La lettre hebdomadaire #246

Éthiopie. Les victimes de VSS oubliées tandis que la guerre revient

L’organisation humanitaire EASE publie un court documentaire de 12 minutes pour sensibiliser sur les violences sexistes et sexuelles perpétrées durant la guerre au Tigray entre 2020 et 2022. Des crimes contre l’humanité déjà documentés mais passés sous silence au niveau international alors que la région est de nouveau prise dans la spirale de la guerre.

Ane, «  We Can See You  », 2026.
© tigrayartcollective

[À VOIR] Au Tigray, État le plus septentrional d’Éthiopie en lutte contre le pouvoir central, les hostilités ont repris depuis un mois. Ravivant l’horreur d’un conflit armé qui aurait fait au moins 600 000 morts entre 2020 et 2022, selon l’Union africaine, tandis que des centaines de milliers de femmes ont été victimes de violences sexuelles.

« Ces femmes entendent à nouveau le bruit des bottes, et elles savent que personne ne viendra [les aider], parce que la dernière fois, personne n’est venu », explique Birhan, une Éthiopienne ayant contribué à documenter ces exactions dans une vidéo de 12 minutes pour le compte d’Extanding Access and Systems Enhancement (EASE). Cette organisation humanitaire et de santé publique soutient huit centres de prise en charge intégrée au Tigray, destinés aux survivantes de violences sexuelles.

L’objectif de ce film est de sensibiliser le public et d’éventuels donateurs à cette « guerre contre les femmes », méconnue, sous-traitée par les médias, et au cœur d’un conflit qui est probablement le plus meurtrier du XXIe siècle. Durant deux ans, il a opposé les insurgés du Front populaire de libération du Tigray (TPLF), région voisine de l’Érythrée et du Soudan, aux soldats de l’armée fédérale éthiopienne, alliée à l’armée érythréenne et à des milices. Ces derniers ont utilisé le viol comme arme de guerre.

Les chiffres sont glaçants. Le 16 octobre, la Commission d’enquête sur le génocide au Tigray (CITG), créée en mai 2022 par le gouvernement de cette région, a publié un rapport de 150 pages intitulé « Violences sexuelles et sexistes génocidaires durant la guerre au Tigray ». Il compile les témoignages de 480 000 survivantes, soit un tiers de la population féminine du Tigray, un chiffre quatre fois plus élevé que ceux fournis par les autorités régionales jusque-là. Les deux tiers des survivantes interrogées disent avoir été victimes de violences sexuelles (167 000 d’entre elles) et de viols, bien souvent en réunion ou répétés (152 000 cas).

La commission évoque « des niveaux alarmants de violences commises à l’encontre des femmes et des filles » de façon « généralisée et systématique », et assimilables à des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.

Le récit des Tigréennes illustre le degré de supplices, de mutilations et de déshumanisation subis. Il fait aussi ressortir une volonté de leurs agresseurs de les stériliser. Seize mille d’entre elles témoignent avoir subi l’ingérence d’objets étrangers dans leur vagin ou leur anus : clous rouillés, lames de rasoir, éclats métalliques, bâtons, pierres, eau bouillante… Et même un serpent mort, comme le raconte Akbere, qui a perdu connaissance à l’issue d’un viol en réunion et a découvert l’animal enfoncé dans son utérus quand elle a reprit conscience.

Deux ans après la signature d’un accord de cessation des hostilités entre les belligérants à Pretoria, en 2022, les journalistes Marianne Getti et Agnès Nabat s’étaient rendues dans le Tigray pour aller à la rencontre de ces victimes abandonnées par la communauté internationale, et bien souvent confrontées à la stigmatisation de la société.

Dans leur documentaire « Tigré : viols, l’arme silencieuse », la caméra suivait Meseret, pianiste et femme de la télévision, qui avait créé une association pour leur venir en aide, ainsi que Moulou, infirmière qui soignait les survivantes. Un soutien à la fois essentiel, mais minime à l’échelle des crimes infligés.

À voir : « Tigray : The War the World Is Ignoring, and the Women It’s Destroying », Maze Docs, disponible depuis le 22 octobre 2026 ici.

À (re)voir : Marianne Getti et Agnès Nabat, « Tigré : viols, l’arme silencieuse », Arte, 2024, disponible ici.
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AGENDA - À VOIR

PRÉSENTATION DU LIVRE CE PAYS EST À NOUS TOUS À LYON

En 2024, l’Assemblée nationale togolaise adopte, sans consulter les Togolaises, une nouvelle Constitution et décrète la Ve république, comme l’a raconté Afrique XXI ici et ici. En 2025, les Togolaises sont descendues dans la rue pour contester cette décision. Cet ouvrage collectif dirigé par Radjoul Mouhamadou et Sénamé Koffi Agbodjinou « est à la fois un témoignage de ce soulèvement, de ses suites, et un vœu pour l’avenir du Togo », explique la maison d’édition Burn-Août.

ÉMISSION. YÉMEN : DU CONFLIT NATIONAL À LA GUERRE RÉGIONALE

Le Yémen se trouve aujourd’hui au cœur d’enjeux et de conflits régionaux incompréhensibles si l’on ne prend pas en compte l’évolution de la situation interne du pays depuis 2014, la prise du pouvoir par les houthistes et la guerre menée par une coalition internationale dirigée par l’Arabie saoudite. Orient XXI fait le point dans l’émission « Horizons XXI » sur la chaîne Au Poste avec Khaled Al-Khaled, journaliste et chercheur, et Laurent Bonnefoy, membre du comité éditorial d’Orient XXI et chercheur au CNRS.


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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Ceuta. Dénoncer la « traite » ou le « trafic » et détourner l’attention
Analyse Le vocabulaire utilisé par les hommes et les femmes politiques et par les médias laisse penser que les crises récurrentes à Ceuta et à Melilla sont le fruit de réseaux criminels organisés. Ces discours permettent surtout d’éviter les questions de fond, à savoir les causes profondes qui poussent des milliers de jeunes gens à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe.
Par Marie Foucray

RD Congo. Le pari risqué de Joseph Kabila
Analyse Le 12 octobre, l’ancien président congolais a annoncé à Goma la création du Front pour la refondation de la nation. Celui-ci absorbe l’AFC/M23, rébellion soutenue par le Rwanda. Reste à savoir s’il sera capable d’étendre son influence au-delà de ses bastions et quelles seront les réactions des pays de la région et des États-Unis.
Par Kristof Titeca, Benjamin Muhoza, Jacques Mukena

À Djibouti, la fuite des Éthiopiens vers l’Arabie saoudite
Reportage À Obock, dans le nord de Djibouti, des milliers d’Éthiopiens, fuyant la guerre dans le Nord, tentent de rejoindre le Yémen, puis l’Arabe saoudite, portés par l’espoir d’une vie meilleure. Beaucoup d’entre eux n’atteindront jamais leur destination. Autour de leur exil s’est structurée une économie transnationale et clandestine.
Par Clara Nusaybi

IN ENGLISH

Keda Ceramics, a Chinese giant under fire in Cameroon
Investigation Between a degraded environment and unmet social and tax commitments, the Chinese ceramics giant’s industrial operation in the Kribi region is provoking anger and incomprehension among local communities.
By Jean Charles Biyo’o Ella

Paul Barril, the forgotten man of the genocide of the Tutsis of Rwanda
Justice Paul Barril, the former head of the GIGN turned mercenary chief, died on 20 October. A heavy body of evidence points to his role in 1994 alongside Agathe Habyarimana, the widow of the Rwandan president, and the interim government that carried out the genocide of the Tutsis, a role he always played down ; yet he had dropped off the radar of French justice. He is not even named in the dismissal of the case that she was granted in August 2025, which the prosecution has challenged.
By Jean-François Dupaquier

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