
L’ÉDITO
FACE À LA PESTE BRUNE, RÉSISTER ET CONTRE-ATTAQUER
L’heure est à la mobilisation générale en France après les résultats des élections européennes dimanche dernier, et l’annonce dans la foulée par Emmanuel Macron de la dissolution de l’Assemblée nationale. Les nouvelles élections législatives se tiendront dans un délai très court, les 30 juin et 7 juillet prochains. Plus que jamais, l’extrême droite raciste, antisémite, islamophobe, homophobe, antisociale, viriliste et complotiste semble être en mesure de devenir majoritaire à l’Assemblée, et donc de gouverner le pays.
Elle l’est déjà dans les urnes. Dimanche dernier, elle est arrivée largement en tête, avec 31,37 % des suffrages exprimés, loin devant Renaissance, le parti d’Emmanuel Macron (14,60 %), le Parti socialiste (13,83 %) et la France insoumise (9,89 %). Certes, le taux de participation (51,49 %) est très faible : un électeur sur deux ne s’est pas déplacé. Mais rien ne dit qu’il sera plus élevé dans deux semaines pour le premier tour des législatives, ni même que les abstentionnistes du 9 juin qui iront voter le 30 ne mettront pas dans l’enveloppe le bulletin du parti de Jean-Marie et de Marine Le Pen.
Cette lame de fond que l’on voit venir depuis des années, qui a été favorisée par les choix des responsables politiques de ces deux dernières décennies autant que par la propagande de certains médias, touche l’ensemble du territoire français. C’est la quasi-totalité de l’Hexagone (Corse comprise) qui vote majoritairement pour le Rassemblement national (RN), hormis quelques poches de résistance. Et même les possessions ultramarines de la France sont désormais à l’extrême droite : le RN arrive en tête à La Réunion, en Guadeloupe, en Guyane ou encore à Mayotte (où il dépasse la barre des 50 %). Certes, la plupart du temps, l’abstention y est encore plus importante. Il n’empêche : le fait que des électrices et des électeurs noir⸱es, et parfois musulman⸱es comme à Mayotte, votent pour un mouvement dont l’histoire s’inscrit dans celle du suprémacisme blanc décomplexé et de l’intolérance vis-à-vis de l’islam, montre que toutes les digues ont cédé. Ce constat vaut aussi pour les Français vivant à l’étranger, et notamment sur le continent africain, même si la percée de l’extrême droite y est moins significative (voir notre analyse ci-dessous).
Face à la menace de voir le mouvement fondé par des partisans du régime de Vichy et de l’OAS, et qui agglomère aujourd’hui des théoriciens de la pureté de la race blanche, de l’ethno-différentialisme, du « grand remplacement », du rejet de l’Autre et de l’intolérance religieuse, l’heure est à la contre-attaque. Il faut faire front commun : il en va de notre capacité à vivre ensemble, mais aussi, pour ce qui est des médias, de notre possibilité de continuer à enquêter, analyser, critiquer et commenter en toute liberté. Depuis qu’il est au pouvoir, Emmanuel Macron a sapé quelques fondements de cette liberté. De même qu’il a plongé à vitesse grand V le pays dans une forme d’illibéralisme, il a fragilisé la presse indépendante en faisant voter des lois liberticides qui contraignent les enquêteurs et les enquêtrices, en laissant sa police violenter les journalistes sur le terrain (comme les manifestant⸱es) et en favorisant, dans sa stratégie de communication, les médias d’extrême droite. Emmanuel Macron n’est pas un ami de la presse, contrairement à ce qu’il le prétend. Mais l’arrivée au pouvoir du RN ne pourrait qu’accélérer cette dérive. Ce parti menace toutes les libertés fondamentales, et la liberté de la presse est de celles-là. Il est évident, pour un média comme Afrique XXI qui s’engage résolument dans la défense de la dignité humaine et qui pointe du doigt les errements de la politique étrangère française, que notre travail et notre vision du monde seraient violemment combattus par un gouvernement d’extrême droite.
Le rôle joué par les médias de Vincent Bolloré dans la montée de l’extrême droite démontre depuis quelques années le poids de la propagande sur le vote des citoyen⸱nes, autant que sur leur capacité à vivre ensemble. Face à un tel lavage de cerveau, le rôle des médias indépendants, qui vivent bien souvent de la générosité de leurs lectrices et lecteurs, est primordial. Ils ont une mission : démonter la propagande du camp fasciste, mais aussi de la grande bourgeoisie au pouvoir, qui tend à faire de la gauche l’ennemi à abattre.
Les partis politiques d’extrême gauche, de gauche et de centre gauche ont montré l’exemple en constituant un nouveau Front populaire en vue des législatives, en dépit de leurs divergences parfois fondamentales. L’urgence les oblige. Ce front commun englobe en outre des organisations de la société civile. Bien que fragile et bricolé, il a la vertu de maintenir ouverte la porte d’une alternative progressiste.
Les syndicats ont également entrepris de lutter ensemble. Les médias indépendants ne sont pas en reste. Des sites Internet payants proposent désormais leurs articles ou leurs vidéos consacrés à l’extrême droite en accès libre : c’est le cas de Mediapart et de Hors-Série. D’autres, en accès libre comme Afrique XXI et Orient XXI, proposent depuis longtemps de dévoiler la réalité de l’extrême droite et de documenter la menace qu’elle représente pour nous toutes et nous tous, à commencer par les personnes racisées et les personnes exilées. C’est le cas de Basta ! ou de StreetPress notamment.
Il faut lire ces articles, les partager, les commenter autour de soi. Il faut rappeler d’où vient l’extrême droite, et où elle nous mène, sans ignorer la responsabilité historique de la droite et de la gauche dans cette dérive. L’heure n’est plus aux chipotages ni à l’apathie.
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DANS L’ACTU
EUROPÉENNES : MONTÉE DE L’EXTRÊME DROITE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
196 484 Français⸱es résidant en Afrique étaient inscrit.es dans des bureaux de vote au moment des élections européennes du 9 juin. Le taux de participation enregistré dans les circonscriptions 9 et 10 (dont dépendent les pays africains) a été très bas, gravitant autour de 15 %, et légèrement plus faible qu’en 2019 (16,8 %).
Les résultats du scrutin, publiés le 10 juin par le ministère des Affaires étrangères, montrent une large victoire de La France insoumise (LFI) avec plus de 30 %, devant le Parti socialiste, Renaissance (le parti d’Emmanuel Macron) et le Rassemblement national. Dans plusieurs pays d’Afrique du Nord, le parti de Jean-Luc Mélenchon a obtenu ses meilleurs scores, notamment en Algérie avec 61 % et en Tunisie avec 54 % : cette forte progression par rapport aux élections européennes de 2019 pourrait s’expliquer, notamment, par un vote en faveur du positionnement clair de La France insoumise au sujet du génocide en cours en Palestine et de la reconnaissance de l’État palestinien.

Au contraire, en Afrique subsaharienne, ce sont les partis de droite et d’extrême droite qui l’emportent, en s’approchant dans plusieurs pays de la barre des 40 % des votes exprimés. Dans de nombreux pays de cette zone, LFI et le PS sont au coude-à-coude mais ils sont souvent devancés par le RN ou par Renaissance.
Le retrait des militaires français de certains pays, comme du Mali ou du Burkina Faso, ne semble pas avoir eu d’incidence, alors que 1 militaire sur 4 déclarait en 2021 voter pour l’extrême droite. À Bamako comme à Ouagadougou, le RN a vu son score progresser malgré tout. Et, là où la France dispose encore de vastes bases militaires, comme au Gabon ou à Djibouti, le parti de Marine Le Pen continue aussi à gagner du terrain, en obtenant entre 25 % et 35 % des votes.
Dans certains pays, comme le Soudan et la Libye, les Français⸱es (dont les personnes ayant la double nationalité) n’ont pas pu voter, ou ont été obligé⸱es de se déplacer dans d’autres pays pour le faire (ce qui a sûrement contribué à baisser le taux de participation général). De plus, au Niger, celles et ceux qui souhaitaient voter le 9 juin devaient obtenir un laissez-passer des autorités nigériennes afin de se rendre au Togo : seule 1 personne a pu voter.
Malgré la victoire de l’extrême droite dans certains pays, les partis de gauche ont plus de poids par rapport aux élections européennes de 2019. Cette tendance se confirmera-t-elle aux élections législatives anticipées du 30 juin ?
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