Football

Cameroun. Avant la CAN, les stades font le plein de critiques

La 33e édition de la Coupe d’Afrique des Nations, qui doit se dérouler début 2022, est un événement à haut risque pour les instances du football africain. Empêtrée dans des scandales financiers, la Confédération africaine de football a misé sur le Cameroun pour redorer son blason, et le pays hôte compte lui aussi sur ce tournoi pour améliorer son image. Mais c’était compter sans les polémiques sur le coût exorbitant des stades et sur les retards des travaux.

Le stade « Paul Biya », considéré comme la vitrine de la future CAN, en chantier en octobre 2018.
Nana Padrino / Wikimedia Commons

Le Cameroun, cinq fois vainqueur de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), accueillera début 2022, pour la deuxième fois de son histoire, la plus grande compétition sportive du continent africain : la CAN TotalEnergies1. Le pays devait héberger la compétition en 2019 mais la Confédération africaine de football (CAF) avait mis en avant les retards dans la construction des infrastructures pour lui retirer l’événement et finalement faire de l’Égypte le pays hôte. Pour conjurer cet affront, dans un pays où le football est roi, l’État camerounais a cette fois vu les choses en grand : six stades de 20 000 à 60 000 places doivent être construits ou rénovés, ainsi que de nombreuses installations hôtelières.

L’événement doit faire oublier le conflit dans les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest, la violence dans l’extrême-nord ou encore les turpitudes du gouvernement dans la gestion du fonds de lutte contre le Covid-192. Habituellement avare en discours, le président Paul Biya avait planté le décor le 10 février 2021 lors de la célébration de la fête de la jeunesse : « En dépit d’une conjoncture économique difficile, notre pays s’est bien préparé pour ces deux événements [NDLR : la CAN et le Championnat d’Afrique des nations de football (CHAN)3]. En effet, nous nous sommes dotés d’infrastructures ultramodernes, dont quelques-unes ont été mises en service pour la première fois à l’occasion du CHAN qui vient de s’achever. Sachons les préserver. »

Le stade « Paul Biya » d’Olembé – baptisé donc du nom… du président actuel –, situé en périphérie de Yaoundé, doit être, avec ses 60 000 places, la vitrine de l’événement. Il est partie prenante d’un vaste complexe comprenant un hôtel cinq étoiles, un centre commercial, un cinéma, un gymnase, des courts de tennis et des terrains de basket ou de volley. Ce projet estimé à 163 milliards de FCFA (environ 250 millions d’euros), dont 114 milliards pour le seul stade, fait l’objet de nombreuses critiques. Son budget prévisionnel équivaut à plus de trois-quarts du budget du ministère de la Santé publique pour l’année 2020, qui était de 213 milliards de FCFA.

Des stades très coûteux

Dans une étude publiée en 2018, l’économiste gabonais Mays Mouissi a comparé les coûts de construction de différentes enceintes érigées sur le continent et dont la capacité d’accueil est plus ou moins équivalente. Selon ses calculs, celui d’Olembé est, de très loin, le plus onéreux : à Bamako, au Mali, un stade du même acabit a coûté 18 milliards de FCFA, ceux de Radès (Tunisie) et d’Ebimpe (Côte d’Ivoire), respectivement 49 et 50 milliards de FCFA... Le Cameroun est décidément abonné aux projets dispendieux puisque le « Douala Japoma », également construit pour la CAN, disposant de 10 000 places de moins que celui de Yaoundé, devrait coûter une somme trois fois supérieure à ce qui était initialement prévu, pour un total de 150 milliards de FCFA (228 millions d’euros).

Dès le début des travaux du stade de Yaoundé en 2017, les conflits se sont enchaînés. Déguerpies sans ménagement, les populations riveraines du quartier se sont opposées aux pouvoirs publics lors du terrassement du site par la société française Razel-Bec. Les dédommagements des familles lésées ont tardé. Une fois les tensions avec les communautés riveraines dépassées, c’est avec l’opérateur des travaux que le ministère des Sports et de l’Éducation physique a eu maille à partir. En décembre 2019, celui-ci a rompu le contrat signé avec le groupe italien Piccini et l’a confié au groupe canadien Magil, pour cause de retards et de désaccords sur le préfinancement des travaux. Un choix qui interroge car Magil, déjà engagé dans la réhabilitation du stade de Douala - elle aussi très coûteuse - apparaît dans la liste des « Paradise Papers »4, avec une holding enregistrée aux Barbades. Son vice-président, le français Franck Mathière, a été écroué en Ukraine fin 2020, suite à une demande d’extradition émise par le Nigeria pour blanchiment d’argent. Ses avocats, l’ancien bâtonnier de Paris Pierre-Olivier Sur et Clara Gérard-Rodriguez, ont obtenu la suspension de la notice rouge d’Interpol qui le visait, ce qui lui a permis de quitter l’Ukraine et de suivre le déroulement des travaux au Cameroun depuis avril.

Censé être terminé pour juillet 2021, le stade de Yaoundé ne l’était toujours pas fin octobre. Interpellé par l’activiste Ernest Yene, le député d’opposition, candidat à la présidentielle et président du Réseau des Parlementaires pour le Sport, Cabral Libii, s’est ensuite rendu sur place avec lui et a constaté l’embourbement des travaux. Il a martelé lors d’un live sur les réseaux sociaux que « sa plus grande crainte est que la gabegie s’installe ».

Quelques jours avant cette visite, le site Investir au Cameroun révélait que la Caisse autonome d’amortissement (CAA), gestionnaire de la dette publique du Cameroun, avait contracté deux nouveaux prêts pour financer l’achèvement du complexe d’Olembé : 55,17 milliards de FCFA (84 millions d’euros) obtenus auprès de la Standard Chartered Bank (en partenariat avec la Banque publique d’investissement française, BPI France) en juin 2021, et 6,3 milliards de FCFA (9,62 millions d’euros) auprès de la CCA Bank (Crédit communautaire d’Afrique-Bank), en mars 2021. Avec ces nouveaux emprunts, le coût total du complexe s’élèverait à 187 milliards de FCFA (285 millions d’euros). Dans une lettre ouverte adressée à ces deux banques, le prêtre jésuite Ludovic Lado, une voix critique qui porte au Cameroun5, assénait « qu’en prêtant cet argent dans ces conditions, vous vous rendez complice de la gabegie financière qui va s’en suivre ».

Grands moyens et vieilles gloires

L’augmentation de la dette extérieure du Cameroun inquiète de nombreux bailleurs. Pour le Fonds monétaire international (FMI), le Cameroun court un risque élevé de surendettement. La Caisse autonome d’amortissement a elle-même reconnu que le risque de surendettement du Cameroun est passé de « modéré » à « élevé ». La Plateforme d’information et d’action sur la dette (PFIAD), coordonnée par la Centrale syndicale des services publics, s’inquiétait dans une déclaration publiée le 21 juillet 2021 « d’une véritable explosion de l’endettement ». Dans une interview au Monde, l’opposant Maurice Kamto accusait le pouvoir de dilapider les fonds « pour on ne sait quoi » et s’insurgeait que, « même avec ces 50 milliards, le stade [ne soit] pas achevé »6.

Du côté français, la contradiction est forte : d’un côté BPI France, organisme public, contribue à l’endettement pour construire les stades ; de l’autre, l’ambassadeur au Cameroun, Christophe Guilhou, rappelait en mars 2021 dans une réunion du Comité de suivi des contrats de développement et de désendettement qu’un moratoire sur le remboursement de la dette bilatérale avec la France avait été conclu pour 2020.

Pour faire taire les critiques, le gouvernement camerounais et la Fédération nationale de football (Fécafoot) ont mobilisé les grands moyens et surtout les veilles gloires. Le 16 octobre dernier, d’anciens footballeurs internationaux, notamment les stars camerounaises Samuel Eto’o (candidat déclaré à la présidence de la Fécafoot), Roger Milla et Patrick Mboma, mais aussi le Sénégalais El-Hadji Diouf, ont débuté une visite des stades et des hôtels destinés à l’accueil de la compétition. Pour eux, c’est indéniable, le Cameroun est prêt. En attendant, le coût (tenu secret) d’une telle opération de communication interroge. L’opération de séduction initiée par cette délégation revêt avant tout un enjeu politique national. Le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, en son édition du 18 octobre 2021, ne s’y trompe pas : l’aréopage venu inspecter les stades est une « équipe soudée au nom du chef de l’État pour faire rayonner l’image du Cameroun ».

« Ce que j’ai vu ici est presque délirant »

Toutes les compétitions sportives internationales reposent, pour leur attribution, sur un important et parfois coûteux lobbying, voire sur des dépenses occultes comme en témoigne l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar7. Et la CAN n’y échappe pas. Son attribution au Cameroun a été un véritable feuilleton médiatique : changements de date à cause des conditions climatiques, augmentation du nombre d’équipes en compétition, organisation de la CAN en 2021 (puis en 2022 à cause de la pandémie de Covid-19) plutôt qu’en 2019 comme prévu... Tous ces retards et les coûts afférents ont été supportés par l’État du Cameroun.

Lors de l’attribution, le président de la CAF était le Camerounais Issa Hayatou. Ce dernier a laissé derrière lui l’image d’une institution corrompue8 mais il a, comme Paul Biya, excellé dans l’art de se maintenir au pouvoir : 29 ans et sept mandats consécutifs entre 1988 et 2018.

Alors que le début de la compétition approche, son coût ne cesse de grimper – et ce n’est pas fini ! L’État du Cameroun est toujours en contentieux avec Piccini, le constructeur italien évincé, qui lui réclame la somme de 28 milliards de FCFA (42 millions d’euros) de dédommagements pour le transport de préfabriqués et de matériaux. Mais ce qui compte, ce n’est pas le développement et les retombées économiques de l’événement. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter une des légendes du football camerounais, l’ancien attaquant Patrick Mboma, qui déclarait il y a quelques semaines : « Je ne vais pas vous dire que nous avons les meilleures routes ou autoroutes du monde, mais je le répète, ce que j’ai vu ici est presque délirant, vraiment je suis très satisfait ». Pour nombre de Camerounais, la gabegie n’a rien de délirant.

1En 2016, la Confédération africaine de football (CAF) et la multinationale Total (devenue depuis TotalEnergies) ont signé un accord de sponsoring de huit ans pour les dix compétitions de football organisées au niveau continental. Entre 2008 et 2016, c’était l’opérateur français Orange qui donnait son nom à la CAN.

2En mars 2021, la chambre des comptes de la Cour suprême a publié un rapport d’audit du fonds spécial de solidarité nationale créé en 2020 pour lutter contre le Covid-19. Ce rapport, qui a fuité sur les réseaux sociaux en mai 2021, liste trente fautes de gestion dans l’usage des 180 milliards de francs CFA (275 millions d’euros) du fonds : opacité dans la passation des marchés, monopoles pour des entreprises tenues par des proches du pouvoir, dépassements des budgets alloués, détournements et surfacturations...

3Le CHAN est une compétition continentale de football qui a lieu tous les deux ans depuis 2009. Sa particularité est que seuls les joueurs évoluant dans un club de leur pays d’origine peuvent participer au championnat.

4Les « Paradise Papers » sont des révélations du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), sur la base de plus de 13,5 millions de documents confidentiels issus de cabinets d’avocats spécialisés dans la mise en place de sociétés offshore dans les paradis fiscaux.

5En octobre 2020, Ludovic Lado, qui est aussi vice-doyen de la faculté des sciences sociales à l’Université Catholique d’Afrique Centrale, a souhaité promouvoir la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest en proie à un conflit armé entre séparatistes anglophones et forces de sécurité, en initiant une marche entre Douala et Yaoundé. Dès le deuxième jour de la marche, il a été arrêté par la police.

6« Maurice Kamto : “Je ne suis pas sûr qu’attendre l’après-Biya aboutisse à un changement au Cameroun” », Cyril Bensimon et Josiane Kouagheu, 2 octobre 2021.

7Lire à ce sujet les nombreuses révélations du Sunday Times publiées depuis 2014, sur le site thetimes.co.uk

8Outre les accusations de corruption le concernant au sujet de l’attribution de la Coupe du Monde au Qatar, Issa Hayatou a aussi été condamné en 2018 à 24,5 millions d’euros d’amende pour « abus de position dominante » dans l’octroi de droits de diffusion TV des compétitions africaines.