Emmanuel Macron et le théâtre de la « société civile »

Analyse · Depuis plus de cinq ans, le président français prétend révolutionner les relations entre la France et l’Afrique, notamment en sélectionnant « sa » propre société civile et en la mettant en avant de manière symbolique. Un jeu de dupes conçu dans le but de désarmer les contestataires, mais qui ne trompe plus grand monde.

Emmanuel Macron entouré de membres de la « société civile », à Yaoundé, le 26 juillet 2022.
© Ghislain Mariette/ Présidence de la République

Pour entamer la première tournée africaine de son second mandat, en juillet 2022, Emmanuel Macron a choisi le Cameroun, avant de rejoindre le Bénin puis la Guinée-Bissau. La teneur hautement stratégique de ce déplacement sur lequel planait la rivalité avec la Russie ne fait aucun doute. Mais à Yaoundé, le président français a également pris le temps de rencontrer les membres de la société civile locale – sa « marque de fabrique » depuis plus de cinq ans.

Accueilli par l’ancien tennisman Yannick Noah dans son « club », un resort pour l’élite de Yaoundé, le président a, selon le vocable officiel, assuré « le suivi du Nouveau Sommet Afrique-France », organisé à Montpellier en octobre 2021, lors d’une rencontre d’une heure et demie avec des individus réunis sous l’étiquette de « société civile ». En coulisses, des conseillers de l’Élysée, l’ambassade de France au Cameroun mais aussi des membres de la société civile camerounaise se sont activés pour mobiliser un aréopage un tant soit peu crédible autour du président de la République et pour ensuite organiser des ateliers de réflexion. Ces intermédiaires entre la présidence et les sociétés civiles camerounaise et française étaient notamment réunis dans un « conseil de suivi des recommandations du Nouveau Sommet Afrique-France ».

Certaines voix critiques de la politique de la France en Afrique, habituellement ignorées par le pouvoir, ont été sollicitées. Mais prévenues moins de deux semaines avant le voyage, et en pleine période estivale, la plupart ont décliné l’invitation1. Une fois à Yaoundé, les personnes invitées ont travaillé par petits groupes sur des sujets prédéfinis par l’Élysée - la gouvernance locale, la participation citoyenne et les enjeux de la démocratie ; l’entrepreneuriat, l’innovation et les enjeux du développement durable ; l’histoire, la culture et les patrimoines - dans le but d’« interpeller » publiquement le président sur ces questions lors de son voyage officiel. Le tout fut filmé puis mis en clip vidéo et diffusé sur les réseaux sociaux.

L’apparence d’une rupture avec le passé

Ainsi, la spontanéité des échanges était en réalité une mise en scène : le monde d’Emmanuel Macron est un théâtre où les représentants des sociétés civiles ne sont que des faire-valoir - des acteurs qui jouent un rôle de composition au service du personnage principal qu’est le président français. C’est un exercice de souplesse redoutable : ils doivent à la fois se montrer critiques à l’égard de la politique traditionnelle de la France sur le continent africain, mais enthousiastes à l’égard de la politique africaine de Macron. Une déclinaison internationale du « en même temps ».

De nombreux observateurs ont critiqué le silence de Paris sur l’absence d’alternance démocratique au Cameroun, les violations des droits humains (notamment dans les régions anglophones) ou encore la nécessité d’une reconnaissance officielle des crimes de la France lors de la guerre de décolonisation. Mais le storytelling qui a entouré cette visite a été peu discuté. Il est pourtant révélateur d’une vision de la société et des relations internationales portée par le président français mise en œuvre en Afrique dès 2017 et visant à donner l’apparence d’une rupture avec le passé.

Dès le discours de Ouagadougou en novembre 2017, dans un (amphi)théâtre garni de 800 étudiants de l’université Joseph-Ki-Zerbo, Emmanuel Macron avait promis la fin de la politique africaine et avait appelé à un sommet Afrique-France sur la « ville africaine du XXIe siècle ». Dans ce discours qui se voulait disruptif, il donnait la part belle aux « entreprises, [à] la société civile, pour qu’il en ressorte des partenariats concrets ». On voyait émerger une volonté de dialogue avec de nouveaux acteurs, plus jeunes et plus dynamiques, plus libres et plus entreprenants que les protagonistes traditionnels de la politique africaine de la France, à savoir les chefs d’État africains et les diplomates français. Renvoyant dos à dos les dirigeants illégitimes (à l’exception d’Idriss Deby Itno) et une administration française perçue comme une composante de ce qu’il nomme « l’État profond »2, et donc comme un frein à ses ambitions, Emmanuel Macron présente alors les sociétés civiles comme des acteurs devant permettre de moderniser les relations franco-africaines et de dépasser les schémas françafricains.

Des corps intermédiaires « à la bonne place »

Cette méthode, le président français l’a également mise en pratique sur le plan national dès son arrivée au pouvoir. Il s’agit d’écouter (ou de faire semblant d’écouter) mais de ne pas entendre. Il avait d’ailleurs précisé sa pensée durant la campagne électorale de 2017 : « On a besoin de corps intermédiaires, mais à la bonne place »3. Ainsi a-t-il décidé, dans le cadre de sa politique africaine, de créer lui-même ses propres « corps intermédiaires » : Digital Africa, le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA), et depuis un an les appendices du sommet de Montpellier, notamment la Fondation de l’innovation pour la démocratie chère à Achille Mbembe. L’objectif est clair : changer le décorum à sa guise et disposer de nouveaux visages capables d’être des relais d’influence en France (auprès des diasporas) et en Afrique.

Ne donner la parole qu’à la société civile africaine et ringardiser les acteurs politiques et étatiques : l’idée peut paraître séduisante puisqu’elle permet de ne plus s’afficher avec des autocrates. Mais ses conséquences politiques peuvent être contre-productives. Premier écueil, l’opinion publique africaine exprime un fort désir de souveraineté et de dignité face à l’ancienne puissance coloniale. Le fait de mettre symboliquement de côté les chefs d’État, y compris les plus légitimes, est souvent perçu comme une nouvelle forme d’ingérence, et d’arrogance - une marque d’irrespect pour ceux qui incarnent l’autorité. Par ailleurs, cette stratégie fragilise les diplomates africains, qui se trouvent dans l’incapacité d’effectuer leur travail dès lors que le canal privilégié de dialogue politique avec la France passe par ces figures de la société civile désignées par le chef d’État français. Réunies dans différents comités de suivi du sommet de Montpellier, ces « élu.es » jouent désormais le rôle de courroie de distribution et de dialogue entre l’Élysée et l’opinion publique africaine.

Les acteurs étatiques africains ne sont pas les seuls à être marginalisés par cette politique. Les diplomates français ou les agents de la coopération internationale le sont également. Ils ont notamment dû faire face à la « concurrence » du Conseil présidentiel pour l’Afrique et de Digital Africa. À Ouagadougou, en 2017, Macron avait d’ailleurs annoncé la couleur : avec le CPA, la voix de la jeunesse africaine « [lui] sera restituée sans filtre, sans intermédiaire, sans concession ».

Le CPA, créé dès août 2017, réunit une dizaine de membres, pour la plupart issus du monde de l’entreprise. Il est doté d’un budget de fonctionnement de 100 000 euros, d’un bureau à l’Agence française de développement (AFD), d’un secrétaire général et d’un chargé de communication pour valoriser son action - celle-ci demeure toutefois largement méconnue. Dix-huit mois après sa création, il était qualifié par le journal Le Monde d’outil « controversé » destiné à « capter les attentes des nouvelles élites économiques et culturelles du continent »4. En novembre 2022, son site internet n’était plus fonctionnel, et sa dernière publication sur Twitter remontait à plus de six mois...

Quant à l’association Digital Africa, lancée en 2018 pour soutenir les start-up africaines, elle a plus souvent défrayé la chronique pour ses crises répétées de gouvernance que pour sa capacité à accompagner le développement économique des entreprises du continent. Dotée dès ses débuts d’un fonds de l’AFD de 65 millions d’euros pour accompagner des projets de start-up, l’initiative aurait été accaparée par une nouvelle directrice exécutive, Stéphan Éloïse Gras, issue de l’AFD et soutenue par l’Élysée. Empêtrée dans des problèmes de gouvernance, l’association a frôlé la dissolution. En novembre 2022, le site de Digital Africa n’indiquait aucun événement organisé sur l’année en cours. Un nouvel astre mort dans la galaxie des institutions censées faire briller la France en Afrique.

Opacité et copinage

Ces deux institutions, aussi inefficaces qu’opaques, sont symptomatiques de cette vision néolibérale et purement communicationnelle de la politique africaine d’Emmanuel Macron. La recette est toujours la même : sélection par le prince et ses conseillers des hérauts du renouvellement ; fort investissement sur la communication publique à coups de mots-valises (« start-up », « innovation », « inclusivité »…) ; puis désagrégation ou mort lente faute de résultats. La multiplication de ces institutions relève de la « bureaucratisation néolibérale » mise à nu par les travaux de Béatrice Hibou5 et de David Graeber6.

Dans ce contexte, la création d’un fonds d’innovation pour la démocratie, sous la forme d’une fondation basée en Afrique du Sud disposant de trois « hubs » sous-régionaux, n’augure rien de bon. Lancée un an après le sommet de Montpellier, cette fondation illustre la stratégie de cooptation directe du régime macroniste, via le principal financeur (l’État français) ou via des intermédiaires africains comme le philosophe Achille Mbembe. Ainsi ce dernier a recruté des intellectuels proches de lui pour diriger l’institution : Souleymane Bachir Diagne, qui la présidera, mais également Felwine Sarr, qui était présent à la cérémonie de lancement le 6 octobre 2022 à Johannesburg, et avec lequel il anime les « Ateliers de la pensée ». Tous trois sont dotés d’une belle réputation, mais ils sont désormais perçus par une partie de l’opinion publique africaine comme des représentants, voire des suppôts de la France.

Emmanuel Macron entouré de « sa » société civile lors du sommet de Montpellier en octobre 2021.
© Laurent Blevennec / Présidence de la République

Le « conseil de suivi des recommandations du Nouveau Sommet Afrique-France » est le dernier avatar de ces appendices institutionnels qui offrent des positions à des acteurs en vue. Actif au Cameroun lors de la visite d’Emmanuel Macron, ce « conseil » a été créé avec l’ambition d’être un « catalyseur de coalitions d’idées » et afin de « changer de narratif », selon son président, l’avocat d’affaires Jacques-Jonathan Nyemb. Ce dernier correspond à l’idéal-type de la diplomatie macroniste : jeune diplômé d’une école prestigieuse (la London School of Economics), doté d’un capital social et économique important et engagé dans des démarches entrepreneuriales diverses (think tank, cabinet d’avocat, fondation…)7.

Les profils stéréotypés du renouvellement

Nyemb marche dans les pas d’une autre illustre figure du « restart » macronien : Wilfrid Lauriano do Rego, qui est le coordonnateur du Conseil présidentiel pour l’Afrique depuis 2019. Diplômé d’une grande école de commerce et président du conseil de surveillance de KPMG (un géant de l’audit), il a cofondé en 2021 un think tank baptisé « A new road ». Son profil se rapproche de celui de Tidjane Thiam, dont la proximité avec l’Élysée est manifeste depuis son déplacement à Kigali en mai 2021 au sein de la délégation française. Diplômé de Polytechnique et des Mines, passé par le cabinet McKinsey après quelques années au service de l’État ivoirien, Thiam poursuit une brillante carrière jusqu’à diriger le Crédit Suisse et devenir administrateur du groupe de luxe français Kering.

Emmanuel Macron ne s’appuie pas que sur ces entrepreneurs à succès. Il compte également sur les sportifs pour renforcer l’image d’un président jeune et dynamique. Du match de basket « improvisé » au sommet de Montpellier sous le regard de Tony Parker au soutien de l’AFD au développement de la NBA en Afrique, en passant par le déjeuner en février 2018 à l’Élysée avec George Weah (le président libérien est une ancienne star du football), Kylian Mbappé et Didier Drogba, le sport est devenu un outil de soft power à peu de frais. Le président de la République a ainsi annoncé le lancement d’une plateforme (encore une !) « de transformation par le sport » en Afrique, dotée d’un budget initial de 15 millions d’euros censé financer « des projets venus du terrain »8. « Le président Macron a fait du sport l’un des principaux vecteurs de coopération avec l’Afrique », affirmait en 2019 l’ancien footballeur Jean-Marc Adjovi-Boco, un ex-membre du CPA.

L’affichage aux côtés de jeunes champions (ou de jeunes « pépites », pour reprendre le terme consacré à Montpellier) s’inscrit dans une stratégie de communication visant à s’entourer de winners9. Tout cet aréopage correspond à ce que Gautier Pirotte, professeur à l’Université de Liège, décrivait ainsi dès 2017 : « [L]a société civile [d’Emmanuel Macron], c’est une société dynamique, jeune, avec un esprit d’entreprendre, c’est la société des yuppies cool et des fondateurs de start-up, pour schématiser. Ce sont des gens qui sont non pas une contre-élite mais une élite alternative10. »

Les autodésignés acteurs de la diaspora agissent ici comme des « courtiers du développement », des passerelles commerciales entre l’Afrique et l’Europe. Pour la plupart formés dans les grandes écoles du monde occidental, ils sont encensés pour leur capacité à construire des liens avec les marchés nationaux en Afrique. Si beaucoup de dynamiques positives émergent des diasporas, ce fétichisme pose des questions fondamentales. Disposant d’un accès facile aux médias, aux financements et aux sphères politiques occidentales, des acteurs de la diaspora (de bonne foi) vampirisent la parole de la jeunesse africaine.

Une vision néolibérale de la société civile

L’écrivaine Laura Nsafou exprimait très clairement l’inconfort de cette politique dans une interview accordée au Monde :

Je crains qu’attribuer ce rôle [de pont entre la France et l’Afrique, NDLR] aux diasporas ne mène à une autre forme de paternalisme vis-à-vis des Africains. Ces derniers sont responsables d’eux-mêmes, ont leurs propres organisations qui luttent sur place et, surtout, ils connaissent mieux que quiconque leurs réalités et leurs attentes. Parler de collaborations et d’entraide, oui, mais il ne faudrait pas que la diaspora devienne l’émissaire de l’Occident. Ce serait instituer un autre rapport de force avec le continent africain11.

Voilà qui en dit beaucoup sur la vision de la société civile d’Emmanuel Macron. Notion fourre-tout, ce concept nivelle et aseptise : les corps intermédiaires, les organisations professionnelles et les associations sont tous réunis sous cette même appellation malgré leurs spécificités institutionnelles ou leurs divergences idéologiques. La société civile donne l’illusion de l’agilité et de la souplesse.

La mise en avant d’une certaine société civile aboutit aussi à l’invisibilisation d’autres acteurs importants : les syndicats, les mouvements sociaux informels, les collectifs de la paysannerie, les partis d’opposition, etc. À peu de chose près, il s’agit en miroir des mêmes acteurs que le président français a mis de côté sur la scène politique intérieure dans une logique de « désintermédiation ».

La rencontre d’Emmanuel Macron avec la société civile à Yaoundé est une illustration de cette dynamique et de la marginalisation des organisations engagées sur le terrain de la transformation sociale et politique. Pendant une heure se sont succédé des interlocuteurs civils intervenant en leur nom propre plutôt qu’en tant que porte-parole d’une organisation, mais qui, malgré tout, proposent des recommandations sur des sujets aussi divers que la coopération entre les collectives territoriales, le financement des petites entreprises ou le contrôle de la dette… Les acteurs de la société civile sélectionnés sont souvent de qualité, mais entre un artiste, une historienne et une entrepreneuse, où est la cohérence ? Où sont les organisations d’habitants des quartiers populaires de Yaoundé, les représentant·es des associations qui luttent contre la corruption du régime ou pour la défense des droits des prisonniers politiques ?

En participant au storytelling élyséen, ces « représentants de la société civile » sont happés par une logique anthropophage, un cannibalisme néolibéral. Une fois avalés par ces dispositifs piégés, où le scénario est écrit pour eux à l’avance, ils se retrouvent à la merci des critiques (notamment sur les réseaux sociaux) d’une population rejetant la politique africaine de la France et pour laquelle toute forme de dialogue est perçue comme une compromission.

Les « sociétés inciviles » criminalisées

Le dialogue entre les représentants de l’État français et les sociétés civiles en France et en Afrique est nécessaire et pourrait être fécond. Mais force est de constater que, hors des grands raouts et des visites en fanfare, la relation entre les sociétés civiles africaines (notamment les plus engagées et les plus critiques vis-à-vis de la France) et les diplomates français s’est largement détériorée ces dernières années. En misant sur des individus largement dépolitisés et sans base sociale, la diplomatie française démine le champ de la confrontation de la France avec les sociétés africaines et marginalise la société civile « de transformation sociale » - celle qui demande des comptes à ses dirigeants et à la France.

La présence d’acteurs dociles aux côtés du président de la République renvoie les activistes français ou africains trop critiques de la politique africaine de la France au statut de « sociétés inciviles ». Les premiers sont célébrés, les seconds subissent parfois des logiques de criminalisation, comme récemment documentées au Tchad (pressions sur la société civile pour accepter le coup d’État de Mahamat Idriss Déby), au Niger (annulation du visa de l’activiste Maïkoul Zodi) ou au Togo (suspension de deux journaux après une plainte de l’ambassadeur français).

Achille Mbembe, qu’on ne peut plus aujourd’hui qualifier d’opposant à la politique d’Emmanuel Macron et qui n’est pas à un paradoxe près, a parfaitement résumé ce phénomène en mars 2022 :

C’est ainsi que la question de la démocratie fut dépolitisée. Depuis les années 1990, la réforme de l’État et la démocratisation des régimes politiques africains sont systématiquement abordées non dans une perspective (géo)politique, et encore moins historico-culturelle, mais selon un prisme exclusivement managérial et néo-institutionnaliste. Conséquence directe de cette approche, la réflexion proprement politique sur la démocratie a, depuis lors, été vidée de tout contenu disruptif. Elle a été réduite aux deux produits standardisés du marché du développement que sont la « bonne gouvernance » et « le renforcement de la société civile ». D’ailleurs aujourd’hui, ces deux produits sont eux-mêmes en passe d’être supplantés par un nouveau catéchisme : celui de l’entrepreneuriat avec ses incubateurs, ses start-up et ses « young leaders »12.

Les citoyens des pays africains ne sont pas dupes de cette stratégie de civil society-washing, et Emmanuel Macron n’est pas le premier à user de ce ressort politique. Dans un registre très pragmatique, il s’agit pour la diplomatie française de recycler une vieille méthode qui consiste à coopter certaines élites africaines pour mieux les utiliser – méthode que Paris avait notamment utilisée dans les années 1950 afin d’anticiper la décolonisation et de contrôler les futurs États indépendants.

Pourtant, en dépit de tous ces efforts, les manifestations contre la France se multiplient dans ses anciennes possessions coloniales, et le « sentiment antifrançais » ne cesse de se développer. C’est que les gens ont compris que cette mise en scène occulte la perpétuation de schémas anciens, comme la persistance du soutien aux « hommes forts ». Miser sur les réseaux sociaux et sur un nouveau « narratif » n’aura aucun effet tant que les causes profondes du rejet de cette politique ne seront pas réellement remises en question : la présence militaire française, le maintien du franc CFA ou encore le soutien renouvelé aux autocrates « amis ».

1Lire notamment les explications d’Amzat Boukari-Yabara sur son blog. Lire également Thomas Borrel, « Cameroun : Macron au pays des faux-semblants », Billets d’Afrique n°320, septembre 2022.

2Discours du président de la République à la Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, 27 août 2019.

3Entretien réalisé par Muriel Pleynet, Henri Vernet, Pauline Théveniaud, Nelly Terrier, Marc Lomazzi, Laurence Le Fur, Le Parisien, 2 mars 2017.

4Laurence Caramel, « Le Conseil présidentiel pour l’Afrique, outil controversé du “soft power” d’Emmanuel Macron », Le Monde, 29 novembre 2018.

5Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, 2012.

6David Graeber, Bureaucratie, Les liens qui libèrent, 2015.

7Lire Marie-France Réveillard, « Jacques-Jonathan Nyemb : “L’Afrique doit pouvoir tracer sa propre voie” », La Tribune Afrique, 12 août 2022.

8« Macron et Weah lancent une plateforme pour le sport en Afrique », Jeune Afrique avec AFP, 21 février 2018.

9Yannick Noah, hôte du président français au Cameroun, est lui-même l’archétype du winner, au service d’un rapprochement entre la France et le Cameroun : métis franco-camerounais, ancien champion de tennis, chanteur à succès et une des personnalités préférées des français.

10Frantz Durupt, « Qu’est-ce qui se cache derrière la “société civile” vantée par Macron ? », Libération, 17 mai 2017.

11Coumba Kane, « Laura Nsafou : “Comment garder l’espoir quand il disparaît brutalement ?” », Le Monde, 17 octobre 2021.

12Achille Mbembe, « De nouveaux fondements intellectuels pour la démocratie en Afrique », Le Grand Continent, 19 mars 2022.