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Du Togo au Moyen-Orient, des réseaux de traite et des vies brisées

Enquête · Des dizaines de Togolaises qui souhaitent aller travailler à l’étranger se retrouvent exploitées dans des conditions inhumaines. Les départs se font sous le manteau, avec l’aide d’intermédiaires peu scrupuleux, dont certains ont des fonctions officielles (voir cette enquête en vidéo à la fin de cet article).

Certaines travailleuses togolaises s’envolent pour Oman, où elles espèrent mieux gagner leur vie.
© DR / Montage Afrique XXI

Apprêtée, maquillée, cheveux tressés, Christelle (nom d’emprunt) a tout l’air d’une jeune Togolaise ordinaire. Après seulement quelques minutes d’entretien, dans un parc de Lomé à l’abri des regards, elle fond en larmes : « J’ai trop mal ! » Comme de nombreux jeunes Togolaises, Christelle a toujours rêvé de partir dans un autre pays pour mieux gagner sa vie.

En 2021, sa mère lui propose de la rejoindre à Oman, où elle est domestique. Elle lui promet au moins trois fois le salaire minimum togolais (qui est de 35 000 F CFA, soit environ 53 euros), une fortune pour cette étudiante de 22 ans. La jeune femme contacte un certain Laré Damili, qui se fait passer pour un agent de voyage et qui avait assisté sa mère pour son départ. « J’avais déjà mon passeport, mais j’ai dû ajouter 300 000 F CFA pour le rémunérer », explique Christelle.

Elle embarque depuis Lomé. Avant d’entrer dans l’aéroport, Laré la confie, avec une autre jeune femme, à un homme. « J’ai constaté que ce monsieur a fait un geste… Et puis il nous a fait signe de rentrer. C’est là que j’ai compris qu’il y avait de la corruption », se souvient-elle.

À Mascate, où Christelle débarque avec d’autres Africaines, la patronne omanaise lui confisque son passeport, comme c’est souvent le cas pour les domestiques étrangères qui travaillent au Moyen-Orient1. La jeune Togolaise découvre une dure réalité : « Le travail est très difficile, tu te réveilles à 4 heures du matin et tu travailles jusqu’à 23 heures. » Même malade, elle est obligée de travailler : « La famille me disait qu’elle avait payé beaucoup d’argent pour ma venue. »

Accusée de « sorcellerie »

Ses employeurs l’accusent alors de « sorcellerie ». Selon eux, Christelle aurait envoyé leurs photos via une messagerie privée à son père pour « les tuer mystiquement ». Au tribunal omanais, elle est condamnée à de la prison ferme. Après huit mois en détention, Christelle est libérée et rapatriée grâce à l’association togolaise le Mouvement Martin Luther King (MMLK) et au soutien du ministère togolais des Affaires étrangères. Elle arrive sans argent, sans valises : « J’étais comme folle ! » La justice omanaise n’a pas répondu à nos sollicitations.

Son histoire n’est malheureusement pas isolée. En 2023, au Togo, une vidéo est devenue virale sur les réseaux sociaux. Une femme au Liban se filme, suppliant les autorités de l’aider à rentrer. « On me maltraite et quand je veux partir on me dit que je ne peux pas partir, que je dois encore aller travailler dans une autre famille ! On me tabasse, on me traîne dans les escaliers sur quatre étages ! » Une situation de traite des êtres humains assez courante, comme Afrique XXI avait pu déjà le raconter pour des Africaines au Liban, ou encore des Burundaises en Arabie saoudite.

« Aujourd’hui, cette victime est rentrée », assure le pasteur Edoh Komi, fondateur du MMLK. Dès 2013-2014, le pasteur comprend l’urgence d’assister ces travailleuses retenues prisonnières. « Ces témoignages sont nombreux. Cela s’apparente à de la vente, à de l’esclavage ! Une compatriote au Koweït a été tabassée et laissée presque “demi-morte” » [sic], se rappelle-t-il, sans dissimuler sa colère.

« Il a vendu beaucoup de gens comme des animaux »

Françoise (nom d’emprunt) est revenue d’Égypte. Elle décrit les mêmes conditions de travail. Elle se dit aussi trompée : « C’est une fois en Égypte que j’ai appris que c’était ma famille d’accueil qui s’était occupée de tous mes papiers de voyage ! Celui qui m’a fait partir ne m’avait rien dit. Il fallait donc travailler pour rembourser ! »

Marie, la mère de Christelle, est aussi revenue d’Oman. Elle aussi est passée par le fameux Laré Damili, mais n’aurait jamais imaginé que sa fille se retrouverait en prison : « Il nous a vendues… Il a vendu beaucoup de gens comme des animaux », dénonce-t-elle aujourd’hui.

Contacté par téléphone, Laré Damili se dit « juriste ». Il explique avoir assisté plusieurs femmes, mais aussi des hommes, dans des voyages pour Oman, Dubaï, et aussi vers l’Europe. Aujourd’hui, il affirme ne plus être dans cette activité et maintient que ses agences sont fermées. Il précise qu’il ne « percevait rien » sur le salaire des domestiques contrairement à « d’autres agences ». Et, pour lui, « la proportion des clientes qui se plaignent est très insignifiante, peut-être environ 2 sur 10. »

L’homme ajoute qu’il met en relation des Togolaises avec des « employeurs » et qu’il prend 200 000 F CFA par personne pour ses « frais de cabinet ». Il précise que ceux-ci sont négociables en fonction du client. « C’est avec ça que je paye aussi l’immigration à l’aéroport. » Une pratique qui s’apparente pourtant à de la corruption.

« Tu connais la raison pour laquelle tu vas là-bas »

Le billet d’avion, l’assurance et le visa sont à la charge de la famille d’accueil : environ 2 millions de F CFA. En contrepartie, la domestique travaille « pendant deux ans contre un salaire de 160 000 F CFA par mois pour le cas d’Oman », poursuit Laré Damili. Et la confiscation des passeports ? Selon lui, cette pratique est justifiée parce que certaines domestiques auraient « commencé par déconner » [sic] en fuyant leur employeur.

Selon lui, Christelle aurait eu des relations intimes avec le mari de sa patronne et elle aurait été suspectée de vol. « C’est pour ça qu’elle a été emprisonnée », lance-t-il. Laré Damili affirme que son travail s’arrêtait à l’obtention du visa et à l’envoi de la personne dans le pays souhaité. Si l’expérience tourne mal, ce n’est plus de son ressort : « Tu connais la raison pour laquelle tu vas là-bas. Tu connais les conditions. » Il ajoute que les Africaines ne souffrent pas qu’au Moyen-Orient, mais « même en Europe ».

En 2014, MMLK démasque plusieurs acteurs de ce trafic. Une liste avec plus d’une dizaine de noms est transférée aux autorités. Ce travail a permis de mieux comprendre l’organisation du réseau. Le premier contact se fait souvent par le biais d’une connaissance, parfois elle-même domestique par le passé. Entre alors en scène un intermédiaire, tel que Laré Damili. Cet « agent de voyage » aide la postulante pour les papiers, lui attribue une famille d’accueil (souvent via une agence de domestiques basée dans le pays hôte) et la fait voyager. Il prend une commission sur la prestation, voire sur le salaire, et devient le référent de la domestique auprès des familles d’accueil. L’employeur choisit la domestique sur photos, puis paie d’avance des frais, dont le billet d’avion que la domestique devra rembourser.

Il arrive que des femmes en partance soient stoppées par des agents de la police judiciaire à l’aéroport de Lomé. Les candidates sont alors redirigées vers d’autres pays, comme le Ghana voisin.

Un intermédiaire lié au ministère des Affaires étrangères

Malgré le travail de MMLK, les réseaux continuent de prospérer. En 2015, les autorités togolaises ont publié un communiqué demandant à ce qu’un contrat soit signé avant tout voyage de Togolaise pour travailler au Liban et que le départ soit validé par le ministère des Affaires étrangères. Les intermédiaires qui s’y soustraient peuvent tomber sous le coup de la loi sur la traite, avec une peine pouvant aller jusqu’à trente ans de prison.

Selon le Code pénal togolais, la traite est « le fait de recruter, de transporter, de transférer, d’héberger ou d’accueillir des personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitations. »

Les ministères de la Sécurité et des Affaires étrangères ont été contactés mais n’ont pas répondu à nos questions.

Nous avons également identifié une personnalité publique impliquée dans ces réseaux : John Yaovi Djrovi, résidant à Beyrouth et président du Haut Conseil des Togolais de l’extérieur (HCTE) au Liban. Sans être un agent public, il est le point focal du ministère togolais des Affaires étrangères dans ce pays, où son rôle consiste notamment à faciliter l’intégration des Togolaises.

« Tu dois payer 120 000 F CFA au service de l’immigration »

En 2024, nous avions contacté John Djrovi sous pseudonyme sur une messagerie privée. La journaliste s’est faite passer pour une candidate au départ (la conversation s’est tenue en ewe) :

La journaliste : Je vous appelle depuis Lomé. J’ai eu votre numéro par une famille libanaise à Lomé. J’ai décidé de venir travailler au Liban. Mes anciens employeurs m’ont conseillé de passer par vous en tant que Président du HTCE au Liban...
John Yaovi Djrovi : Tu veux venir travailler au Liban ?
La journaliste : J’ai été femme de ménage chez mes anciens employeurs. Si je trouve un emploi similaire que je peux occuper pendant au moins cinq ans, ça m’arrangerait.
John Yaovi Djrovi : Quel âge as-tu ?
La journaliste : J’ai 30 ans.
John Yaovi Djrovi : Tu as un passeport ?
La journaliste : Non.
John Yaovi Djrovi : C’est avec le passeport que tu peux voyager. Fais-toi établir le passeport et tu m’envoies une photo complète de toi habillée en pantalon et en chemise avec une copie du passeport.
La journaliste : Pouvez-vous me donner des précisions sur les frais du voyage et sur la grille salariale ?
John Yaovi Djrovi : Normalement, si tu n’as jamais travaillé au Liban le salaire est fixé à 200 dollars (120 000 F CFA). Tu seras logée et nourrie gratuitement par la famille d’accueil. Mais comme tu as déjà travaillé chez une famille libanaise, donc tu as de l’expérience et tu peux être payée 250 dollars par mois (soit 140 000 F CFA).
La journaliste : Je reviens encore sur les frais de voyage. Je dois prévoir combien ?
John Yaovi Djrovi : Si tu as la chance d’avoir le visa, tu dois payer 120 000 F CFA au service de l’immigration à l’aéroport de Lomé. Au cas où tu ne disposes pas de cette somme, je peux te le prêter et tu me le rembourseras plus tard.
La journaliste : Et le billet d’avion ?
John Yaovi Djrovi : Je vais également m’occuper du billet et tu me rembourseras les frais avec deux mois de salaire. En plus du passeport, tu dois faire des analyses médicales. Je t’enverrai la liste des analyses une fois le passeport obtenu. N’aie aucune crainte concernant le côté finance, je m’occuperai de tout. Fais le passeport, c’est l’essentiel.

La journaliste envoie quelques photos à John Djrovi. Ce dernier lui envoie aussi le contact d’une certaine « Madame Sogbo », pour l’aider à établir son passeport. La délivrance des pièces d’identité revient officiellement à la Direction générale de la documentation nationale (DGDN). Mme Sogbo n’en fait pas partie. Elle est basée en face de la DGDN, dans un cybercafé. Au Togo, il est courant que les personnes se tournent vers des cybercafés pour se faire aider dans leurs démarches en ligne.

Nous l’avons jointe. Notre interlocutrice affirme qu’elle se mettra en contact avec un agent de la DGDN et explique : « Je ne sais pas combien celui qui le fera te demandera. Quand tu viendras, nous allons t’aider. » À l’énoncé du nom de John Djrovi, Mme Sogbo affirme ne pas avoir « compris le message », avant de couper court aux discussions. De nouveau contacté sans couverture, John Yaovi Djrovi affirme n’avoir jamais été impliqué « dans un quelconque réseau d’envoi de jeunes femmes togolaises vers le Liban ou les pays du Golfe à des fins douteuses ». Il réfute également toute participation à des démarches liées à l’obtention de documents de voyage...

La justice, elle, semble convaincue du contraire. De retour à Lomé, il a finalement été arrêté et placé en détention préventive fin avril. Une Togolaise au Liban a porté plainte contre lui et des enquêtes sont en cours. Selon nos informations, il tentait de faire partir des Togolaises au Pays du cèdre, alors que la guerre menée par Israël avait déjà éclaté.

« Mon patron a voulu me forcer à coucher avec lui »

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1Voir notamment «  En Arabie saoudite, l’enfer des domestiques  », Amnesty International, 5 mai 2021.

2Voir notamment «  En Arabie saoudite, l’enfer des domestiques  », Amnesty International, 5 mai 2021.