai 2022 par un courrier adressé directement à la famille royale britannique.

Cette demande est de toute évidence inspirée du précédent Mau Mau. En 2013, le gouvernement britannique a indemnisé à hauteur de 23 millions d’euros un total de 5 000 victimes Mau Mau, avant d’inaugurer un mémorial en plein cœur de Nairobi sur lequel est inscrit : « Le gouvernement britannique reconnaît que les Kényans ont été soumis à des actes de torture et d’autres formes de maltraitance de la part de l’administration coloniale. » Cette reconnaissance des crimes commis par l’administration coloniale contre les insurgés Mau Mau et les réparations octroyées sont le fruit d’un long combat, débuté au Kenya et poursuivi au Royaume-Uni.

L’insurrection Mau Mau éclate en 1952 contre les accaparements fonciers dont les populations de Kikuyus sont les victimes. Après l’assassinat de plusieurs colons blancs, les autorités coloniales britanniques décrètent l’état d’urgence, qui durera jusqu’en 1960. Huit années durant lesquelles, via la force supplétive des Kikuyu Home Guards, elles massacrent des dizaines de milliers de personnes – il y aurait eu entre 30 000 et 60 000 morts, dont une moitié d’enfants à cause de la malnutrition1. Des camps sont créés, dans lesquels sont internés et torturés les villageois soupçonnés de soutenir les insurgés. Une centaine de milliers de personnes s’y retrouvent emprisonnées.

En 2013, la photographe Mary Beth Koeth a réalisé un reportage dans la ferme de Japhlet Thambu King’ua, une figure de la révolte Mau Mau (décédée en 2014) surnommée « The General ».
© Mary Beth Koeth / flickr.com
Reportage à voir sur son compte flickr.

Si les Britanniques répriment aussi durement la révolte, c’est qu’ils voient leur empire se déliter. L’Inde avait obtenu son indépendance en 1947, et la Malaisie était encore en pleine insurrection – l’armée britannique a d’ailleurs pu y perfectionner ses méthodes de guerre contre-insurrectionnelle avant de les appliquer au Kenya2.

Après l’indépendance, acquise en 1963, le président Jomo Kenyatta – pourtant emprisonné durant neuf années par l’administration coloniale pour avoir été le leader supposé des Mau Mau – choisit de promouvoir l’amnésie collective avec le slogan : « Pardonne et oublie ». Adepte d’une forme de culte de la personnalité, il décrète le 20 octobre, jour de la proclamation de l’état d’urgence par l’administration britannique en 1952, « Kenyatta Day » (un jour férié en son honneur). Le mouvement Mau Mau est même interdit. Son parti politique, le Kenya African Union (KAU), beaucoup plus modéré que les Mau Mau, n’a jamais adhéré aux méthodes violentes des insurgés et a plutôt cherché le compromis avec les autorités coloniales. Kenyatta ne voulait pas raviver les divisions de ces huit années de guerre fratricide. En outre, reconnaître le rôle des Mau Mau dans la route menant vers l’indépendance l’aurait forcé à s’intéresser à la source principale de l’insurrection : l’inégalité foncière.

Lorsque l’alternance démocratique survient, en 2002, la mémoire Mau Mau resurgit. Cherchant à rompre avec les régimes autoritaires de ses prédécesseurs, le nouveau gouvernement de Mwai Kibaki réhabilite la mémoire Mau Mau, élève les anciens combattants en héros de la nation et érige, au cœur de Nairobi, une statue de Dedan Kimathi, la grande figure du mouvement. En 2010, le « Kenyatta Day » devient le « Heroes’ Day », en l’honneur de tous les résistants à la colonisation. Cette ouverture permet aux anciens Mau Mau de se tourner vers l’ex-colonie.

Au Royaume-Uni, ils se heurtent d’abord à un mur : le Foreign Office refuse catégoriquement d’assumer toute responsabilité légale dans la répression, arguant que cette question est du seul ressort de l’État kényan. Cela pour deux raisons : les Britanniques n’auraient pas été impliqués dans la répression, essentiellement opérée par les paramilitaires kikuyus3, et, au nom de la continuité de l’État, le Kenya devrait lui-même assumer la responsabilité des actes commis durant la colonisation.

Ces arguments sont réfutés par l’historienne américaine Caroline Elkins dans son livre Imperial Reckoning : The Untold Story of Britain’s Gulag in Kenya, publié en 2005 (Holt Paperbacks). Elle y décrit, sur la base d’une enquête ethnographique, les violences exercées par l’administration coloniale dans les camps de travail et d’internement durant l’état d’urgence4. La persévérance des avocats des Mau Mau achève la défense britannique : en 2011, le Foreign Office reconnaît qu’il existe des archives secrètes de la période coloniale, non déclassifiées malgré l’écoulement de la durée légale de trente années. Chose singulière, ces archives, provenant des colonies britanniques, avaient été cachées et partiellement détruites par l’administration en raison de leur caractère sensible. Au lieu de les avoir reversées dans les archives nationales, selon la procédure en vigueur, l’administration britannique les avait classées dans des cartons avec des étiquettes évasives, et stockées dans d’autres bureaux. Ces archives accablantes, qui démontrent de manière incontestable que les autorités coloniales avaient ordonné la répression, ont finalement poussé le gouvernement britannique à passer un accord avec les plaignants, pour éviter une condamnation par sa propre justice.

En 2012, un historien britannique, Max Hastings, s’inquiétait : « Si les Mau Mau obtiennent gain de cause auprès de la Haute Cour et reçoivent une montagne de cash, des milliers de plaintes vont affluer des quatre coins de l’ancien empire.5 » Comme dans les autres anciennes métropoles, la reconnaissance des crimes coloniaux est un combat brûlant.

EN ALLEMAGNE, LA RECONNAISSANCE TARDIVE DUNOCIDE DES HEREROS ET DES NAMAS

« À la lumière de la responsabilité historique et morale de l’Allemagne, nous allons demander pardon à la Namibie et aux descendants des victimes. » Le 28 mai 2021, ces mots du ministre allemand des Affaires étrangères closent cinq années de négociations avec son ancienne colonie et actent la reconnaissance officielle par Berlin du génocide des Hereros et des Namas. Avec cet accord, l’Allemagne s’engage à verser 1,1 milliard d’euros d’aide au développement à la Namibie sur une période de trente ans. Un accord cependant jugé insuffisant par les descendants des victimes qui œuvrent depuis de nombreuses années pour la pleine reconnaissance des crimes commis.

C’est en 1990, alors fraîchement libéré du joug sud-africain, que l’État namibien entame une politique de « réconciliation nationale » et s’attaque aux enjeux de mémoire. En 2004, une cérémonie officielle commémore le centenaire des massacres perpétrés par les troupes coloniales entre 1904 et 1908, qui aboutirent à l’extermination de près de 80 % du peuple herero, de plus de la moitié du peuple nama et d’une large partie des groupes damara et san. S’étant déplacée pour l’occasion, la ministre allemande de la Coopération économique et du Développement se garde pourtant bien de prononcer le mot « génocide » ou d’évoquer le thème brûlant des réparations. En revanche, le versement d’une aide au développement annuelle de 11,5 millions d’euros est acté. En 2011, le musée anthropologique de l’hôpital de la Charité de Berlin restitue vingt crânes de Hereros et de Namas à la Namibie.

Le général de corps d’armée Lothar von Trotha (au centre), commandant en chef de la troupe de protection en Afrique du Sud-Ouest allemande, avec son état-major, à Keetmanshoop, pendant la révolte des Hereros, en 1904.
© Wikimedia Commons

Il faut attendre 2015 pour que le processus change de registre. Alors que l’Allemagne avait jusque-là refusé d’appliquer le terme « génocide » à d’autres faits que la Shoah, le pays reconnaît le génocide arménien. Cette avancée débloque les débats sur les crimes commis en Namibie, et, dans la foulée, le génocide des Hereros et des Namas est reconnu comme tel par la chancelière Angela Merkel. L’ex-métropole était alors sous la pression des associations de descendants de victimes qui menaçaient de porter l’affaire devant une juridiction étrangère, en vertu de la compétence universelle en matière de crimes contre l’humanité. Ces associations réclamaient la reconnaissance du génocide, des excuses officielles, le rapatriement des restes humains et des négociations autour de la question des réparations.

La reconnaissance allemande marque le début d’un processus de dialogue avec l’État namibien sur la question mémorielle. Mais face à l’intransigeance de Berlin au sujet des réparations, les associations de victimes, mécontentes, en sont rapidement évincées. En 2021, elles n’espéraient déjà plus rien d’un processus qu’elles qualifient de « show ». Elles jugent les 1,1 milliard d’euros promis dérisoires comparés aux pensions versées aux Juifs après la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne s’est en effet montrée très prudente durant les négociations, craignant de constituer un précédent qui ouvrirait la voie à d’autres actions juridiques6. Lors de son discours de mai 2021, le ministre des Affaires étrangères a donc pris soin de rappeler que la reconnaissance du génocide n’impliquait aucune « demande légale d’indemnisation », et que l’aide au développement annoncée avait pour seule ambition de représenter un « geste de reconnaissance ». Un an plus tard, Berlin campe sur ses positions, tandis que l’opposition namibienne s’est emparée de l’affaire et réclame une renégociation de l’accord.

EN BELGIQUE, DES EXCUSES MAIS AUCUNEPARATION

Bruxelles fait pour l’instant preuve d’une même fermeté quant à la question des réparations. Celle-ci sera à l’agenda des débats parlementaires – qui s’annoncent houleux – ces prochaines semaines, après que la commission spéciale consacrée à l’examen du passé colonial de la Belgique aura rendu son rapport. Cette commission a été mise en place mi-2020, au plus fort de la mobilisation liée au mouvement Black Lives Matter, durant laquelle plusieurs statues coloniales ont été vandalisées, en premier lieu celle du roi Léopold. À la même époque, en juin 2020, le roi Philippe a exprimé ses « regrets » au sujet des conséquences de la colonisation belge.

La statue du roi Léopold II, à Bruxelles, en juin 2020, détournée au plus fort du mouvement Black Lives Matter.
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La commission s’est vu confier un travail titanesque : enquêter sur l’ensemble du passé colonial belge au Congo, au Rwanda et au Burundi, et sur ses conséquences actuelles. Le rapport, rédigé par des experts, a été rendu fin 2021. Devant servir de base de réflexion à la commission spéciale, il ne fait l’impasse sur aucun des crimes perpétrés durant la période coloniale. Il traite longuement de la question des réparations et formule des recommandations en ce sens, rejoignant les demandes de nombre d’activistes congolais.

Sur la question de l’héritage colonial, la Belgique a fait d’importantes avancées. Dès 1996, deux ans après le génocide des Tutsis du Rwanda, les autorités ont mis en place une commission d’enquête parlementaire sur la politique belge menée en amont du génocide, puis ont présenté des excuses officielles pour les « négligences » et les « erreurs » commises par l’ancienne puissance coloniale. À la même période, une autre commission a vu le jour afin d’enquêter sur les circonstances de l’assassinat de Patrice Lumumba. Elle a abouti à des excuses officielles. La célèbre dent – seul reste de son corps détruit – de celui qui fut Premier ministre en 1960 sera restituée en juin 2022. Plus récemment, en 2018, la Chambre des représentants a voté une résolution relative aux enfants métis belges enlevés à leurs mères africaines et placés dans des internats chrétiens. Dans le domaine culturel, la Belgique a lancé la « décolonisation » de son célèbre musée de Tervuren, près de Bruxelles, et a adopté en juin 2022 une loi encadrant la restitution des objets d’art pillés lors de la période coloniale. Quant aux statues prises pour cible par Black Lives Matter, certaines ont été retirées.

Toutes ces mesures visent essentiellement les membres de la diaspora et les afrodescendants, organisés en puissantes associations. Vues du Congo, ces revendications en laissent certains dubitatifs : leur priorité est d’obtenir du soutien dans la guerre par procuration que leur livre le voisin rwandais.

EN ITALIE, LE FASCISME EN ARRIÈRE-PLAN

En Italie, la mémoire de la colonisation est un sujet bien plus clivant, car largement associé au fascisme. Pourtant, la colonisation a commencé avant l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini en 1922 : l’Italie colonise l’Érythrée et la Somalie dès la fin du XIXe siècle (avant de perdre une première guerre contre l’empire d’Éthiopie de Ménélik II, en 1896), et prend le contrôle de la Libye après une guerre contre l’Empire ottoman, en 1912. La conquête de la Libye intérieure est lancée en 1921 et poursuivie par Mussolini. Mais elle est particulièrement difficile en Cyrénaïque, où les populations semi-nomades et nomades unifient leurs mouvements de résistance sous l’autorité d’Omar al-Mokhtar. Le général Rodolfo Graziani, vice-gouverneur de la Cyrénaïque de 1930 à 1935, opte alors pour une méthode de « pacification » radicale : il crée des camps de concentration, destinés non aux seuls rebelles mais à toute la population de la province.

Il s’agit, selon la célèbre formule des théoriciens de la guérilla, de « séparer l’eau [la population] du poisson [la guérilla] » en enfermant tous ceux susceptibles de soutenir les insurgés. Dans la même logique, les colons font ériger en 1931 un grillage frontalier de 270 km entre la Cyrénaïque et l’Égypte, d’où les rebelles obtenaient des soutiens. Le bilan de cette politique répressive est terrible : environ la moitié des habitants de la Cyrénaïque, soit 100 000 personnes, séjourneront dans les camps où les conditions de vie sont déplorables, des milliers d’entre eux – ainsi que l’essentiel de leur bétail – succomberont lors des déportations, et environ la moitié des internés y mourront de privations et d’épuisement7. L’Italie atteint ses objectifs : en 1932, les autorités coloniales estiment avoir maté la rébellion et conquis la province. Les fascistes ont alors les mains libres pour relancer la conquête de l’Éthiopie, cette fois avec succès, en 1935-1936.

Parade des troupes coloniales libyennes dirigées par Rodolfo Graziani pendant la visite du roi italien Victor-Emmanuel III, en février 1932.
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L’occupation de l’Éthiopie (1936-1941), elle, est marquée par le massacre d’Addis-Abeba perpétré en 1937 par les hommes du même Graziani – devenu vice-roi d’Éthiopie. Après un attentat manqué contre lui, les Chemises noires (les milices fascistes), appuyées par de simples civils, obtiennent carte blanche pour traquer et massacrer les Éthiopiens. Durant trois jours, du 19 au 21 février 1937, ils massacrent froidement environ 20 000 personnes – hommes, femmes et enfants. Ces journées vaudront à Graziani le surnom de « boucher d’Éthiopie ». La mémoire de ce massacre a toujours été entretenue en Éthiopie, mais il a opportunément été oublié en Italie. Les requêtes d’Addis-Abeba, réclamant justice et réparations, resteront lettre morte. Graziani sera certes condamné par la justice italienne en 1950, mais uniquement pour sa collaboration avec les nazis.

« L’absolution accordée au plus haut niveau priva [l’]opinion publique, et le pays en général, du débat vaste et profond sur le passé colonial que la décolonisation allait permettre d’ouvrir dans d’autres pays », analyse l’historien Nicola Labanca. « Si les principaux responsables sortaient indemnes des commissions d’épuration et blanchis des tribunaux, il était clair qu’il devenait pratiquement impossible d’ouvrir un débat sur le passé colonial dans l’opinion publique. Sans surprise, l’acquittement des donneurs d’ordres inspira aux simples exécutants, et de manière générale aux Italiens dans leur ensemble, le sentiment d’avoir été graciés et disculpés », poursuit-il dans l’ouvrage de référence Outre-mer. Histoire de l’expansion coloniale italienne (UGA Éditions, 2014). Ainsi s’impose le mythe d’« Italiani brava gente » les Italiens sont des gens bien ») considérant que le peuple italien est foncièrement bon et servant d’appui à une forme de révisionnisme historique et à la négation des crimes commis en Afrique et lors de la Seconde Guerre mondiale.

Cette mémoire n’est cependant pas tenable et se trouve ébranlée notamment par les travaux de l’historien Angelo Del Boca, auteur d’une imposante œuvre sur l’empire colonial italien documentant rigoureusement tous les crimes qui y ont été commis. D’autre part, l’arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi, en 1969, change la donne : il confisque les biens et expulse les Italiens encore présents en Libye, et somme Rome de reconnaître ses crimes coloniaux et d’indemniser le pays. À la même période, l’Éthiopie réclame la restitution de l’obélisque d’Axoum. Et, chose plus inattendue, la Somalie et l’Érythrée demandent le soutien de l’Italie dans leurs conflits contre l’Éthiopie.

L’Italie temporise face à ces demandes et n’y donne de suite favorable qu’une trentaine d’années plus tard. Elle restitue l’obélisque d’Axoum en 2005, et, surtout, le président du Conseil des ministres Silvio Berlusconi et Mouammar Kadhafi trouvent un arrangement pour régler le vieux contentieux entre les deux pays : le premier présente des excuses et s’engage à payer une dette de 5 milliards de dollars, en échange de quoi le second offre « plus de pétrole et moins de clandestins ». La société italienne, elle, n’a pas fini de lutter contre ses vieux démons : en 2012, Affile, un village situé non loin de Rome, inaugure un mausolée en hommage à Graziani. Dix ans plus tard, le mausolée du « boucher d’Éthiopie » et de Libye est toujours debout, et les héritiers de Mussolini ont pris le pouvoir.

AU PORTUGAL, LA BONNE CONSCIENCE COLONIALE A LA VIE DURE

Au Portugal, jusqu’à récemment, l’histoire coloniale a été peu questionnée. Dans un livre au titre évocateur paru en 2014, Du colonialisme comme notre impensé8, l’écrivain portugais Eduardo Lourenço accusait son pays de jouir de « la bonne conscience coloniale la plus spectaculaire que l’Histoire enregistre ». Pourtant, le 25 avril 1974, la révolution des Œillets rompait avec la dictature de l’Estado Novo, mettant fin à l’un des plus vieux empires coloniaux européens. Cinquante ans plus tard, la mémoire coloniale souffre encore de nombreux silences et tarde à s’émanciper des mythes salazaristes.

Le Portugal conserve ses colonies africaines – Angola, Guinée-Bissau, Mozambique, îles du Cap-Vert et de São Tomé-et-Principe – jusqu’en 1975. Dans les années 1960, tandis que les autres métropoles européennes perdent leurs colonies, l’empire portugais devient un anachronisme international. La dictature d’António de Oliveira Salazar déploie alors de nombreux efforts pour justifier le maintien de son empire. Entré en guerre quelques mois plus tôt contre le mouvement indépendantiste angolais, le général Salazar affirme devant les Nations unies en 1961 : « La manière d’être portugaise, les principes moraux qui ont sous-tendu la colonisation ont rendu toutes discriminations inconnues sur l’ensemble du territoire national et de ses sociétés multiraciales ; des territoires qu’elle a imprégnés d’un esprit de coexistence amicale et donc forcément pacifique. »

Le Padrão dos Descobrimentos (Monument aux découvertes), à Lisbonne.
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Métissage, convivialité et amitié seront les maîtres-mots de la propagande impériale qui se développe dès les années 1950. La dictature s’approprie alors les travaux du sociologue brésilien Gilberto Freyre, qui voyait dans l’héritage portugais et le métissage le creuset constitutif de la nation brésilienne. Cette rhétorique infusera durablement dans la société nationale la croyance en une « exceptionnalité » de la colonisation portugaise, basée sur les échanges et le multiculturalisme. Travail forcé, soumission au régime de l’indigénat – aboli en 1962 à la suite de l’insurrection angolaise du 4 février 1961 qui marque le début de la guerre coloniale –, massacres et répression en réponse aux révoltes sociales ou indépendantistes sont pourtant des violences que partagent les colonisés des « provinces d’outre-mer » portugaises avec ceux des empires français, belge ou britannique.

Plus d’une décennie de guerre aura raison de la dictature. Le rejet de la guerre va croissant tant dans la population que dans les rangs de l’armée, mais se fonde davantage sur ses conséquences – conscription, morts de soldats, crise économique – que sur le rejet du colonialisme. Affaibli par son enlisement dans une guerre devenue impopulaire, l’Estado Novo est renversé par un coup d’État. Au soir du 25 avril 1974, les militaires qui prennent le pouvoir sont les mêmes qui ont servi pendant les guerres coloniales. Leur rôle dans l’avènement de la démocratie portugaise condamnera à l’oubli les crimes commis en Afrique. Quant aux ex-colonies, leur situation économique les force à s’entendre avec le Portugal, tandis que l’Angola et le Mozambique s’enfoncent dans de nouvelles guerres.

Dans les années 2000, alors que le Portugal traverse une grave crise économique, la forte croissance de l’Angola est l’occasion de récupérer à son compte les discours romantiques de son ex-métropole. Cette relative inversion des rapports de force – migrations de Portugais vers l’Angola et forte croissance des investissements angolais au Portugal – est vécue comme une revanche. Il faut aller à Lisbonne pour voir, peu à peu, une nouvelle mémoire s’imposer. Alors qu’en 1994 on inaugurait un « Monument aux combattants d’outre-mer » en l’honneur des soldats portugais des guerres coloniales, en 2020, c’est un monument en mémoire de la traite négrière qui est érigé à Lisbonne.

Quelques années plus tôt, le maire socialiste Fernando Medina, candidat à sa réélection, avait lancé la polémique en intégrant à son programme la construction d’un « Musée des découvertes ». « En répudiation d’une histoire anachronique qui adopte un point de vue univoque et glorifiant », une centaine d’intellectuels affirment publiquement « l’urgence de revoir les termes “découverte”/“découvertes” et autres euphémismes (“première mondialisation”, “voyage”, “diaspora”, “interculturalité”, “mer”, “lusophonie”) comme premier pas vers une discussion plus large et plurielle9. »

Peu à peu, les appels de militants et d’universitaires trouvent leur concrétisation politique. En janvier 2020, le député Joassim Catar Moreira, originaire de Guinée-Bissau, propose par exemple l’élaboration d’une liste du patrimoine que le Portugal devra restituer à ses anciennes colonies. Mais c’est tout récemment que cette préoccupation a atteint le sommet de l’État. En septembre 2022, alors en visite au Mozambique, le Premier ministre socialiste António Costa a demandé pardon pour le massacre colonial de Wiriyamu, commis en décembre 1972, lors duquel les soldats portugais assassinèrent plus de 400 civils mozambicains. À l’époque, le massacre fut révélé par le Times10 et largement relayé. Son retentissement international et l’existence de divers rapports permettent de considérer l’événement comme « la plus grave atrocité connue »11 de la décolonisation portugaise. Cette reconnaissance intervient alors que le Portugal cherche à négocier une place de choix dans les exportations de gaz mozambicain – objet de la visite diplomatique d’António Costa –, dans un contexte où la guerre en Ukraine le rend particulièrement stratégique.

1John Blacker, « The Demography of Mau Mau : Fertility and Mortality in Kenya in the 1950s : A Demographer’s Viewpoint. » African Affairs, vol. 106, n° 423, 2007.

2Rodolphe Modeste, « Réagir à une insurrection naissante : analyse croisée des méthodes de pacification britanniques en Malaisie et au Kenya », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 287, no. 3, 2022.

3Voir David M. Anderson, « Chapitre 14 - La violence par procuration : les britanniques dans la guerre Mau Mau du Kenya (1952-1960) », Amaury Lorin (dir.), Nouvelle histoire des colonisations européennes (XIXe-XXe siècles). Sociétés, cultures, politiques, Presses universitaires de France, 2013.

4Ce livre, accueilli avec un certain retentissement auprès du grand public et couronné du prix Pulitzer, n’est cependant pas exempt de critiques académiques : l’autrice aurait largement exagéré le nombre de morts de la répression, qu’elle situe entre 130 000 et 300 000, alors que les évaluations les plus rigoureuses le situe entre 30 000 et 60 000. Voir Hélène Charton, « Acteurs, victimes et témoins de la violence dans l’histoire. L’exemple mau mau (Kenya) », Cahiers d’études africaines, n° 201, 2011.

5Max Hastings, « The folly of judges, vulture lawyers and a nation addicted to masochism », Daily Mail, 16 juillet 2012.

6La Pologne, l’Italie et la Grèce ont récemment formulé des demandes d’indemnisation pour les crimes de masse commis par les soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.

7Selon un rapport remis au général Graziani, 100 000 personnes furent déportées et 85 000 seulement arrivèrent dans les camps. Voir Costantino Di Sante, « La “pacification” italienne de la Cyrénaïque (1929-1933) », Revue d’Histoire de la Shoah, vol. 189, n° 2, 2008.

8Traduction effectuée par nos soins. Eduardo Lourenço, Do colonialismo como nosso impensado, préface de Margarida Calafate Ribeiro e Roberto Vecchi, Gradiva, Lisbonne, 2014.

9Tribune publiée le 22 mai 2018 dans le journal Público par des professionnels du secteur de la culture en soutien à une lettre parue quelques jours plus tôt dans le même journal et signée par une centaine de chercheurs et militants antiracistes contestant le projet de musée.

10Adrian Hastings, « Portuguese Massacre Reported by Priests », The Times, 10 Juillet 1973.

11Bruno C. Reis et Pedro A. Oliveira, « Cutting Heads or Winning Hearts : Late Colonial Portuguese Counterinsurgency and the Wiriyamu Massacre of 1972 », Civil Wars, vol. 14, n° 1, 2012.