Togo, Ghana, Burkina Faso... La Chine au coeur d’un trafic de peaux d’âne

Enquête · Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d’un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l’ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.

Un âne dans la brousse Pama, à Kompienga, Burkina Faso, 2011.
© Breezy Baldwin / Flickr

L’absence des ânes se lit désormais dans les gestes quotidiens et dans les corps soumis à l’effort. Dans le froid d’un petit matin de décembre, des enfants s’agrippent à une charrette branlante chargée de briques en terre crue. Deux d’entre eux tirent de toutes leurs forces, les pieds glissant dans le sable. Derrière, d’autres poussent, haletants. La charrette avance par à-coups, dans un grincement de bois et de fer.

À Tougbila, petit village togolais frontalier du Ghana situé au bord de la Volta Blanche, dans la commune de Tône 3, cette période de l’année est, comme ailleurs dans la région des Savanes, traditionnellement celle des chantiers de bâtiment. Les grandes pluies ont emporté des cases, fragilisé des murs. Il faut rebâtir avant que la poussière ne s’installe pour de longs mois.

Suuk, la cinquantaine, a décidé de relever son vestibule écroulé pendant l’hivernage. Comme beaucoup ici, il a façonné lui-même ses briques au bord du marigot, là où l’eau reste accessible. D’ordinaire, un âne aurait suffi : il aurait tiré la charrette, multiplié les allers-retours entre le marigot et la concession, porté l’eau et la terre. Mais l’âne de Suuk a disparu il y a un peu plus d’un mois, volé comme tant d’autres dans le village. Ces dernières années, le vol d’ânes est devenu récurrent dans de nombreuses localités de la région, a-t-on appris auprès de sources sécuritaires. Des présumés auteurs de ces vols ont même été interpellés.

L’âne, pilier de l’économie rurale

Autrefois, en saison sèche, l’âne ne faisait l’objet d’aucune surveillance particulière. Après les récoltes, on le laissait paître librement dans le village et ses environs, parfois durant des semaines, voire des mois, sans que le propriétaire ne s’en inquiète. Nul ne cherchait à voler cet animal humble et rustique.

Mais l’irruption du commerce des peaux a brutalement rompu cet équilibre. Désormais, la moindre négligence peut coûter au paysan le vol de tout son troupeau. Jadis simple animal de trait, l’âne est devenu une ressource rare, happée par des circuits commerciaux lointains dont la progression silencieuse bouleverse en profondeur la vie quotidienne des campagnes.

Dans les économies rurales des Savanes, l’âne constitue un outil de travail central : moyen de transport, facteur de productivité et source de revenus. Il permet aux agriculteurs d’acheminer leurs récoltes du champ au village, mais aussi d’assurer, contre rémunération, le transport pour d’autres ménages. Selon Agronomes et vétérinaires sans frontières (AVSF), un âne attelé à une charrette peut multiplier par trois à cinq les volumes transportés par rapport au portage humain, ce qui réduit considérablement la pénibilité du travail.

Dans plusieurs localités du Burkina Faso, l’âne remplace même les bœufs dans le labour attelé pour les familles à faibles revenus. « On peut labourer avec un seul âne attelé. Il suffit d’utiliser une charrue plus légère. Certes, le travail est plus lent qu’avec une paire de bœufs, mais cela reste nettement préférable au labour à la daba », explique Diyori Lampouguini, cultivateur à Zambendé.

L’auxiliaire des femmes

Le rôle de l’âne est encore plus déterminant pour les femmes. Dans les activités de transformation agroalimentaire, il assure le transport de l’eau, du bois de chauffe, et l’acheminement des produits vers les marchés. Dans la région des Savanes, au Togo, des projets menés par AVSF ont permis, en 2018, d’équiper environ soixante coopératives agricoles en charrettes asines afin de promouvoir l’agroécologie1. Au Burkina Faso, une étude de la fondation Brooke (Action for Working Horses and Donkeys)2souligne que l’âne contribue directement aux revenus de nombreux ménages ruraux par les services de transport.

Pourtant, du nord du Togo aux campagnes ghanéennes et burkinabè, la diminution du cheptel asin est désormais largement constatée. Longtemps perçu comme un simple outil de travail, l’animal s’est progressivement retrouvé au cœur de circuits commerciaux mondialisés transformant sa valeur d’usage en matière première.

Dans la partie septentrionale du Togo, la viande d’âne est consommée par certaines communautés, notamment sous forme de soupe d’os à laquelle sont prêtées des vertus thérapeutiques. Cette consommation reste toutefois limitée : les musulmans s’en abstiennent, tout comme des peuples qui considèrent l’âne comme un animal totémique. Au Ghana et au Burkina Faso, ces interdits expliquent la rareté des boucheries spécialisées. Outre le faible nombre de consommateurs, l’âne demeure sacré dans de nombreuses communautés : son abattage ne s’improvise pas et obéit à des rites précis.

L’ejiao, moteur d’un commerce opaque

L’arrivée d’acheteurs chinois a profondément modifié la dynamique de l’abattage. Leur intérêt ne se porte pas sur la chair, mais sur la peau, utilisée pour produire l’ejiao. Cette gélatine, obtenue par cuisson prolongée de la peau d’âne, est utilisée depuis plus de deux millénaires en médecine traditionnelle chinoise. Elle est réputée pour ses usages thérapeutiques et cosmétiques, notamment contre l’anémie, les vertiges, certains troubles de la reproduction et les saignements.

Selon Inades-Formation, un réseau panafricain d’ONG, le marché mondial de l’ejiao exploite environ 4,8 millions de peaux d’âne par an, soit près de 10 % de l’effectif mondial, qui a baissé de 37 % en cinq ans. La montée en puissance de cette demande a provoqué un effondrement du cheptel en Chine : de 11 millions d’ânes en 1992, la population est tombée à 2,6 millions en 2020. Une tentative d’élevage intensif dans ce pays a échoué. La Chine s’est alors tournée vers l’Afrique pour s’approvisionner3.

Togo, Burkina Faso et Ghana : pays de transit

Le Togo, le Burkina Faso et le Ghana jouent depuis plusieurs années un rôle central dans ce commerce régional, à la fois comme zones d’approvisionnement et pays de transit. Une grande partie des ânes abattus sur le territoire togolais provient du Sahel, notamment du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Dans ces pays, où les populations musulmanes sont majoritaires dans certaines régions, la viande d’âne n’est pas consommée, ce qui facilite l’achat des animaux à bas prix.

Les ânes sont convoyés vers le Togo à pied, parfois sur plusieurs centaines de kilomètres, par des pistes rurales permettant d’éviter les postes de contrôle. Depuis le Nord, notamment à Dapaong, ils sont ensuite transportés par véhicule vers les principaux points de vente, dont Lomé. « La majorité des ânes tués à Lomé vient du Niger ou du Mali. Ils passent d’abord par Dapaong avant d’être acheminés vers le sud », confie un acteur de la filière rencontré à Adétikopé, dans la périphérie nord de la capitale.

Au cœur du système opèrent des intermédiaires, chargés de faire le lien entre acheteurs chinois, bouchers et transporteurs. « C’est en 2023 que j’ai intégré ce réseau. J’achetais des dindons au Ghana pour des expatriés basés à Dapaong. Un jour, à Nagani, j’ai croisé un Chinois qui m’a proposé de devenir son intermédiaire. Pour commencer, il m’a remis 3 millions de francs CFA [4 573 euros] », raconte Joseph T.. « Après l’abattage, nous récupérons les peaux une fois qu’elles sont bien séchées. On les empile, on les convoie vers Lomé par minibus, puis elles partent en Chine via le port », explique Guy Kolani, qui dit avoir travaillé avec des bouchers à Fada N’Gourma et à Koupéla.

Des textes existent, le trafic s’adapte

Sur le papier, le commerce transfrontalier des ânes et des produits qui en sont dérivés est désormais strictement interdit. Depuis 2016, le Burkina Faso a banni l’exportation. Le Ghana s’appuie sur des directives vétérinaires limitant l’abattage et la sortie des peaux. Le Togo, quant à lui, a durci son arsenal juridique avec l’arrêté interministériel du 10 juin 2025, dont l’article 7 stipule que « l’exportation et le transit des ânes ainsi que des produits issus de leur abattage sont strictement interdits sur toute l’étendue du territoire national, à l’exception des ânes exportés à des fins d’élevage dûment justifiées ».

Mais les contrôles sont fréquemment contournés. « Sur la route, il y a des check-points, mais il suffit de glisser quelque chose », reconnaît un intermédiaire. À Lomé, un agrément délivré par la direction de l’élevage est requis, mais les saisies restent courantes. « En 2023, on m’a saisi 123 peaux et infligé une amende de 350 000 francs CFA. J’ai réuni l’argent, mais la marchandise ne m’a jamais été restituée », confie-t-il sous le couvert de l’anonymat.

Malgré ces risques, les marges expliquent la persistance du trafic. En 2022, une peau d’âne pouvait se négocier jusqu’à 100 000 francs CFA, alors qu’un âne s’achetait entre 10 000 et 15 000 francs au Mali et au Niger, 25 000 à 30 000 francs au Burkina Faso, et autour de 40 000 francs au Togo.

Matière première stratégique

Depuis l’adoption de l’arrêté togolais, une partie des trafiquants a déplacé ses routes vers le Ghana. « Pour passer la frontière, on s’arrange avec les douaniers et les agents des eaux et forêts. Des documents sont établis pour faire croire que les produits ont été achetés sur le territoire ghanéen », explique un intermédiaire. Les méthodes évoluent : certaines peaux traversent désormais la frontière à bicyclette, empilées par dizaines, en empruntant des pistes discrètes.

De Tougbila aux ports du golfe de Guinée, le sort des ânes révèle les fractures d’une mondialisation qui transforme un animal de subsistance en matière première stratégique. En février 2024, l’Union européenne a adopté des textes interdisant le commerce des ânes et des produits qui en sont dérivés, créant, en théorie, une dynamique internationale de protection. Mais cette avancée juridique n’a pas suffi à enrayer les flux et les peaux continuent de circuler hors des radars officiels.

Ces limites avaient été anticipées par Jennifer Croes, scientifique écologiste et conseillère stratégique du groupe de travail d’Interpol sur les crimes contre la faune sauvage. « La question qui se pose maintenant est de savoir comment cette interdiction sera mise en œuvre », déclarait-elle au journal kényan National en mars 2024. Elle alertait déjà sur l’enjeu central de la mise en œuvre et appelait les secteurs maritime et aérien à adopter des politiques de non-transport de peaux d’âne. Un an plus tard, ses inquiétudes résonnent avec force.

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1Voir le Guide méthodologique pour l’équipement de petits groupes de producteurs en charrettes asines au Togo, ici.

2Voir ici une publication du 8 mars 2021 en anglais.

3Inades-Formation est engagé actuellement dans plusieurs projets de préservation des ânes au Tchad et en Côte d’Ivoire. Voir ici.

4Voir le Guide méthodologique pour l’équipement de petits groupes de producteurs en charrettes asines au Togo, ici.

5Voir ici une publication du 8 mars 2021 en anglais.

6Inades-Formation est engagé actuellement dans plusieurs projets de préservation des ânes au Tchad et en Côte d’Ivoire. Voir ici.