Aux Comores, ces gays que l’on ne veut pas voir

Depuis la mi-mai, un homosexuel dont les ébats ont fuité sur les réseaux sociaux est incarcéré pour « actes sexuels contre nature et contraires aux bonnes mœurs ». Une première dans ce pays qui a fait grand bruit et levé le voile sur un vieux tabou. Pourtant, cette orientation sexuelle, plus ou moins tolérée à condition de la cacher, est loin d’être nouvelle dans l’archipel.

Célébration d’un « grand mariage » à Moroni, en 2005.
© Rémi Carayol

« Un homme avec de telles pratiques mérite d’être envoyé dans le quartier dans lequel se trouvent les pires criminels de cette prison. » L’homme qui parle est un gardien de la prison centrale de Moroni, dont les propos ont été rapportés par un détenu. L’homme dont il parle est T.A. : il a défrayé la chronique en mai, et est inculpé pour « actes sexuels contre nature et contraires aux bonnes mœurs ». Le 24 mai 2022, il a été placé en détention provisoire dans la maison d’arrêt de Moroni, capitale fédérale de l’Union des Comores, pays dont l’islam sunnite chaféite est inscrit dans la Constitution.

L’affaire commence avec la fuite sur les réseaux sociaux d’une sextape de deux hommes s’adonnant à des actes sexuels. La vidéo, abondamment relayée, ne montre que la partie inférieure des corps. Elle a tellement choqué l’opinion publique que des internautes se sont mis en tête de retrouver les deux hommes. Sur les réseaux sociaux, un lynchage en règle se met en place, des propos d’une extrême violence y sont tenus, certains appelant à faire de ce cas médiatique « un exemple ». « Nous ne voulons pas des libertés et des droits à la débauche, à la dépravation et à l’acculturation », pouvait-on notamment lire sur le réseau social Facebook.

Finalement, l’un des protagonistes est identifié. Sa photo est publiée. Sa vie privée est dévoilée. C’est un homme apeuré qui, sentant l’étau se resserrer, se rend à l’aéroport international Prince Said Ibrahim avec un masque, des lunettes fumées et une casquette. Mais ces artifices sont vains : dans la salle d’attente, il se fait arrêter par les forces de l’ordre et devient le premier Comorien emprisonné en raison de son orientation sexuelle.

Le procureur de la République, Ali Mohamed Djounaid, se veut intransigeant contre de « telles pratiques contraires à l’islam ». « Chacun est libre mais il ne faut jamais oublier que les Comores sont un pays musulman. L’homosexualité n’est et ne sera pas tolérée », assure-t-il à Afrique XXI. Est-ce le début de la répression de cette orientation sexuelle dans l’Union des Comores ? Interrogé sur cette éventuelle nouvelle politique, le porte-parole du gouvernement, Houmed Msaidie, a préféré botter en touche, disant attendre le verdict du procès avant de se prononcer.

Une condamnation unanime

Signe d’un certain durcissement, la demande de liberté provisoire de T.A. a été rejetée le 9 juin selon son avocat, Me Tadjidine Mohamed, qui a refusé de commenter plus avant ce dossier. Le délai légal de la détention préventive est de quatre mois, renouvelable une fois. T.A. encourt jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 600 euros d’amende selon l’article 300 du code pénal, qui stipule que « tout acte de caractère sexuel contraire aux mœurs ou contre nature sera puni de six mois à deux ans [NDLR : d’emprisonnement] et d’une amende de 100 000 à 300 000 franc comoriens ». Il est également inculpé pour la diffusion d’images pornographiques et pourrait écoper d’entre deux et sept ans d’emprisonnement s’il était reconnu coupable.

La condamnation, dans ce pays d’ordinaire très polarisé, est quasi unanime. Son placement en détention a été salué par une partie de l’opinion publique. « Le libérer maintenant aurait été extrêmement mal perçu », observe un auxiliaire de justice. De fait, seules quelques voix discordantes se sont difficilement faites entendre. « Cette indignation collective s’explique par le fait qu’il s’agit d’une société à dominante traditionaliste et conservatrice confrontée à une vidéo entre deux personnes du même sexe se livrant à un acte sexuel diffusé à la vue de tous », croit savoir Abdoul-Malik Ahmad, chercheur postdoctoral en sociologie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France.

À peu près au même moment, la vidéo d’une femme se masturbant face caméra en présence de son enfant a fuité. Mais elle n’a suscité que quelques réactions indignées. Des vidéos d’ébats de femmes lesbiennes surgissent de temps à autre, comme celle qui a fuité en février 2022 : les visages des deux femmes étaient bien visibles, et leur village connu ; pourtant, le procureur n’a pas jugé utile d’engager des poursuites à leur encontre. « L’hétéronormativité a toujours eu tendance à tolérer l’homosexualité féminine pour diverses raisons liées à la remise en cause ou pas des normes viriles. La société patriarcale comorienne s’en est moins indignée, alors qu’exposer sa sexualité face à un enfant est répréhensible, autant moralement que juridiquement », analyse le sociologue.

Une initiation aux pratiques sexuelles

L’homosexualité est un sujet tabou aux Comores. Cette affaire l’a en partie levé. Beaucoup s’offusquent « d’une occidentalisation des mœurs, de pratiques venues d’ailleurs », à l’instar de cet ancien journaliste qui travaille désormais pour une organisation internationale et qui a requis l’anonymat. Sur Facebook, il indique fièrement être « un blédard, un inculte, un conservateur, un coincé, un antiprogressiste ». Il poursuit : « Celui qui trouve que ce sont des adultes qui s’aiment, patiente pour se montrer compréhensif lorsque sa fille ou son fils empruntera ce chemin. »

Une occidentalisation des mœurs, vraiment ? « L’homosexualité n’est pas par essence occidentale bien qu’elle y soit davantage assumée par les homosexuels eux-mêmes. D’ailleurs, les pays du Nord sont aussi traversés par des contestations homophobes. Elles y sont cependant davantage contrôlées par tout un arsenal juridique qui est par ailleurs très perfectible », constate Abdoul-Malik Ahmad. Ainsi, l’on apprend dans un article du linguiste Mohamed Ahmed-Chamanga, publié en 2010, qu’un administrateur colonial au début du siècle dernier, répondant au nom de Charles Poirier, dénonçait les confréries religieuses sous prétexte que, lors de certaines de leurs réunions, des pratiques immorales, d’accouplements d’hommes entre eux y avaient cours1.

Mohamed Ahmed-Chamanga rappelle également que jusque dans les années 1950, la pédérastie était un moyen d’initiation à la pratique sexuelle des hommes, notamment à Anjouan, une des quatre îles de l’archipel des Comores, dans un contexte où les femmes n’étaient pas visibles dans les lieux publics. Cette pratique a pris fin avec l’ouverture des écoles laïques et mixtes. « Les hommes non mariés et les adolescents n’avaient guère d’autres moyens d’assouvir leurs désirs sexuels ou d’acquérir leurs premières expériences sexuelles que d’adopter les usages du peuple de Lūṭ, pourtant si sévèrement réprouvés par le Livre », souligne le linguiste. Cependant, il fait observer que les citadins étaient plus concernés par ces mœurs que les ruraux : « La pratique était surtout répandue dans les villes, où une couche importante de la population revendiquait (et revendique) une origine arabe, et où on s’efforçait de se conformer à un mode de vie “arabe”. Par contre, dans les villages de la brousse où la population était censée d’origine plutôt “africaine”, la pédérastie n’était guère pratiquée. »

Encore aujourd’hui, dans les grandes villes comoriennes, certains hommes connus pour leur homosexualité ne s’en cachent pas. Ils participent notamment aux festivités coutumières réservées aux femmes.

L’hypocrisie d’une société « jalouse de sa bonne morale »

Dans un article publié en 2008, l’artiste Soeuf Elbadawi dénonçait « l’hypocrisie dans cette société si jalouse de sa bonne morale […] où l’apparence et les regards policés ont valeur de dignité ». Celui qui, dans ses écrits et ses chansons, n’a de cesse de questionner la société comorienne, ajoutait : « En fait, lorsqu’on parle d’homosexualité, les Comoriens feignent toujours la surprise, avec un grand sourire. Non pas parce que la pratique les dérange mais plutôt parce que l’imaginaire en matière de sexualité traduit leur volonté de camoufler tout ce qui échappe à une relation classique du type “homme” et “femme”. Il s’agit là bien sûr du code de la bienséance en vigueur et non de refoulement sexuel au sens strict, bien que le machisme ambiant serve parfois à stigmatiser l’homosexualité trop affichée chez certains, surtout du côté des hommes. Car les femmes, on n’en parle presque jamais2 ».

Dans certaines familles, ces mœurs sont toutefois acceptées. Ahmed (prénom d’emprunt) vient de la capitale. Il a deux frères ouvertement gays. « Ils sont acceptés par la famille et la communauté, ils ne sont pas discriminés », indique-t-il. Il affirme que ses frères n’ont jamais été violentés à cause de leur orientation sexuelle. Il reconnaît par contre « qu’ils ont dû se marier [NDLA : avec une femme] pour répondre à la norme sociale. Pour avoir une existence, une reconnaissance dans notre pays, il faut passer par là, être comme les autres. Leurs épouses sont au courant et il me semble que cela ne leur pose aucun problème ». Dans son article de 2008, Soeuf Elbadawi citait un homosexuel : « Les gens ont le souci de la respectabilité par ici. Ce qui fait que l’homosexualité se vit dans le mensonge ». Il expliquait ainsi que « beaucoup sont “bi” pour sauver les apparences ».

L’homme emprisonné pour actes « contre nature » est lui aussi marié, et père d’une petite fille. A-t-il pris une femme à son corps défendant pour répondre à la norme établie ? Lui seul peut répondre à cette question3. En tout cas, aux Comores, les hommes revendiquant ouvertement leur homosexualité - sans épouse à leurs côtés pour donner le change - font l’objet de railleries et sont considérés au mieux comme des bêtes de foire, au pire comme des attardés mentaux. Ce d’autant que la population confond volontiers homosexualité et pédocriminalité. Quand l’identité de T.A. a été rendue publique, un média s’est empressé de publier sa photo sur Facebook, soulagé « que [les enfants comoriens] soient désormais en sécurité ».

Biheri Said Soilihi, militante féministe de Bora, une association afroféministe qui lutte pour la défense des droits des Comoriennes, pense qu’il est temps « de sensibiliser les plus jeunes afin de déconstruire les préjugés ». Elle rappelle que l’homosexualité n’est « ni un choix, ni de la pédophilie ». Pour elle, les Comoriens ne sont pas plus fermés que d’autres peuples mais « ils manquent essentiellement d’informations et de représentations positives des personnes LGBT ».

1Mohamed Ahmed-Chamanga, « Quelques notes sur les pratiques sexuelles dans la société comorienne », Études océan Indien, 45 | 2010, 117-131.

2Soeuf Elbadawi, « Gay attitude. Cette sexualité dont personne ne parle », Kashkazi n°69, février 2008.

3Afrique XXI n’a pas été en mesure de s’entretenir avec lui.