La lettre hebdomadaire #241

Somaliland. Jusqu’où ira Abdirahman Irro ?

Abdiaziz Osman (Somalie).
© arabnews

Il n’a pas rencontré Donald Trump et la qualité de sa prestation dans l’un des plus influents think tanks états-uniens a été jugée très médiocre. Mais la visite d’Abdirahman Mohamed Abdullahi « Irro » à Washington, le 16 septembre, reste un point d’étape remarquable dans la quête de reconnaissance du Somaliland, province somalienne qui s’est autoproclamée indépendante en 1991.

L’intervention du président somalilandais dans le très conservateur Hudson Institute (pendant environ soixante minutes), mais aussi ses nombreux entretiens dans les journaux anglophones (The Economist, Semafor…) ont donné une idée plus précise de ce que ce petit pays dela corne de l’Afrique est prêt à offrir aux États-Unis en échange de cette reconnaissance. À ce jour, seul Israël a fait cette démarche, le 26 décembre 2025. Depuis, une ambassade du Somaliland a été ouverte à Jérusalem et les relations entre les deux pays se développent, tant sur le plan économique que sur le plan militaire.

Abdirahman Irro s’est dit prêt à donner aux États-Unis un accès privilégié à ses ressources (minerais, gaz, pêche…), mais surtout à ses infrastructures portuaires et aéroportuaires. Berbera, où les Émirats arabes unis (EAU) ont construit un port, est stratégiquement situé face au Yémen, où les forces antigouvernementales houthis, soutenues par l’Iran, inquiètent les intérêts états-uniens dans la région (le gouvernement états-unien vient d’ailleurs de valider la vente de quarante-huit avions furtifs F-35 à l’Arabie saoudite, qui soutient le gouvernement yéménite, pour plus de 24 milliards de dollars...). Les Houtis menacent également de bloquer le détroit de Bab-el-Mandeb, une autoroute maritime cruciale pour le commerce mondial qui relie l’océan Indien et la mer Rouge. Dès lors, la proposition de Irro peut paraître alléchante.

Lors de la venue du président somalilandais à Washington, le Républicain John Rose a présenté à la Chambre des représentants une proposition de loi qui permettrait au Somaliland d’intégrer le système monétaire international et d’avoir accès, notamment, à la Banque mondial et au Fonds monétaire international. Si cette loi était votée, on ne serait pas loin d’une reconnaissance de fait...

Mais, pour l’heure, les États-Unis ne sont pas allés plus loin et il semble qu’ils soient encore très sceptiques sur les avantages qu’ils pourraient tirer de cette reconnaissance : l’indépendance du Somaliland est contestée par la Somalie, allié historique des États-Unis, notamment dans sa guerre contre la rébellion islamiste Al-Shebaab, lmais aussi dans la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden.

Plusieurs points pourraient cependant convaincre Washington. Présente à Djibouti, l’armée états-unienne n’a pas l’autorisation de lancer des frappes depuis sa base militaire et la proximité d’une base chinoise l’a toujours dérangée. Irro a par ailleurs sorti un argument inattendu (ou opportuniste) lors de l’une de ses interventions à Washington : selon lui (qui cite des renseignements « alliés »), les Houtis coopéreraient aussi avec les Shabaab.

Selon le journal états-unien Semafor, Irro, décidément prêt à tout, a même proposé de donner le nom de Donald Trump à son aéroport, rénové par les EAU (qui en est le copropriétaire) et qui possède l’une des pistes les plus longues d’Afrique (4 kilomètres). Mais aussi de construire une Trump Tower… En août 2025, Hargeisa avait créé la polémique en entretenant le flou sur un « projet » états-uno-israélien de déportation de la population gazaouie vers son territoire, comme le racontait Brendon Novel dans Afrique XXI.

Les relations militaires entre les États-Unis et le Somaliland existent déjà, notamment dans la formation et la coopération en matière de sécurité. Le chef du commandement états-unien pour l’Afrique (United States Africa Command, Africom), le général Dagvin Anderson, a d’ailleurs visité Hargeisa et Berbera l’année dernière.

Israël a de son côté bien développé ses relations avec le Somaliland, au point que les prochaines négociations avec la Somalie – qui revendique toujours son ancienne province – pourraient avoir lieu à Tel-Aviv, au nez et à la barbe de la Turquie qui, jusque-là, traitait le dossier, mais sans succès.

Sur le terrain, la coopération dans plusieurs secteur (agriculture, santé...) est en négociation. Dans la sécurité, Israël a déjà une présence active en étroite collaboration avec les EAU. La construction d’une base militaire a été évoquée, provoquant l’ire des Houthis, qui ont menacé d’attaquer toute installation israélienne qui verrait le jour dans ce pays.

Si Irro tente de maintenir une ligne « souveraine », assurant que « rien n’est gratuit » et que personne ne lui dictera quoi que ce soit, sa capacité à tout promettre afin d’obtenir une reconnaissance états-unienne pourrait se retourner contre lui : aux menaces des Houtis, s’ajoutent celles de la Somalie et l’irritation de Djibouti qui perçoit un concurrent sérieux.

Dans ce pays voisin, la présence des bases miliaires françaises, états-uniennes et chinoises est vitale, tant pour sa sécurité que pour son économie, puisqu’elles lui rapportent quelque 125 millions de dollars par an. Irro a suggéré que Djibouti pourrait soutenir des mouvements armés à sa frontière (située au nord) et que Mogadiscio, de son côté, le menace de déployer des troupes à la sienne... En conséquence, la présence d’alliés militaires (États-Unis, Israël, EAU...) pourrait être vitale pour la survie du Somaliland, l’obligeant à accepter des conditions discutables sur le long terme. Auquel cas son argument central, à savoir d’être un îlot de stabilité dans une région tourmentée, pourrait s’effondrer. M.P.
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DANS L’ACTU

LA SORBONNE SE SOUVIENT DU CONGRÈS DES ÉCRIVAINS ET ARTISTES NOIRS

En 1956, la Sorbonne accueillait le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs, moment fondateur réunissant Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright et James Baldwin. Organisé à l’initiative d’Alioune Diop, fondateur de la revue et maison d’édition Présence Africaine, il a réuni pendant quatre jours une soixantaine d’intellectuels et artistes d’Afrique, des Caraïbes et des États-Unis, en pleine effervescence autour des mouvements de décolonisation. Le congrès, qui pose les bases théoriques de la négritude et du panafricanisme culturel, donnera naissance à la Société africaine de culture, qui tiendra un second congrès à Rome en 1959.

Soixante-dix ans plus tard, Présence Africaine, la Communauté africaine de culture, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’Institut des mondes africains et le musée du Quai Branly-Jacques Chirac organisent trois jours de commémoration à Paris, du 17 au 19 septembre.

L’événement s’est ouvert ce jeudi avec le vernissage de deux expositions. Pour la première, la curatrice Tamandra Geny, directrice du Musée des cultures contemporaines Adama Toungara et fondatrice de la galerie abidjanaise Azz-Art, a demandé à des artistes contemporains, dont le peintre ivoirien en pleine ascension Obou Gbai, de représenter ce que leur évoquait le congrès de 1956. La seconde exposition, supervisée par Florence Alexis et Présence Africaine, retrace l’histoire du congrès. Les deux resteront visibles jusqu’au 30 octobre.

Le colloque de ce 18 septembre a été organisé en partenariat avec la Sorbonne, avec cinq tables rondes consacrées aux jeunesses et bookclubs, à l’art et à la transmission, aux médias, aux engagements intersectionnels, et à la ré-humanisation des sujets africaines et noires en France. Une plaque commémorative a été dévoilée en milieu de journée. Signe d’une appétence réelle pour ces thématiques, le nombre d’inscriptions a vite atteint la capacité de la salle, un engouement que la Sorbonne n’avait pas anticipé. Pour celles et ceux qui n’ont pas eu le temps de s’inscrire, Présence Africaine organisera en novembre son propre symposium.

Toutes les infos disponibles sur le site de La Sorbonne.
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DANS L’ACTU

LA SUISSE FACE À SON PASSÉ COLONIAL

La Suisse, pas si neutre. L’exposition « Colonialisme. Une Suisse impliquée », en offre un aperçu au château de Prangins, à une trentaine de kilomètres de Genève. L’occasion de découvrir par exemple Helvécia, une colonie germano-helvétique fondée au début du XIXe siècle au nord-est du Brésil. Baptisée à l’époque Leopoldina, elle produisait du café et ses plantations fonctionnaient grâce à une main d’œuvre essentiellement composée d’esclaves. L’implication de firmes et de collectivités helvétiques dans la traite transatlantique y est aussi documentée. Les villes de Berne et de Zurich furent actionnaires de la South Sea Company britannique, qui a déporté plus de 38 000 esclaves originaires du continent africain.

Documents d’archives, peintures et photographies illustrent encore la présence d’entreprises, de marchands, d’investisseurs, de missionnaires et de mercenaires suisses dans le système colonial européen, tandis que les universités de Zurich et de Genève diffusaient des thèses racistes. Un documentaire retrace encore les massacres ordonnés par un mercenaire suisse réputé pour sa brutalité, Hans Christoffel, sur l’île de Florès, en Indonésie, au début du XXe siècle.

Alors que la Suisse opère depuis quelques années un examen de conscience, à la faveur des luttes antiracistes, cette exposition interroge également les répercussions actuelles de ces implications hélvétiques dans le système colonial.

Présentée pour la première fois au Landesmuseum à Zurich en 2024, l’exposition « Colonialisme. Une Suisse impliquée » se tient au Château de Prangins, qui a abrité le Musée national suisse.

À voir : « Colonialisme. Une Suisse impliquée », Château de Prangins, jusqu’au 11 octobre, toutes les infos sur le site du château.
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

À Ceuta, militarisation et extrême droitisation des esprits
Reportage Les 30 et 31 juillet, après une déclaration manipulée et amplifiée sur les réseaux sociaux, des milliers d’exilés ont tenté de gagner l’exclave espagnole depuis le Maroc. Rapidement, une vague xénophobe s’empare de la ville et devient une caisse de résonance à l’échelle européenne. Sur place, la solidarité compose désormais avec la suspicion et le rejet.
Par Ariadna Roig

Cameroun. À Ebo, les Banen contre l’exploitation de leur forêt
Luttes locales et défense de l’environnement 1/3 Au Cameroun, l’un des derniers grands massifs forestiers du pays est au cœur d’un conflit entre protection de l’environnement et exploitation des ressources. Une partie de la population s’oppose à l’exploitation industrielle du bois, craignant ses conséquences sur la biodiversité et ses terres ancestrales.
Par Fabrizio Floris

Zeinab Badawi. « Les récits des universitaires africains sont puissants »
Entretien Avec Une histoire africaine de l’Afrique, qui paraît en français le 18 septembre, la journaliste et réalisatrice anglaise d’origine soudanaise entend raconter l’histoire du continent sous un prisme autre qu’occidental. Un travail réalisé grâce à ses entretiens avec des dizaines de chercheurs africains.
Par Victoria Brittain

IN ENGLISH

Zeinab Badawi : “African scholars’ accounts carry more weight”
Interview With An African History of Africa, published in French on 18 September, the English broadcaster and film-maker of Sudanese origin sets out to tell the continent’s story through a lens other than a Western one — a project built on interviews with dozens of African researchers.
By Victoria Brittain

EN ESPAÑOL

La desaparición de los saberes tradicionales tras la contaminación del plástico en África
El plástico no existía hace un siglo. Gran parte de África vivía sin él hace apenas sesenta años : la comida se transportaba en hojas, el agua se bebía en calabazas o en canaris (1) de arcilla, los platos se modelaban a mano en barro cocido. Este mundo no es una leyenda, vive todavía en la memoria de personas que caminan hoy por nuestras calles.
Por Luc Anato (traducido del francés para Rebelión por Beatriz Morales Bastos)

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